Au lac de Serre-Ponçon, la sécheresse fait planer le risque d'une « guerre de l'eau »

Les épisodes de sécheresse qu'a connu la France ces derniers mois ont fait baisser le niveau des lacs, dont celui de Serre-Ponçon. Situé à cheval entre les Hautes-Alpes et les Alpes-de-Haute-Provence et alimenté par la Durance et l'Ubaye, il est le plus grand lac artificiel de France métropolitaine. Son niveau, 17 mètres en dessous du seuil habituel, fragilise tous les secteurs et acteurs (agriculture, villes, industriels, tourisme), pour qui cette manne est essentielle, rendant nécessaire de repenser le partage de l'eau.
Au lac de Serre-Ponçon, la saison touristique s'est terminée avec un niveau d'eau 17 mètres inférieur à d'habitude, empêchant les plaisanciers de profiter de tous les loisirs qu'offre le site.
Au lac de Serre-Ponçon, la saison touristique s'est terminée avec un niveau d'eau 17 mètres inférieur à d'habitude, empêchant les plaisanciers de profiter de tous les loisirs qu'offre le site. (Crédits : Reuters)

Tout l'été, riverains et plaisanciers ont scruté le niveau du lac de Serre-Ponçon...sans trop d'espoir. En ce mois de septembre et alors que la saison touristique s'achève, le constat est sans appel. Le niveau du lac se situe 17 mètres en dessous du seuil habituel. Un record qui impacte toute l'activité qui s'est construite autour de ce point d'eau situé à cheval entre les Hautes-Alpes et les Alpes de Hautes-Provence et alimenté par la Durance et l'Ubaye.

Créé en 1959 grâce à l'édification d'un barrage sur la Durance, l'un des plus grands en Europe, il est le plus vaste lac artificiel de France métropolitaine (1,2 milliard de mètres cubes soit 480.000 piscines olympiques). S'il est imaginé, c'est d'abord pour la production d'hydroélectricité. Mais aussi pour répondre à divers besoins : l'irrigation des terres agricoles, l'eau potable des grands centres urbains comme Marseille, ou encore les activités industrielles qui se sont développées dans la zone.

Lac de Serre-Ponçon

[ Créé en 1959 grâce à l'édification d'un barrage sur la Durance, le lac de Serre-Ponçon est le plus grand lac artificiel de France métropolitaine. Crédit photo : Hans Lucas/Thibaut Durand ]

Le tourisme, dépendant du niveau du lac

Un autre secteur a su tirer parti de cet « aménagement multi-usage »À sa création, le lac révèle, en effet, un énième potentiel : un espace où faire venir des plaisanciers qui pourront bénéficier de loisirs nautiques ou simplement se prélasser sur des plages aménagées. S'ils ne sont pendant longtemps qu'une trentaine de prestataires à exploiter cette ressource, le Syndicat Mixte d'Aménagement et de Développement de Serre-Ponçon (SMADESEP), créé en 1997, permet le développement de l'activité touristique avec, aujourd'hui, environ 80 prestataires privés.

Lire aussiA Serre-Ponçon, comment les collectivités développent l'économie du lac

Afin d'assurer le bon déroulement de la saison estivale, une convention est signée en 2008 avec EDF qui impose à l'électricien de maintenir le niveau du lac jusqu'à un certain seuil, la cote 780, sans que le niveau ne baisse en dessous. Pour cela, EDF compte principalement sur l'enneigement des Alpes du Sud qui, au moment de la fonte, vient remplir le lac, ainsi que sur les précipitations.

Or, la neige et les pluies ont manqué à l'appel cette année. Sans compter la canicule, qui a entraîné une demande en eau plus importante qu'habituellement, en particulier pour les agriculteurs qui ont eu besoin d'utiliser leur droit d'eau sur le lac plus tôt que prévu. « Normalement, on démarre la saison estivale avec une cote de 780 pour finir, fin août, à environ 775. Cette année, nous avons terminé avec 17 mètres de moins. Encore que, si la saison n'a pas été facile, elle s'est révélée moins catastrophique que prévue grâce aux précipitations du mois d'août », rappelle Victor Berenguel, président du SMADESEP. « Nous n'avons pas pu servir les plaisanciers comme on l'aurait souhaité. Ils ont pu profiter d'activités, mais avec des contraintes plus importantes que les années passées », déplore-t-il.

Lac de Serre-Ponçon

[ Le lac de Serre-Ponçon doit normalement être rempli l'été jusqu'à la cote 780 pour permettre aux plaisanciers de profiter de toutes les activités touristiques et nautiques proposées. Crédit : Hans Lucas/Thibaut Durand ]

Baisse de la production hydroélectrique

Au-delà de freiner les attentes des vacanciers, ce faible niveau d'eau a paralysé l'une des activités principales du lac : la production d'électricité. La centrale hydroélectrique de Serre-Ponçon produit en moyenne l'électricité nécessaire à plus de 290.000 personnes, soit la consommation résidentielle annuelle des départements des Hautes-Alpes et des Alpes-de-Haute-Provence réunis, rappelle EDF. Plus largement, l'ensemble des aménagements installés sur la zone Durance - Verdon représentent une puissance installée de 2.000 Mégawattheures, l'équivalent de 2 réacteurs nucléaires, et produisent annuellement l'électricité nécessaire à plus de 2 millions de personnes, soit 2,5 fois la population de Marseille.

Or, « depuis fin février, les aménagements hydroélectriques sont essentiellement utilisés pour la fourniture du débit réservé (quantité d'eau délivrée en aval d'un barrage pour le milieu, la faune et la flore en rivière, ndlr) et les prélèvements en eau pour l'irrigation agricole, l'eau potable, l'eau industrielle » et non pour la production hydroélectrique, signale EDF dans un communiqué du 6 septembre. Au total, « depuis janvier 2022, la production hydraulique a été réduite de 60 % » pour assurer les autres usages du lac de Serre-Ponçon, explique l'électricien qui se montre peu optimiste quant au remplissage de la retenue. « Depuis début juin, le débit d'eau entrant à Serre-Ponçon est inférieur aux quantités d'eau sortantes nécessaires pour les besoins en aval (...). En conséquence, le niveau de la retenue baisse et sauf épisodes pluvieux importants, il continuera de baisser.»

De quoi inquiéter la région Provence-Alpes-Côte d'Azur qui compte sur cette production. « La région PACA est une impasse électrique, car elle est mal raccordée au réseau européen. Le niveau de la retenue d'eau de Serre-Ponçon, qui n'a jamais été aussi bas, est donc très inquiétant », alerte Christian Doddoli, directeur général du Syndicat Mixte d'Aménagement Vallée de la Durance (SMAVD) qui a pour mission de coordonner les politiques publiques liées à la gestion de l'eau. « En temps normal, un hiver ne serait-ce que moyen en termes d'enneigement et de précipitations suffit à remplir la retenue et à répondre aux besoins de production d'électricité. Mais là, nous partons déjà avec 17 mètres en moins par rapport aux années précédentes », explique-t-il, pointant « une situation tendue ».

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« Guerre de l'eau »

Irrigation agricole, besoin en eau des populations et pour l'usage industriel, production hydroélectrique sans oublier l'activité touristique : le manque de ressource est venu gripper les rouages d'une mécanique bien rodée...Jusqu'à faire craindre l'éclatement d'une « guerre de l'eau », selon le SMAVD. Cela a, du moins, fait naître des inquiétudes. « L'eau est un bien public, tous les usagers de l'eau peuvent prétendre à avoir de l'eau, pas question de faire des restrictions pour le tourisme et le nautisme », martèle, ainsi, Victor Berenguel du SMADESEP, pointant notamment du doigt l'irrigation agricole et ses méthodes dont « certaines sont beaucoup plus gourmandes en eau que d'autres ». Une « fracture territoriale » que Christian Doddoli a vu naître cet été « entre l'amont militant pour maintenir le niveau d'eau dans le lac, et l'aval prônant que la retenue d'eau était dévolue aux besoins agricoles et en eau potable ».

Des ajustements sont bel et bien nécessaires, insiste-t-il, constatant le passage d'une « ère de l'abondance » à « celle, peut-être, de la rareté de l'eau ». Et pour cause, « selon les projections du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, ndlr), il apparaît que la situation comme nous le vivons cette année pourrait se produire non plus de manière exceptionnelle tous les 50 ans mais plus fréquemment, tous les 10 ans », alerte-t-il. Et de conclure : « le système actuel ne fonctionne plus. Il doit être réorganisé ».

Anticiper, moderniser et réorganiser

Premier impératif pour le SMAVD, pouvoir anticiper la répartition des ressources en fonction des besoins et, surtout, de la capacité disponible. Le syndicat entend améliorer ses outils pour prévoir au moins six mois en amont les risques de tension sur les ressources en eau pour l'été, et anticiper les mesures d'économie nécessaires afin de préserver au maximum le niveau du lac de Serre-Ponçon.

L'organisation alerte également sur l'état de certaines infrastructures permettant le transport de l'eau. « Il faut mettre en place d'urgence une politique de modernisation des canaux pour éviter les pertes d'eau inutiles. Nous avons estimé qu'il serait possible d'économiser 200 millions de mètres cubes d'eau. Or 100 millions de mètres cubes, cela correspond à 4 mètres de niveau du lac de Serre-Ponçon », souligne Christian Doddoli. Selon lui, cette vétusté de certains canaux, dont certains n'ont pas fait l'objet de travaux « depuis 40 ou 50 ans », s'explique par leur gestion dévolue à « une constellation d'associations syndicales autorisées (ASA) qui gèrent des volumes d'eau considérables. Or, elles ont perdu beaucoup de capacité financière et n'ont pas les moyens de faire les travaux nécessaires ». « Tout cela fonctionnait très bien tant que vous aviez de l'eau en abondance, mais maintenant... », lâche-t-il. Le SMAVD milite donc pour la création d'« une instance de discussion, de débat et de prise de décision quant au partage de l'eau, et qui serait reconnue par l'Etat ». Une réunion organisée par le syndicat est d'ailleurs prévue le 2 octobre, rassemblant 150 personnes, associatifs, élus locaux en passant par les industriels.

Du côté du SMADESEP, on veut croire aussi à « l'intelligence collective ». « Nous sommes nombreux à penser que les territoires concernés vont manifester un intérêt. Ce n'est dans l'intérêt de personne de sacrifier un usage au bénéfice d'un autre », avance le président du syndicat qui a entamé des discussions avec les élus locaux afin de repenser l'aménagement du lac et continuer d'accueillir des plaisanciers même avec un niveau plus bas de la retenue d'eau. De son côté, EDF explique à La Tribune déjà mener « une concertation permanente avec les différents acteurs comme les agriculteurs et les collectivités sous l'autorité de l'Etat » sans s'avancer sur les risques qui pèsent sur la production hydroélectrique à venir ni sur le niveau de remplissage de Serre-Ponçon. Les plaisanciers, eux, ont d'ores et déjà quitté le lac dans l'espoir de retrouver, l'été prochain, canoë, kayak et farniente.

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Commentaires 10
à écrit le 12/10/2022 à 20:06
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L activité touristique est toléré mais il faut recouvrir les barrages avec les balles noires anti evaporation comme aux usa, en france les citernes étaient couvertes les romains comblaient les fuites , couvraient des canaux, faisaient des réserves so...

à écrit le 02/10/2022 à 8:45
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A court terme y a t il une solution à mettre en oeuvre , la réponse est non , donc cessons la masturbation intellectuelle.

à écrit le 28/09/2022 à 15:16
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Le barrage ne pourra surtout pas produire d'électricité, c'esrt encore une mauvaise nouvelle pour l'hiver électrique Français.

le 30/09/2022 à 11:20
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Celui là associé à un autre de la région c'est équivalent à 3 réacteurs je crois (article du Monde), donc pas 'accessoire' du tout. En Corse y en a un à voir en septembre (Lospédale vers Porto-Veccio), les souches d'arbres ressortent (très photograp...

à écrit le 26/09/2022 à 18:02
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La nature reprend toujours ses droits. Les barrages sont dans la boucle consommation/croissance/pollution ( pour simplifier). Le réchauffement climatique, c'est moins de neige, du froid moins longtemps et des glaciers qui reculent. Résultat: Moins d...

à écrit le 26/09/2022 à 13:48
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Il faut créer de nouveaux lacs et retenir l'eau de pluie partout :)

le 26/09/2022 à 15:26
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idee geniale. il y a juste un petit probleme: si vous retenez l eau de pluie, l aval n en a plus! par ex si la bourgogne et la suisse retiennent l eau, le rhone est a sec a arles ! Question subsidiaire: vous la mettez ou l eau ? parce que si on ve...

le 26/09/2022 à 18:07
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@ Dilemblue Il ne faut faire...rien du tout. Laisser l'eau couler, alimenter les nappes phréatiques et l'utiliser parcimonieusement.

le 02/10/2022 à 11:11
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Dites donc celka aux écolos gauchistes qui saccagent déjà les réserves existantes, comme récemment des sabotages en Vendée. Et tous les projets immortants de ce type gelés ou abandonnés, comme ROYBON par exemple.

à écrit le 26/09/2022 à 13:17
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Si l'agriculture changeait ses pratiques ultras couteuses et ultras destructrices de la nature et des humains, déjà cela règlerait le besoin en soi. Mais bon c'est aussi le lobby le plus puissant qui est le plus destructeur, un beau cercle vicieux qu...

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