Chaque mois de juin, il pare les champs d'une délicate couleur bleutée. De toutes les productions agricoles, le lin est LA spécialité normande par excellence. Près des deux tiers du lin travaillé à travers la planète pousse dans ce terroir prodigue. Un héritage de l'histoire et de la géographie. La plante à fleur bleue s'épanouit sous le vivifiant climat local comme le coton dans les plaines écrasées de soleil. Malheureusement, cet or vert et vertueux (il se passe aisément d'engrais et de fongicides) affiche en bout de course un bilan carbone discutable.
En effet, après une première transformation au pied des champs, l'immense majorité des fibres récoltées sous nos latitudes part se faire filer en Chine, d'où elles reviennent sous la forme de chemises ou de doubles rideaux. Pour ainsi dire, une économie de pays en voie de développement qui profite, certes, à une noria de planteurs, mais ne bénéficie que marginalement à l'économie du territoire.
Quelques moines soldats engagés, pourtant, s'organisent pour tenter de relocaliser la valeur ajoutée. Près de Caen, la Scop LINportant est en route pour créer la première usine française de fabrication de tee-shirts en lin bio. Le groupe coopératif agricole normand NatUp, déjà actif dans le peignage*, la fabrication de composites et de produits non tissés à base de matières naturelles, cherche à accélérer. Il a acquis, en juin, la majorité des parts du dernier tisseur français à ne travailler que du lin : la PME nordiste Lemaitre Demeestere installée près de Lille depuis le début du XIXe siècle. Dans la branche, son dirigeant, Olivier Ducatillion, s'est taillé une réputation d'empêcheur de tisser en rond. Entouré d'une petite équipe d'une quarantaine de personnes, cet entrepreneur inventif a renvoyé aux oubliettes les produits standards trop en butte à la concurrence pour fabriquer un tissu de lin haut de gamme (400.000 mètres par an), prisé des grands noms de l'ameublement, de la décoration et du prêt à porter, sans jamais transiger ni sur la qualité ni sur la provenance.