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"L'Etat doit s'assurer du comportement vertueux des entreprises", Pascal Demurger (Maif)

Pascal Demurger, directeur général de la Maif, est convaincu qu’une entreprise ne peut avoir un impact positif que si elle prend des engagements dans son cœur d’activités. Comment se traduit cette conception de l’engagement à la Maif, une des premières grandes entreprises à mission ? (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°4 Avril 2021)

8 mn

Pascal Demurger, directeur général de la Maif
Pascal Demurger, directeur général de la Maif (Crédits : Chloé Vollmer-Lo Maif)

La Maif est assureur militant depuis 1934, pourquoi avoir voulu devenir en plus entreprise à mission ?

Pascal Demurger Devenir entreprise à mission - qualité inscrite dans nos statuts depuis juillet 2020 - est un prolongement logique de notre volonté traditionnelle d'engagement, axe fort de notre stratégie. Mais cela va au-delà. Cette qualité nous oblige à avoir des objectifs opérationnels et à les rendre publics. De même, le comité de suivi, ainsi que l'organisme tiers indépendant qui vérifiera l'atteinte des objectifs et publiera un rapport, nous aiguillonneront pour tenir nos objectifs et aller toujours plus loin dans notre engagement.

Pourquoi la Maif voulait-elle être l'une des premières grandes entreprises à devenir à mission ? Espériez-vous un effet d'entraînement ?

P.D. La Maif étant pionnière en matière d'engagement, devenir l'une des premières grandes entreprises à mission a en effet une valeur de symbole. Et notre but est effectivement d'entraîner d'autres. Car nous avons une double conviction : la société a besoin d'entreprises engagées pour aider à résoudre des problèmes graves et urgents comme le réchauffement climatique, et les entreprises y ont intérêt, car clients comme salariés attendent cet engagement de leur part. Elles ne peuvent plus se permettre d'ignorer ces attentes.

Vous militez pour un label européen en matière d'engagement...

P.D. Un label, ou un score, qui s'appuierait sur la réalité des engagements des entreprises, aussi bien en matière d'environnement, de politique sociale et d'emploi que de comportement fiscal, par exemple, permettrait aux consommateurs de se positionner, au même titre que le nutri-score les informe sur la qualité nutritionnelle des produits alimentaires et que l'index de l'égalité hommes / femmes éclaire les citoyens sur les actions prises en ce sens par les entreprises. Il faut donc généraliser ce système au niveau de l'Europe, qui, en tant que marché unique, a des normes unifiées dans d'autres domaines.

La France a-t-elle un rôle à jouer en Europe, et l'Europe dans le monde, en matière d'engagement des entreprises ?

P.D. Avec la loi Pacte, qui a introduit la qualité d'entreprise à mission, la France a effectivement été pionnière. Et je suis persuadé que l'Europe a la capacité de proposer au reste du monde un nouveau modèle de capitalisme, plus conscient de ses responsabilités. Ce serait d'ailleurs un énorme avantage concurrentiel pour l'Europe.

Dans votre livre, L'entreprise du xxie siècle sera politique ou ne sera plus (l'aube, 2019), vous incitez les entreprises à avoir davantage d'impact positif. Comment voyez-vous le partage entre responsabilités des entreprises, de l'État et des citoyens ?

P.D. Complexes, planétaires, urgents, les défis, en particulier environnementaux, sont tels qu'ils requièrent l'intervention de tous. D'abord de l'État, qui a un rôle majeur à jouer pour s'assurer du comportement vertueux des entreprises, en fixant un cadre, notamment réglementaire, sans oublier une fiscalité incitative. Je crois beaucoup à la conditionnalité, que ce soit à travers les commandes publiques ou l'accès à des aides en faveur des entreprises. Est-ce cependant suffisant pour obtenir que les entreprises modifient leurs pratiques ? Elles doivent avoir un réel intérêt à le faire. Et les citoyens ont un double rôle à jouer, par leurs bulletins de vote et par leurs actes de consommation, afin d'exercer une pression et inciter aux changements de comportements dans l'entreprise.

En matière de pensée économique, certains ont du mal à réconcilier impact et profit...

P.D. C'est le problème central ! Et qui peut être difficile à résoudre, car pour maximiser son profit, une entreprise peut avoir intérêt, à court terme, à négliger les conséquences de ses actions sur l'environnement ou l'emploi. Mais à long terme, l'intérêt réel des entreprises est précisément de mettre la recherche d'impact au service de leur performance. Face à la pression croissante des consommateurs, elles vont être obligées de rendre des comptes. Une entreprise qui pollue ou optimise fiscalement prend le risque de voir de plus en plus de consommateurs se détourner de ses produits et services. Impact et profit vont de pair. Dans ces conditions, les actionnaires ont intérêt, à plus long terme, à intégrer l'engagement environnemental, social, fiscal des entreprises dans leurs décisions d'investissement, sous peine, sinon, de perdre leur argent... Cette évolution de la part des actionnaires prend d'ailleurs forme actuellement.

Les études montrent que les Français ont une certaine défiance vis-à-vis des entreprises. L'engagement de ces dernières peut-il ouvrir la voie à une nouvelle perception ?

P.D. Sans doute, mais à une condition : que les entreprises soient sincères - d'où l'idée d'avoir un système de notation visant à authentifier la réalité de leurs engagements. S'il ne s'agit que d'un artifice, la défiance sera encore plus grande !

Le nouveau plan stratégique 2019-2022 de la Maif s'appelle « Engagés pour demain ». Que contient-il ?

P.D. Notre plan stratégique - antérieur à notre mission - va au-delà des objectifs qui y sont liés. Je suis convaincu qu'une entreprise ne peut avoir un impact positif que si elle prend des engagements dans son cœur d'activités. C'est ce que nous essayons de faire dans tous nos métiers. La Maif est entre autres assureur automobile. Afin de limiter l'impact environnemental, pour les réparations de véhicules, nous cherchons à remplacer des pièces et en trouver de préférence d'occasion. De même, nous gérons plusieurs milliards d'euros d'actifs, sous forme d'assurance vie, par exemple. Nous veillons à ce que 100 % de nos placements aient le label ISR (Investissement socialement responsable). Avec notre fonds Maif Transition, nous aidons les entreprises qui souhaitent se développer dans les énergies renouvelables ou favoriser la transition agricole. Enfin, tout, dans notre fonctionnement, participe à nos engagements, que ce soit nos restaurants d'entreprise, qui proposent des produits bio et achetés en circuits courts ; nos immeubles, chauffés et refroidis avec des énergies renouvelables ; ou nos serveurs informatiques, qui recyclent la chaleur émise. De même, la recherche d'impact - environnemental, social, humain - est incluse tant dans les objectifs annuels de la direction générale de l'entreprise, afin de déterminer sa rémunération, que dans les règles de calcul de l'intéressement versé aux 8 000 collaborateurs de l'entreprise.

Quels sont les objectifs adoptés par la Maif dans le cadre de sa mission ? Comment se traduisent-ils concrètement dans la vie de l'entreprise, dans celle des salariés ?

P.D. Toutes les décisions et les actes que nous posons doivent tendre à la réalisation des cinq objectifs sociaux et environnementaux que nous avons inscrits dans nos statuts. Il s'agit de placer l'intérêt de ses sociétaires au cœur de ses activités ; favoriser, par une attention sincère, l'épanouissement de ses acteurs internes au sein d'un collectif engagé ; contribuer à la construction d'une société plus solidaire à travers ses activités ; contribuer à la transition écologique à travers ses activités et promouvoir le développement de modèles d'entreprises engagées dans la recherche d'impacts positifs. Nos 8 000 collaborateurs les ont dans leur feuille de route, pour formaliser les objectifs dans la culture d'entreprise et embarquer tout le monde. Et nous avons constaté un niveau d'adhésion - et de fierté - très élevé.

Votre comité de mission est présidé par Nicole Notat. Pourquoi ce choix ?

P.D. La loi Pacte s'inspire du rapport Entreprise et intérêt général, remis en 2018 au gouvernement par Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT et présidente de Vigeo-Eiris, et Jean-Dominique Senard, président du groupe Michelin. Qui mieux que l'un des deux corapporteurs pouvait présider notre comité ? Cela dit, Nicole Notat a accepté parce que c'était la Maif... Elle était certaine de la sincérité et de la cohérence de nos objectifs et de nos actes. Le comité de mission est composé de 10 membres : deux salariés, l'une, issue du réseau de conseillers, l'autre, du siège - et nous avons reçu un grand nombre de candidatures, tant les collaborateurs étaient intéressés -, un membre de la direction et deux représentants des sociétaires. Au-delà de Nicole Notat, nous avons fait appel, en ligne avec nos objectifs, à d'autres spécialistes extérieurs reconnus : un expert environnement, Alain Grandjean, président de la Fondation Nicolas Hulot ; un économiste, Yann Algan, qui a travaillé entre autres sur le rôle de la confiance dans la société ; une spécialiste de la question de l'égalité des chances, en particulier dans les territoires ruraux et périurbains, Salomé Berlioux, présidente de l'association Chemins d'avenirs ; et une professeure de Mines ParisTech, Blanche Segrestin, très impliquée dans la recherche macroéconomique sur l'engagement des entreprises et le changement d'échelle.

Avez-vous noté, grâce à vos engagements, des avantages en matière de gestion des ressources humaines ?

P.D. Absolument ! Par exemple, nous nous sommes engagés, en 2015, dans un mode de management par la confiance. Les résultats ont été spectaculaires ! Le taux d'absentéisme a baissé de 25 %. Même chose en ce qui concerne notre choix, en 2020, de rembourser une partie de la prime d'assurance aux automobilistes. Les salariés ont été très nombreux à exprimer leur fierté d'appartenir à une société qui prenait ce genre d'initiative. Enfin, l'attractivité de l'entreprise s'est accrue. La publication récente d'une offre, pour un poste de directeur de cabinet, a reçu quelque 500 CV en moins d'une semaine...

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°4 - S'engager et agir - Avril 2021 - Découvrez la version papier

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Commentaires 2
à écrit le 26/07/2021 à 12:13
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Le fait d'imposer des pièces d'occasion dans vos remboursements ne fait que faire exploser le prix des pièces d'occasion et donc d'handicaper toujours plus l'économie circulaire avec vos grosses pattes de financiers qui détruisent le monde en ronflan...

le 26/07/2021 à 15:02
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S'il y a trop peu de pièces d'occasion sur le marché, faut voir, mais on ne pourra plus parler d'"occasion", à ce moment là... :-) Y a fort longtemps un jeune collègue cherchait un démarreur pour sa voiture, à la casse c'était vendu plus cher que le ...

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