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Les Gafa, défenseurs ou fossoyeurs de la vie privée ?

Guillaume Renouard, à San Francisco

Publié le 24 juillet 2019 à 05:00

Les technologies semblent mises au service de la surveillance de masse tel un oeil dans le ciel qui scrute nos moindres faits et gestes pour les rapporter aux professionnels du marketing.

Les technologies semblent mises au service de la surveillance de masse tel un oeil dans le ciel qui scrute nos moindres faits et gestes pour les rapporter aux professionnels du marketing.

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La technologie est aujourd'hui mise au service de la surveillance généralisée. Face aux divers scandales, les Gafa entendent s'ériger en défenseurs de la vie privée, mais suscitent un certain scepticisme.

« Le Goliath totalitaire sera vaincu par David la micropuce », confiait Ronald Reagan au Guardian en 1989. Les propos de l'ancien président américain, qui fut aussi gouverneur de Californie, reflétaient la vague du techno-utopisme alors en plein essor dans la Silicon Valley, et en passe de déferler sur le monde. Derrière celle-ci, une idée forte : les nouvelles technologies de l'information et de la communication allaient agir comme un puissant moteur au service de la démocratie et des libertés individuelles. Mais trente ans plus tard, elles semblent plutôt mises au service de la surveillance de masse, tel un oeil dans le ciel qui scrute nos moindres faits et gestes pour les rapporter aux professionnels du marketing.

Durant l'élection de 2016, l'entreprise Cambridge Analytica s'est servie de Facebook pour collecter les données personnelles de 87 millions d'utilisateurs, afin de leur présenter des publicités ciblées susceptibles d'influencer leur vote lors de la présidentielle américaine. Et en avril dernier, des documents obtenus par NBC News ont révélé que le réseau social de Mark Zuckerberg avait durant des années donné accès aux données privées de ses utilisateurs à ses partenaires commerciaux, comme Amazon.

Des pratiques douteuses qui affectent tout l'écosystème des nouvelles technologies. En mai dernier, deux anciens employés de Snapchat ont ainsi révélé que leurs ex-collègues utilisaient l'application pour obtenir les données de géolocalisation, les adresses e-mail et les photos des utilisateurs. D'autres applications visant à lutter contre l'addiction et les troubles mentaux ont vendu les données privées de leurs utilisateurs à des tiers, tandis qu'Amazon met ses algorithmes de reconnaissance d'image au service du département de la Sécurité intérieure américain.

Des pompiers pyromanes ?

Le monde que contribuent à dessiner les nouvelles technologies semble aujourd'hui davantage sorti de la plume de George Orwell que de celle de Thomas More. Face à la multiplication des scandales, les appels à davantage de régulations se multiplient. Aux États-Unis, on évoque même la possibilité d'utiliser l'arsenal législatif antitrust pour démanteler les mastodontes que sont devenus Google, Facebook, Apple et Amazon. Peu étonnant, dans ce contexte, que ces derniers multiplient les annonces autour de la protection de la vie privée.

« Le futur est privé », a martelé Mark Zuckerberg lors de la dernière conférence Facebook F8, lui qui confiait en 2010 au New York Times que l'âge de la vie privée était révolu et que les individus étaient désormais prêts à partager leurs informations avec tout le monde sur la Toile. Son entreprise a, lors de l'événement, multiplié les annonces visant à protéger les données utilisateurs. Google a fait de même lors de sa propre conférence, Google I/O, qui s'est tenue une semaine après. Apple se positionne depuis déjà quelques années en défenseur de la vie privée, et vient de dévoiler une fonctionnalité « s'identifier avec Apple », permettant de se connecter sur les applications sans céder aucune information personnelle.

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Si ces annonces constituent un pas dans la bonne direction, certains demeurent sceptiques quant à la capacité des Gafa à éteindre le feu qu'ils ont eux-mêmes allumé. Ces entreprises ont toutes des comptes à rendre à leurs actionnaires, et leur modèle économique se base (au moins pour Facebook et Google) sur la récolte et la vente des données utilisateurs à des publicitaires. Peut-on, dès lors, leur faire confiance pour préserver notre intimité ? Pour Shoshana Zuboff, auteur du livre The Age of Surveillance Capitalism (2018, non traduit en français), la réponse est non. « Demander aux capitalistes de la surveillance de défendre la vie privée [...] revient à demander à Henry Ford de construire chaque modèle T à la main, à une girafe de raccourcir son cou, ou à une vache de cesser de ruminer. Ce type de demandes constitue une menace existentielle pour ces entités », écrit-elle.

Le capitalisme de la surveillance

Dans son livre, elle affirme que nous sommes entrés dans un nouveau cycle économique, le capitalisme de la surveillance, dans lequel les entreprises digitales fournissent « gratuitement » des services à leurs utilisateurs, moyennant la possibilité d'étudier le comportement de ces derniers dans les moindres détails, souvent sans leur consentement. Ces informations permettent de prédire les comportements futurs des consommateurs, et sont vendues à des parties tierces pour des sommes mirobolantes. Pour Shoshana Zuboff, les Gafa ne forment toutefois que la partie émergée de l'iceberg, et s'en prendre à eux ne permettrait nullement d'enrayer la mise en place d'une surveillance généralisée par le digital. L'un des principaux défis posés par cette surveillance réside, en effet, dans son aspect pervasif. Amazon travaille ainsi actuellement à la conception d'un bracelet susceptible de lire les émotions de son porteur à l'aide du son de sa voix. Il n'est pas difficile d'imaginer le potentiel invasif d'un tel appareil, tout comme il est aisé de simplement refuser de l'acheter.

Mais une fois cette technologie mise au point, qu'est-ce qui empêchera Amazon de l'insérer, par exemple, dans ses appareils Amazon Echo, dont sont déjà équipés de nombreux foyers, par le biais d'une simple mise à jour ? Ou à d'autres entreprises de l'intégrer à leur application smartphone ? Pour l'auteur Ian Bogost, ce caractère à la fois invisible et omniprésent de la technologie rend très difficile la mise en place de régulations efficaces. « L'ennemi qui envahit notre vie privée n'est pas aisément identifiable, comme le méchant d'un comics, il ne peut être facilement acculé, affaibli et vaincu. C'est une nébuleuse obscurité, un murmure glaçant et lovecraftien », écrit-il. Shoshana Zuboff rappelle toutefois que ce n'est pas la technologie le problème, mais bien l'usage qui en est fait au service du capitalisme de la surveillance.

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Les pères d'Internet étaient animés par un idéal humaniste, et leur création a promu l'accès à la connaissance. « Si l'on ne peut imaginer le capitalisme de la surveillance sans le numérique, l'inverse est tout à fait possible. [...] De nombreuses applications numériques déployées avant l'âge du capitalisme de la surveillance ont vraiment joué un rôle émancipateur et compatible avec les valeurs démocratiques », explique-t-elle au Guardian. Selon elle, la solution doit passer par des politiques limitant les effets néfastes du capitalisme non régulé. Le RGPD constituant à cet égard un premier pas, qui doit toutefois être suivi de beaucoup d'autres.

Guillaume Renouard, à San Francisco

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