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Présidentielle en Argentine : le programme économique de Javier Milei fait recette

Gabriel A. Giménez Roche

Publié le 04 juin 2023 à 06:26

Javier Milei

Le membre du Congrès argentin Javier Milei signe son livre "El Camino del Libertario" pour un supporter à la Foire internationale du livre de Buenos Aires à Buenos Aires, Argentine le 14 mai 2022.

DR

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DECRYPTAGE. Difficilement classable sur la scène politique argentine, l’économiste Javier Milei, en tête des sondages pour la présidentielle, propose notamment de supprimer la banque centrale. Par Gabriel A. Giménez Roche, Neoma Business School

Supprimer la banque centrale, dollariser l'économie, réduire drastiquement les dépenses publiques suivant un « plan tronçonneuse » qui verra notamment disparaître le ministère de la Femme, du Genre et de la Diversité, mais aussi faire machine arrière, sauf urgence, sur le droit à l'avortement obtenu en octobre 2020... Tel est le programme de Javier Milei, candidat à la présidence de l'Argentine le 22 octobre prochain. Des idées qui semblent trouver un écho certain dans la population : à cinq mois de l'échéance, plusieurs sondages, et notamment celui du Celag (centre stratégique latino-américain de géopolitique), le donnent premier au soir du premier tour avec 29 % des suffrages.

Les différentes forces sont pour l'heure tournées vers le 13 août, date à laquelle se tiendront les primaires ouvertes, simultanées et obligatoires : les candidats de chaque camp s'y affrontent pour être investis, et ce même si un parti n'a qu'un candidat. Le vote sert en effet également de parrainages puisque seuls les partis ayant réuni 1,5 % des votants peuvent inscrire leur champion à l'élection.

Des partis traditionnels en difficulté

Le pays est déjà témoin de divisions intenses au sein des deux principales coalitions, à savoir le Frente de Todos, celle du président actuel Alberto Fernandez et de l'ancienne cheffe d'État Cristina Fernandez de Kirchner, issue du péronisme, et Juntos por el Cambio, groupe d'opposition. Ces divisions reflètent les différentes idéologies et visions politiques qui animent le pays. Même si toutes les deux ratissent large dans le spectre politique, la première reste plus marquée par l'interventionnisme, tandis que la deuxième est plus orientée vers une certaine libéralisation de l'économie argentine.

Chacune part avec un handicap au départ de la campagne, notamment en raison de leur bilan économique. La présidence de gauche s'achève avec une inflation sans précédent depuis 1991, 102,5 % sur un an en février 2023 (dit autrement, les prix ont doublé) ; la droite, au pouvoir avec Mauricio Macri entre 2015 et 2019, avait, elle, reconduit le pays au bord du défaut de paiement sur sa dette. M. Macri comme M. Fernandez ont annoncé qu'ils ne brigueraient pas de nouveau mandat.

C'est dans ce panorama politique mouvementé qu'émerge Javier Milei, qui aura 53 ans le jour du premier tour. Cet acteur provocateur, aux prises de parole incendiaires et aux idées pour le moins tranchées, est aujourd'hui soutenu par la coalition Libertad Avanza. Scandant en meeting et sur les plateaux télé « la liberté, bordel ! », son approche populiste et anti-establishment semble attirer les électeurs, notamment la jeunesse et les quartiers pauvres. Bien qu'il soit parfois considéré comme un simple « trublion politique », sa présence semble bouleverser le paysage traditionnel et stimuler les débats sur les politiques économiques et sociales en Argentine.

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Un « académique » libertarien

La percée politique de Javier Milei a commencé avec son élection comme député de la ville autonome de Buenos Aires au Congrès national argentin en 2021. Avec 17,06 % des voix, il a été le député le mieux élu de la capitale.

Il est à l'origine économiste, diplômé de deux masters de l'Universidad Torcuato di Tella et de l'Instituto de Desarrollo Económico y Social, des établissements privés et réputés de la capitale argentine. Sa carrière académique demeure néanmoins relativement obscure. Les curriculums vitae que le candidat a postés sur ses réseaux sociaux font mention de professorats en Argentine et à l'étranger, mais aucun poste titulaire n'a pu être confirmé.

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En outre, son CV liste une cinquantaine d'articles académiques, mais le candidat semble considérer de simples communications lors de conférences ou de réunions comme des articles. Il n'y en aurait in fine qu'une quinzaine, tous parus dans deux revues académiques hispanophones publiées par l'Universidad Nacional de Córdoba et à la portée relativement limitée. Les affiliations internationales affichées par Javier Milei ne semblent en outre que des abonnements payants à la portée de n'importe qui en ayant les moyens.

En tant que champion du libertarianisme en Argentine, Javier Milei se déclare disciple de Murray N. Rothbard (1926-1995), économiste américain représentant, à l'instar de Friedrich Hayek, de l'École autrichienne d'économie, qui défend une vision ultralibérale de la société. M. Milei prend donc position pour des baisses drastiques des impôts ainsi que la privatisation et la libéralisation totale de l'économie, ce qui passe, par exemple, par la mise en pratique d'un marché d'organes, le libre port d'armes ou l'abolition de la banque centrale. Libertarien, il affirme la primauté des droits de propriété individuels, et se dit « pro-choice » concernant les unions matrimoniales entre individus (voire entre plusieurs individus) et l'euthanasie.

Un élu difficilement classable

Javier Milei a été expert pour des fondations d'analyse économique et des organes de prévoyance privée, mais surtout assesseur financier pour la Corporación América Internacional, holding possédant des moyens de communication où il a pu commencer sa carrière médiatique.

Il surgit ainsi dans le paysage audiovisuel argentin en 2014, mais c'est en 2017 que sa présence médiatique se généralise : il intervient sur plusieurs plateaux télé et radio, inaugure sa propre chaîne YouTube et joue même dans une pièce de théâtre. Sa rhétorique vulgaire sur les plateaux et ses positions parfois choquantes sur certains sujets lui ont valu d'être étiqueté de candidat d'extrême droite aussi bien par des proches du gouvernement que par des représentants de l'opposition. Il manie également volontiers l'insulte, taxant le maire de centre droit de Buenos Aires de « gauchiste de merde » ou de « ver de terre misérable » qu'il pourrait « écraser même en fauteuil roulant ».

Comme député et président honoraire du Parti libertarien d'Argentine, Milei a logiquement continué à défendre ses idées économiques radicales. Il s'est ainsi engagé à donner ses indemnités d'élu lors de tirages au sort mensuels, car il trouve incompatible d'être libertarien et de se faire financer par l'État. Il a également à cœur de ne voter aucune loi visant à renforcer la fiscalité ou la bureaucratie en Argentine.

Néanmoins, Javier Milei a pris récemment des positions assez conservatrices sur la question de l'avortement, qu'il qualifie d'atteinte aux droits de propriété du fœtus. Ce positionnement va à l'encontre de Rothbard, pour qui le fœtus n'a pas de droits, puisqu'incapable de les réclamer.

Les positionnements de M. Milei le placent plutôt dans une zone grise. Sa catégorisation en tant que populiste d'extrême droite paraît trompeuse. Certes, le candidat s'est dit proche de Donald Trump et Jair Bolsonaro (il a même refusé de féliciter Lula après son élection contre ce dernier). Néanmoins, à la différence du premier, il n'est ni protectionniste - au contraire, il est pour l'abolition totale des droits de douane - ni xénophobe - il ne s'oppose pas à l'immigration tant qu'elle demeure économique et non subventionnée. Par rapport à l'ancien président brésilien, Milei ne s'oppose pas aux droits individuels des LGBTQ+ et n'adopte pas de positionnement pro-religion. En fait, Javier Milei, en tant que bon libertarien, s'oppose surtout à tout financement public, qu'il se dirige vers des politiques favorisées par la droite comme la gauche.

Un programme totalement saugrenu ?

Son programme électoral se concentre donc principalement sur des propositions économiques. On y retrouve, pêle-mêle, la suppression des subventions aux services publics, la fin des contrôles de capitaux et sur le taux de change (depuis la présidence Macri, les Argentins doivent avoir l'accord de la banque centrale pour effectuer un virement à l'étranger ou acquérir des devises pour des montants de plus de 10 000 dollars), l'abolition de la banque centrale et la dollarisation de l'économie.

La première mesure peut paraître nécessaire étant donné que les subventions constituent une des principales causes du déficit budgétaire argentin. Leur baisse a d'ailleurs été entérinée avec le Fonds monétaire international (FMI) dans le cadre de la restructuration de la dette. Mises en place par les gouvernements de Nestor et Cristina Kirchner, et réduisant par exemple les factures de gaz et d'électricité des ménages, elles étaient auparavant financées par les recettes de la fiscalisation des exportations (l'Argentine étant l'un des rares pays à taxer directement ses exportations). Or, ces recettes ont énormément décru depuis la fin du supercycle de matières premières, avant même l'épidémie de Covid-19.

Comme par ailleurs l'Argentine, encore au bord du défaut de paiement, ne peut toujours pas se financer à l'étranger, elle a souvent recours à la planche à billets, dont le corollaire est une inflation vertigineuse. C'est, en Argentine, un fléau chronique depuis la fin de la dictature en 1982. Javier Milei propose d'éliminer le problème à la source en supprimant la banque centrale. Il faudrait alors une monnaie de remplacement au peso argentin, d'où le projet de dollarisation.

Tout gouvernement serait alors contraint de se discipliner pour ne pas épuiser ses réserves de devises en dehors de périodes d'urgence. Le souci aujourd'hui pour la mise en place d'une telle réforme est cependant justement le manque de réserves de devises.

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En pratique, la candidat reste donc cohérent avec ses idées libertariennes à l'encontre de l'État. Pour le moment, les seuls facteurs pouvant mettre en doute son engagement libéral est l'ambiguïté de son CV académique, sa proximité déclarée avec Donald Trump et Jair Bolsonaro, ainsi que son activité passée comme ancien assesseur d'Antonio Domingo Bussi, général de la dictature, accusé et condamné pour crimes contre l'humanité (il est mort en prison en 2011), malgré ses différents postes élus en période démocratique. Reste donc à savoir si ses prises de position conservatrices à l'encontre de l'avortement, du wokisme ou des peuples natifs ne sont qu'un leurre visant à attirer des voix conservatrices ou le signe d'une vraie proximité auprès de cet électorat.

Gabriel A. Giménez Roche

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