La star de l'IA DeepMind traverse-t-elle sa première crise ?
François Manens

Une des intelligences artificielles de DeepMind, baptisée Alpha Go, a battu les meilleurs champions du jeu de go, jeu réputé pour son extrême complexité.
DeepMind
François Manens

Une des intelligences artificielles de DeepMind, baptisée Alpha Go, a battu les meilleurs champions du jeu de go, jeu réputé pour son extrême complexité.
DeepMind
Ses algorithmes d'intelligence artificielle ont battu les meilleurs joueurs d'échec, de jeu de Go et du jeu vidéo Starcraft 2. Ces prouesses techniques lui ont attiré les projecteurs, tant ceux du grand public que des spécialistes du secteur. Spectateur des premiers résultats, Google a racheté la startup britannique pour 400 millions de livres sterling (soit 650 millions de dollars à l'époque), en 2014. Fort de ce soutien, DeepMind a consolidé sa place de référence de la recherche en intelligence artificielle. Mais ces dernières semaines, la pépite de l'IA a montré ses premiers signes d'instabilité.
Le 7 août, des documents du registre britannique des entreprises, la Companies House, ont exposé les pertes de DeepMind sur 2018. Elles s'élèvent à 470 millions de livres (519 millions d'euros), alors que le chiffre d'affaires de la filiale d'Alphabet (maison-mère de Google) dépasse à peine les 100 millions de livres (110 millions d'euros). Mercredi 21 août, DeepMind annonçait qu'un de ses trois confondateurs, Mustafa Suleyman, prenait ses distances avec l'entreprise, sans préciser la raison. La pépite de l'IA, qui réunit certains des meilleurs chercheurs mondiaux, serait-elle en train de traverser une crise ?
DeepMind, à l'instar de son concurrent OpenAI, a pour objectif à long terme de créer une intelligence artificielle générale. Cette IA, capable de reproduire le fonctionnement du cerveau humain est pour l'instant hors de portée, si tant est qu'elle existe. De plus, l'entreprise s'est constituée avec la volonté de mettre ses résultats au profit du bien commun. En conséquence, les chercheurs publient la majorité de leurs travaux en open source (sans faire payer). Dès sa création, DeepMind n'avait donc pas vocation à devenir une machine à cash. Au contraire, la startup suit un objectif de recherche fondamentale. Lors de son rachat par Google, elle s'est donc assurée de garder une part d'autonomie stratégique vis-à-vis du groupe américain.
Mais pour se maintenir en tête de la course à l'IA, DeepMind doit embaucher les meilleurs chercheurs. Elle se heurte alors à la concurrence de tous les géants de la tech, dont Apple, Microsoft ou encore Amazon. En conséquence, la masse salariale de DeepMind s'élevait à 398 millions de livres (439 millions d'euros), pour environ 700 emplois. Ce chiffre colossal pèse trop lourd pour l'entreprise, qui affiche 470 millions de livres de pertes (519 millions d'euros), 70% de plus que l'année précédente. Alphabet a donc dû s'engager, via un accord, à éponger cette dette. Son montant s'avère relativement petit à l'échelle du groupe californien. Le géant de la tech a près de 117 milliards de dollars de côté, et a réalisé 10 milliards de dollars de bénéfice au dernier trimestre.
DeepMind rappelle ses excellents résultats scientifiques et son objectif à long-terme. Mais la startup insiste tout de même sur ses efforts dans le transfert de technologie pour dégager de la valeur.
Chaque jour à 13h, l’essentiel de l’actualité tech.

DeepMind tire son chiffre d'affaires de ventes de son code informatique à Alphabet. Il alimente par exemple les algorithmes d'une autre filiale de Google, Waymo, consacrée à la voiture autonome. Mais ces transactions ne sont pas la seule raison qui pousse son entreprise-mère à éponger ses dettes. Grâce à sa filiale britannique, Google aurait diminué la facture liée au refroidissement de ses data centers de 40% - sans donner le chiffre exact de l'économie réalisée. Le groupe utilise aussi l'expertise de DeepMind pour améliorer son service de traduction Google Translate.
DeepMind est donc loin d'être un puits à investissements sans retour pour Google. Cependant, l'entreprise britannique essaye de plus en plus de transférer ses technologies vers les produits de Google, pour dégager de la valeur. Mais mardi, le co-fondateur en charge de la division "Applied", destinée au transfert de technologie, a annoncé qu'il quittait temporairement l'entreprise.
Le départ de Mustafa Suleyman a été communiqué sans préciser les raisons. Quelques heures plus tard, l'intéressé s'est exprimé sur Twitter pour calmer les spéculations : il ne quitte pas définitivement l'entreprise.
En plus de son rôle essentiel dans le transfert de technologie - notamment de la technologie refroidissement des serveurs - Mustafa Suleyman dirigeait le pôle santé de DeepMind.
Le produit phare de cette division, une application baptisée "Streams", avait été vivement critiquée à son lancement. Elle permet au personnel médical du London's Royal Free Hospital, qui travaille en exclusivité avec DeepMind, de mieux suivre la santé de leurs patients. En 2017, l'autorité britannique en charge de la protection des données avait épinglé l'hôpital pour avoir illégalement donné à DeepMind l'accès à plus d'1,6 million de dossiers de patients. Vers la fin de 2018, Alphabet a décidé d'intégrer la centaine de chercheurs du pôle santé de DeepMind dans une structure équivalente baptisée Google Health. Dans l'opération, Mustafa Suleyman a été écarté de ses fonctions.
Cette division ne dégage toujours pas de chiffre d'affaires. Mais si Google veut en tirer une valeur financière, il dispose de potentiels produits commercialisables. D'abord, le rabat de Streams vers Google laisse penser que le groupe souhaiterait un jour commercialiser l'application. Ensuite, DeepMind a gagné, en décembre 2018, un concours de prédiction des formes de repliement protéines avec son IA AlphaFold. La compréhension de ce phénomène pourrait mener à des avancées cruciales en médecine en ingénierie des matériaux de demain. Reste à savoir si Suleyman reprendra ces chantiers à son retour annoncé dans l'entreprise.
_______
| Où va Google ? Retrouvez les autres articles de notre Dossier spécial dans La Tribune Hebdo n°260 daté du 14 septembre 2018 :
À lire également
François Manens