L'an dernier, vous êtes parti à cheval et avez parcouru 2 500 kilomètres à travers l'Europe, de Bordeaux à Rome en passant par la Bavière, sur les traces de Montaigne. Comment est née l'idée d'un tel voyage ?
Gaspard Koenig L'idée est née d'un précédent voyage, au moment de l'écriture de mon dernier essai, La Fin de l'individu (Éditions de l'Observatoire, 2019). J'y creusais cette question très actuelle d'intelligence artificielle. La conclusion de tout ce périple, malgré mes penchants technophiles avérés, était que les algorithmes, tels qu'ils sont utilisés commercialement aujourd'hui, fabriquent une société très standardisée. Une société très manipulable... J'avoue que tout cela m'a profondément déprimé. Au cours de ce voyage, donc, je parlais avec un entrepreneur de la Silicon Valley qui me vantait les mérites de la voiture autonome. Cela représentait, selon lui, un progrès au même titre que la disparition du cheval dans nos villes. Et là, je me suis dit chiche ! Essayons de lui donner tort. Circulons à cheval, pour voir !
Racontez-nous plus en détail cette expérience inédite de voyage, entre cheminement et lenteur...
G.K. Concrètement, j'avais envie de vivre l'inverse de mon expérience de reportage aux quatre coins du monde pour raconter l'intelligence artificielle. Là, il s'agit d'un voyage très lent, proche de chez moi. Un voyage en profondeur, qui laisse toute sa part au hasard. Essayez pour voir : si vous tapez « voyage cheval étapes » dans Google, il n'y a rien qui sort ! Il faut alors se débrouiller, expérimenter, improviser, parler aux gens. Obtenir des choses qui ne sont pas du domaine du transactionnel, où il n'y a pas de petites étoiles comme sur Uber ou Airbnb. Tout à coup, il s'agit d'inspirer la confiance sans avoir une notation sur un site, sans être abonné et avoir enregistré son numéro de carte bleue au préalable... On n'est pas sur un réseau social, c'est un rapport, les yeux dans les yeux. Et surtout : il faut se débrouiller car le voyage à cheval n'est plus vraiment commun. Notre société n'est plus du tout faite pour cela. On est alors un peu hors-norme et un peu hors des lois quand on voyage comme cela. D'ailleurs, niveau formalités, rien n'est imposé pour cette forme de voyage : pas de permis, pas de ceinture de sécurité naturellement, pas d'assurance ! On fait ce que l'on veut et il faut compter sur la générosité des gens pour qu'ils vous accueillent, qu'ils vous trouvent un bout de pré pour le cheval, du foin et un toit sous lequel dormir le soir venu.