Carte électronique : Lacroix compte sur son usine 4.0 pour approvisionner Airbus, Ledger...

L'entreprise française Lacroix entend bien contribuer à la relocalisation et à la réindustrialisation de la chaîne de valeur de l'électronique en France afin de limiter les risques de ruptures d'approvisionnement pour de prestigieux clients. Face à la mainmise de la Chine sur ces éléments, sa nouvelle usine ultra-moderne devrait lui permettre de répondre à la hausse de la demande des industriels tricolores.

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L'usine du futur construite à Beaupréau (49) par le groupe Lacroix devrait être achevée en fin d'année 2021 et être opérationnelle dès février prochain. Objectif : accepter de forts volumes et des cadences élevés pour s'inscrire dans la relocalisation/réindustrialisation de la filière électronique française.
L'usine du futur construite à Beaupréau (49) par le groupe Lacroix devrait être achevée en fin d'année 2021 et être opérationnelle dès février prochain. Objectif : accepter de forts volumes et des cadences élevés pour s'inscrire dans la relocalisation/réindustrialisation de la filière électronique française. (Crédits : Lacroix)

Quelque 500.000 cartes électroniques produites en quelques mois dans son usine de Saint-Pierre-Montlimart (49). C'est la performance de l'ETI Lacroix, qui a livré ces volumes en un temps record à l'un des leaders mondiaux de la sécurisation des actifs numériques Ledger (1), une des licornes françaises. Fort de cette performance et de ces décennies d'expérience, Lacroix entend bien peser dans les enjeux de compétitivité, de relocalisation et de réindustrialisation de la chaîne de valeur de l'électronique en France et en Europe. Elle compte notamment sur sa future usine 4.0 pour accélérer les cadences.

La crise du Covid-19 a en effet mis en lumière la dépendance des entreprises françaises et européennes envers les fournisseurs asiatiques, qui concentrent une large majorité de la production. L'épisode sanitaire - qui a entraîné un arrêt brutal de l'économie mondialisée - révèle également les rapports de force entre les blocs, notamment entre la Chine, les États-Unis et l'Union européenne. Ces considérations géopolitiques, au gré des tensions potentielles, peuvent entraver le commerce international, via la livraison de matériel ou la hausse de droits de douane.

Selon une étude de PWC publiée à l'été 2020, l'électronique était l'un des segments industriels français les plus critiques. La balance commerciale tricolore sur ce poste était déficitaire en 2018 de 4 milliards d'euros, pour 18,5 milliards d'importations. 67% des importations sont extra-européennes, avec la Chine comme premier fournisseur (7.2 milliards d'euros). Plus précisément, la France importe pour 4,6 milliards d'euros de composants. Et pour les seules importations de cartes électroniques assemblées, ce que fabrique notamment Lacroix, elles s'élevaient à 600 millions d'euros.

Le positionnement de Lacroix éclaire ainsi les vulnérabilités de l'industrie française tout en étant une partie de la solution. Ce sous-traitant opère sur un segment intermédiaire de la chaîne de valeur : elle produit des cartes électroniques, prisées par de nombreux industriels (automobile, aérien, etc.) pour équiper leurs biens finaux. En étant capable de produire ces cartes électroniques, Lacroix sécurise les approvisionnements de ses clients. Mais l'entreprise est elle-même dépendante des flux internationaux car elle a besoin de composants pour construire ses cartes électroniques. « Nous avons dû subir des reports de commandes et négocier avec nos clients des surcoûts pour l'approvisionnement de composants, qui vont nous coûter plusieurs millions d'euros », constate le patron de Lacroix.

Nous sommes dans un contexte où les dix premiers fournisseurs représentent 56% des approvisionnements mondiaux et les dix premiers clients consomment 40% des composants. Et le marché européen ne pèse que 10% du marché mondial, ralenti par les incendies d'une usine au Japon, les problèmes de sécheresse et d'approvisionnement d'eau dans les usines taïwanaises, des gelées au Texas... Pour l'avenir, tout dépend de l'évolution du marché grand public (smartphones, ordinateurs...) et de l'accélération de l'électrification des voitures en Chine. Ça donne la tendance... », observe-t-il.

« La rareté des composants en août et septembre s'est traduite par un allongement des délais. Le "Stop and Go" en production a nui à notre efficience. Nous avons dû 'redesigner' certains produits, revoir nos politiques d'approvisionnement, ce qui impacte nos marges sur les activités City et Environnement », reconnaît-il.

Prudent, le groupe avait engrangé suffisamment tôt des stocks pour répondre aux besoins de Ledger, attentif à la qualité des produits, à l'agilité, la flexibilité, la sécurité. En un mot, au timing. Car, au-delà des volumes, c'est sur les cadences que Lacroix est attendu.

Deux mouvements contradictoires

Pour l'ETI française, qui dit devoir faire face à deux mouvements contradictoires - la baisse des volumes dans l'aéronautique et l'automobile, d'une part, et le gain de marchés dans l'industrie et la sécurité pris à des concurrents, d'autre part -, le retour à la normale n'interviendra pas avant 2023 ou 2024.

En dépit de ces difficultés, l'entreprise affiche une croissance de +16,7% sur les 9 premiers mois de l'année, à 365,1 millions d'euros de revenus. Le groupe vise un chiffre d'affaires de 500 millions d'euros sur l'exercice « mais ce sera sans marge », précise le dirigeant. L'objectif des 800 millions d'euros en 2025 est maintenu. 

Et pour cause : « nous sommes dans un "pipe" de business que l'on n'a jamais connu dans toute l'histoire du groupe », se réjouit Vincent Bedouin. Une histoire qui a démarré en 1936 dans la région nantaise avec une affaire de négoce spécialisée dans la revente de matériel aux entreprises de Travaux Publics et aux Ponts et Chaussées, devenue un des leaders globaux des solutions d'IoT industrielles et de l'équipement électronique pour les applications critiques.

Et l'histoire continue de s'écrire pour Lacroix. Face à la hausse de la demande à venir ces prochaines années, l'ETI française attend la livraison pour fin 2021 de son usine 4.0, Symbiose, construite à Beaupréau (Maine et Loire). Un investissement de plus de 25 millions d'euros pour faire émerger un site de production du futur, humain, digitalisé, connecté, automatisé et respectueux de l'environnement. Il devrait être opérationnel en février.

« Nous investissons pour être en capacité de produire deux fois, trois fois, six fois plus pour accompagner les besoins de Ledger et d'autres », promet Vincent Bedouin, prêt à répondre à une accélération des demandes dans les domaines de l'énergie, de la sécurité et de la transition écologique.

La relocalisation intéresse des clients comme Thales et Safran

« Le soutien du plan France Relance nous a permis d'aller plus loin dans la solution », esquisse Vincent Bedouin. L'usine Symbiose disposera de lignes de production dédiées aux petits volumes très complexes requis par les secteurs de l'aéronautique et de la défense, d'une zone de fortes cadences automatisées pouvant basculer sur l'un ou l'autre des projets, et d'une ligne mixte garantissant des productions variées.

« On discute beaucoup avec les industriels chez Safran, Thales ou Airbus, de plus en plus sensibles aux sujets de RSE, qui cherchent de plus en plus à ce que les projets restent en France. Ce n'est pas encore la norme, mais le sujet de la relocalisation nous a amené à travailler sur l'automatisation et à voir comment les notions de RSE peuvent se traduire dans la supply chain. Ça devient un enjeu de compétitivité globale », observe le PDG de Lacroix.

L'entreprise a été lauréate, en octobre dernier, de deux programmes de R&D collaborative lancés dans le cadre de l'appel à projets « Relocalisation dans les secteurs critiques » du plan France Relance. 

Le premier, « 5Green Mobilité », vise à déployer un ensemble de dispositifs de diagnostic de la qualité de l'air en capacité d'activer différentes stratégies de régulation de trafic. Le second, « SmartwaternetWork », veut limiter les fuites dans les réseaux d'eau pour protéger l'environnement ou réduire la consommation d'énergie.

Liés au déploiement de la 5G, ces deux programmes doivent permettre à Lacroix de plancher sur les futures plateformes hardware et software dont auront besoin les industriels et futurs clients à l'avenir. Une road map en somme dans laquelle l'usine Symbiose entend bien tracer sa route.

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(1)  Mis en cause en 2020 aux Etats-Unis pour une fuite de données personnelles après s'est fait dérober une base de données clients, la pépite française, basée à Vierzon, devrait une nouvelle fois se retrouver devant la justice française, début 2022, suite à une procédure de demande en réparation lancée par une trentaine de clients floués. Sollicitée, Ledger n'a pas donné suite à nos demandes d'interview.

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Retrouvez l'intégralité de notre dossier sur "la guerre des métaux stratégiques" :

1/ Un enjeu décisif, édito

Métaux : la bataille à ne pas perdre pour l'Occident

Les 10 métaux stratégiques pour la transition énergétique

Entretien avec le professeur Philippe Chalmin

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3/ Les Etats-Unis en quête d'autonomie relance le secteur

4/ L'Europe voit son avenir industriel dans le recyclage et les mines

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Commentaire 1
à écrit le 26/11/2021 à 19:00
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Lacroix a pondu le projet de sa nouvelle usine 4.0, au meilleur moment, fin 2019.. On va dire que la chance sourit bien aux plus audacieux.

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