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Gaspard Koenig : « Le voyage à cheval laisse toute sa place à la lenteur et au hasard »

Il fallait oser ! Se lancer sur l’itinéraire parcouru par Montaigne en son temps, à dos de cheval, de Bordeaux à Rome, en solitaire, et sans les structures d’étapes qui étaient l’essence même de ce type de voyage dans l’Europe du XVIe siècle. Une expérience sans commune mesure pour le philosophe et écrivain Gaspard Koenig qui, dès avril 2020 dans son essai intitulé Ralentir (éditions Tracts Gallimard), nous invitait à repenser nos temporalités et la manière dont nous les vivions. Et si la lenteur était la plus belle façon de cheminer ? (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°5 Juin 2021)

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Le philosophe et essayiste Gaspard Koenig a voyagé de Bordeaux à Rome, à dos de cheval. Une expérience qu'il relate dans Notre vagabonde liberté: À cheval sur les traces de Montaigne (Editions de L'Observatoire, septembre 2020)
Le philosophe et essayiste Gaspard Koenig a voyagé de Bordeaux à Rome, à dos de cheval. Une expérience qu'il relate dans "Notre vagabonde liberté: À cheval sur les traces de Montaigne" (Editions de L'Observatoire, septembre 2020) (Crédits : DR)

L'an dernier, vous êtes parti à cheval et avez parcouru 2 500 kilomètres à travers l'Europe, de Bordeaux à Rome en passant par la Bavière, sur les traces de Montaigne. Comment est née l'idée d'un tel voyage ?

Gaspard Koenig L'idée est née d'un précédent voyage, au moment de l'écriture de mon dernier essai, La Fin de l'individu (Éditions de l'Observatoire, 2019). J'y creusais cette question très actuelle d'intelligence artificielle. La conclusion de tout ce périple, malgré mes penchants technophiles avérés, était que les algorithmes, tels qu'ils sont utilisés commercialement aujourd'hui, fabriquent une société très standardisée. Une société très manipulable... J'avoue que tout cela m'a profondément déprimé. Au cours de ce voyage, donc, je parlais avec un entrepreneur de la Silicon Valley qui me vantait les mérites de la voiture autonome. Cela représentait, selon lui, un progrès au même titre que la disparition du cheval dans nos villes. Et là, je me suis dit chiche ! Essayons de lui donner tort. Circulons à cheval, pour voir !

Racontez-nous plus en détail cette expérience inédite de voyage, entre cheminement et lenteur...

G.K. Concrètement, j'avais envie de vivre l'inverse de mon expérience de reportage aux quatre coins du monde pour raconter l'intelligence artificielle. Là, il s'agit d'un voyage très lent, proche de chez moi. Un voyage en profondeur, qui laisse toute sa part au hasard. Essayez pour voir : si vous tapez « voyage cheval étapes » dans Google, il n'y a rien qui sort ! Il faut alors se débrouiller, expérimenter, improviser, parler aux gens. Obtenir des choses qui ne sont pas du domaine du transactionnel, où il n'y a pas de petites étoiles comme sur Uber ou Airbnb. Tout à coup, il s'agit d'inspirer la confiance sans avoir une notation sur un site, sans être abonné et avoir enregistré son numéro de carte bleue au préalable... On n'est pas sur un réseau social, c'est un rapport, les yeux dans les yeux. Et surtout : il faut se débrouiller car le voyage à cheval n'est plus vraiment commun. Notre société n'est plus du tout faite pour cela. On est alors un peu hors-norme et un peu hors des lois quand on voyage comme cela. D'ailleurs, niveau formalités, rien n'est imposé pour cette forme de voyage : pas de permis, pas de ceinture de sécurité naturellement, pas d'assurance ! On fait ce que l'on veut et il faut compter sur la générosité des gens pour qu'ils vous accueillent, qu'ils vous trouvent un bout de pré pour le cheval, du foin et un toit sous lequel dormir le soir venu.

Un tel voyage est éprouvant puisqu'on chemine tous les jours, par tous les temps. Vous avez également connu des problèmes à répétition avec votre cheval. Comment se remet-on d'un tel périple ?

G.K. Eh bien, cela vous étonnera peut-être, mais plutôt bien et rapidement. Le naturel revient au galop, si j'ose dire ! (rires) Les habitudes reviennent vite : en vingt-quatre heures à peine, on est replongé dans son moi d'avant, urbain et connecté. La dernière étape du voyage avait lieu à Rome. J'y étais logé chez des amis. À mon arrivée, après un peu de repos, j'avais quitté en quelques heures mes habits de cavalier pour enfiler des vêtements modernes et je sirotais un cocktail en terrasse, à la mode romaine... Il n'en demeure pas moins que le voyage change physiquement. J'ai perdu 15 kilos au cours du périple. C'était parfois fatigant mais sans harassement car, à la longue, le corps comprend qu'il a besoin d'endurance et il puise dans ses réserves. Plus globalement, il s'agit d'une expérience de dépouillement à la fois matérielle, morale et physique. Le corps et l'esprit se délestent de l'inutile quand on chemine ainsi...

Comme Montaigne en son temps, vous avez donc fait l'expérience d'une certaine lenteur, souvent volontaire et parfois contre votre plein gré... Une vision non-utilitaire du tourisme ?

G.K. Oui ! C'est l'occasion de retrouver un certain stoïcisme, au sens d'être à soi, de retrouver son arrière-boutique, de savoir s'isoler en cas de crise collective, familiale ou personnelle... C'est une autre manière de voyager, à l'opposé de celle des avions et des aéroports. Non seulement on prend le temps, on voit les paysages évoluer, on entend les différences d'accents, on voit les différences de coutumes, de cuisine. On constate à quel point, dans nos pays d'Europe, les régions continuent d'être variées. Et puis on s'ouvre, comme Montaigne quand il voyage et écrit, à l'aléa. Dans ses textes, le penseur prend le temps de s'ouvrir à des aléas et donc à des réflexions qui lui viennent. Il met un point d'honneur à découvrir l'autre, pousse d'ailleurs l'expérience jusqu'à s'habiller comme les locaux des régions qu'il traverse et à apprendre l'italien une fois arrivé en Italie. De manière générale, Montaigne faisait beaucoup de détours. Il s'arrêtait, repartait, faisait parfois des boucles, ce qui énervait considérablement ses compagnons de route. Le but, chez lui, est de profiter du voyage. Ce n'est pas un voyage utilitaire. Le but de son voyage, c'est le voyage en lui-même ! On a du mal avec cette notion aujourd'hui, à une époque où l'on calcule nos arrivées de façon très millimétrée. Désormais, on sait à quelle heure on arrivera à Los Angeles ou Tel-Aviv, par quel avion, dans quel hôtel on séjournera et quel taxi nous y emmènera. Alors que là, il faut s'obliger à prendre son temps. À aller plus doucement bien sûr. À saisir une opportunité. À faire des rencontres et à changer son programme, surtout !

Y a-t-il des manières de voyager qui vous paraissent aujourd'hui incongrues, voire déplaisantes ?

G.K. Je répondrais sans doute le voyage en Eurostar, ou plutôt ce qu'il implique avant de monter dans le train. Il y a là quelque chose d'effrayant : il faut montrer patte blanche constamment, on vérifie plusieurs fois votre identité, la raison de votre déplacement, les modalités de celui-ci. Vous faites la queue, il faut passer plusieurs sas et, par temps de Covid, tout cela se fait avec, de surcroît, des précautions supplémentaires liées notamment au masque, aux tests PCR. On vous observe et vous sonde constamment. Plus généralement, c'est l'idée de bas-côté, expérimentée à cheval, qui va me manquer. À cheval, on peut toujours s'arrêter. S'interrompre, sortir du chemin pour faire une pause. Dans les bouchons, en voiture, aux heures de pointe, c'est impossible. De là naît certainement un sentiment de claustrophobie. L'idée que l'on ne peut pas s'échapper de sa voiture, de son métro, même si on le voulait.

À propos du métro, que pensez-vous de la disparition  du ticket au profit de la carte ?

G.K. Je trouve cela dommage ! Bien évidemment, l'argument écologique s'entend. On peut vouloir abandonner l'idée d'un ticket papier. Mais l'on pourrait alors imaginer un système de blockchain qui aurait la même fonction que le ticket que l'on connaît aujourd'hui : une formule qui ne nous trace pas en permanence et qui aurait le mérite d'anonymiser son propriétaire. Avec le pass Navigo tel qu'il a été conçu, c'est l'inverse qui se produit : on laisse une trace énorme de notre passage. On sait constamment où vous êtes, d'où vous partez et à quelle station vous sortez. À cheval, tout change. On redécouvre une autre modalité du voyage dans lequel on ne laisse aucune trace, ou presque, si ce n'est celle du cheval dans le naturel, au milieu des autres animaux.

Autre idée en vogue autour du tourisme, le concept scandinave de flygskam, autrement dit, la honte de prendre l'avion. Comment la percevez-vous ?

G.K. À mon sens, cela revient à prendre le problème par le mauvais bout. Ce dont il faudrait avoir honte, ce n'est pas du fait de prendre l'avion mais bien de l'idée que le pollueur n'est pas tenu pour responsable des dommages qu'il engendre sur l'environnement. La solution, plutôt que d'interdire les vols en avion ou de les restreindre, au-delà du progrès technologique et des solutions plus vertes à trouver, serait d'abord de faire du prix du billet quelque chose qui serait redevenu acceptable socialement, et qui puisse prendre en compte directement la pollution engendrée par le déplacement. Mais avec la culpabilisation du voyageur, reconnaissons que l'on obtient aucun progrès réel...

Ce numéro de T La revue propose une réflexion sur l'évolution du tourisme. Dans votre dernier roman, L'Enfer (Éditions de l'Observatoire, 2021), on retrouve la description de ces espaces, les aéroports, qui promettent le paradis au voyageur mais vous paraissent, au final, invivables. Expliquez-nous !

G.K. Pendant de longues années, nous avons cru que la mobilité permise par l'avion et les aéroports internationaux représentaient une forme de paradis puisqu'ils nous permettent de voyager partout. Ce sont les endroits les plus sûrs du monde, les aéroports, en fait ! Des endroits sûrs car on y est scanné pour s'assurer que personne n'y porte d'arme ni de bombe, où l'on vous prend désormais la température et l'on vérifie que vous n'êtes pas porteurs de virus. L'aéroport est un endroit où tout est à disposition puisqu'on y trouve toutes les boutiques que l'on peut imaginer et vouloir. Dès que vous avez un besoin, on vous le comble. Si vous y faites un malaise, on vous y soigne. Vous y trouvez des points d'eau, des espaces de restauration, des hôtels et des toilettes partout. Bref, il s'agit d'un endroit où tout est sûr, sain, absolument clean et bien nettoyé. Au fond, c'est l'aboutissement d'un certain projet de la modernité. Et pourtant, quand on va d'un aéroport à l'autre, ce que j'ai beaucoup fait moi-même au cours des dernières années, on se dit : « c'est l'enfer ! ». Je me suis demandé pourquoi, en mettant cela en relation avec l'Enfer de Dante. Chez Dante, l'enfer est un espace de douleur, de torture physique permanente. Aujourd'hui, le problème de l'humanité est certainement à trouver dans l'aversion au risque. Ce serait donc l'absence totale de risque. Un univers où on est pris en charge de A à Z. Où on est obligé de bouger sans jamais se reposer vraiment. Où on jouit constamment sans jamais être pleinement satisfait. Où les désirs renaissent toujours via des tentations innombrables pour lesquelles nos cerveaux sont sollicités en permanence... En somme : un aéroport !

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°5 - VOYAGES, l'ailleurs n'est pas si loin - Juin 2021 - Découvrez la version papier

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Commentaire 1
à écrit le 24/11/2021 à 8:05
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Une belle aventure, bravo, par les temps qui courent c'est tout simplement vital de rapporter ce genre d'initiatives particulièrement épanouissantes, ça donne envie même si pour ma part ce serait plutôt un cheval de trait avec un chariot, le cheval d...

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