« Après la France, nous comptons bien fibrer la Grande-Bretagne et l'Allemagne » (Jacques de Heere, PDG d'Acome)

ENTRETIEN. Premier fabricant français de câbles pour les télécoms, Acome vend sa fibre aux opérateurs et acteurs impliqués dans le plan France Très haut débit (PTHD). Ce programme ambitionne de couvrir tout l'Hexagone en fibre d'ici à 2025. Dans ses usines de Mortain (Manche), Jacques de Heere, le PDG d'Acome, fait le point sur son activité. Il précise comment le groupe compte rebondir lorsque le PTHD arrivera à son terme.
Pierre Manière

6 mn

Jacques de Heere, le PDG d'Acome, qui compte environ 2.000 salariés, dont 1.100 à Mortain.
Jacques de Heere, le PDG d'Acome, qui compte environ 2.000 salariés, dont 1.100 à Mortain. (Crédits : DR)

LA TRIBUNE - Le déploiement de la fibre se poursuit à toute vitesse en France. En profitez-vous, malgré la concurrence chinoise ?

JACQUES DE HEERE - Nos ventes progressent. Elles ont augmenté de près de 30% par rapport à l'an dernier. Mais nous sommes encore en retard par rapport à 2019. Cette année-là, nous avons été perturbés par l'importation massive de fibre chinoise par les opérateurs et installateurs français, lesquels en ont ensuite beaucoup stocké. Ces stocks se sont résorbés entre la fin 2020 et début 2021. Voilà pourquoi l'activité est bien repartie.

Où votre fibre est-elle installée ?

Nous terminons la couverture des grandes villes et zones denses, ainsi que des zones moyennement denses [essentiellement les villes moyennes et les périphéries des grandes agglomérations, Ndlr]. Nous équipons de plus en plus les réseaux d'initiative publique (RIP), situés dans les territoires ruraux. Le rythme est soutenu. Aujourd'hui, en France, il y a environ 1,5 million de prises raccordables à la fibre de plus par trimestre.

Dans ce contexte, votre chiffre d'affaires va-t-il augmenter de manière significative ?

Sur le volet télécoms, qui représente 60% des ventes du groupe (contre 40% pour les câbles pour l'automobile). J'espère que la progression de notre chiffre d'affaires va effacer la baisse de 2020. Au global, l'an dernier, nous avons fini à 420 millions d'euros de chiffre d'affaires, soit 115 millions d'euros de moins que l'exercice précédent. Cette année, nous devrions nous situer aux alentours de 550 millions d'euros. Cela reste une belle remontée. Mais elle sera ternie, en cette fin 2021, par la crise des semi-conducteurs dans l'automobile. Chez-nous, elle ne se traduit pas par des pénuries, mais par de nombreuses annulations de commandes, de l'ordre de -20% à -30% par rapport au prévisionnel des constructeurs.

Vous attendiez des mesures de Bruxelles pour en finir avec la concurrence chinoise. Où en est-on ?

Nous avons déjà eu une réponse positive en matière d'anti-dumping. Le dossier a été validé, nous attendons la mesure. L'autre volet, c'est l'anti-subsidy [concernant les subventions déloyales de produits importés, Ndlr]. Nous sommes plutôt confiants quant à la réponse de Bruxelles, qui devrait arriver d'ici à la fin de l'année. Le cumul de ces deux mesures devrait tarir la source d'approvisionnement en câbles optiques venant de Chine.

Vous avez dénoncé, ces derniers mois, la qualité de la fibre chinoise, qui a notamment été déployée dans les réseaux ruraux. Menace-t-elle la pérennité de ces infrastructures, qui seront le socle de la connectivité du pays pour plusieurs dizaines d'années ?

Nous nous sommes attaqués, plus précisément, aux caractéristiques des câbles optiques chinois. Il y a deux sujets. Le premier, c'est la qualité de la fibre, en tant que conducteur du signal. Le second concerne le câble en lui-même, et la manière dont il a été conçu pour résister aux variations de températures, aux ultraviolets ou encore aux plombs de chasse. Par exemple, son rayon de courbure constitue également un élément important. C'est sur ce volet que nous avons alerté les autorités et les pouvoirs publics. D'après nous, les câbles optiques chinois ne répondent pas totalement aux exigences du cahier des charges fixé par l'Arcep, le régulateur des télécoms. Aujourd'hui, ce n'est plus vraiment un sujet. J'ajoute que le marché chinois est reparti plein pot. Le plus gros consommateur de fibre dans le monde, c'est China Mobile. En 2019, cet opérateur a consommé entre 30 et 40 millions de kilomètres de fibre. Il vient récemment de sortir un appel d'offres à 140 millions de kilomètres de fibre. De quoi nourrir les fabricants chinois de câbles optiques pendant quelques temps... Ils ne devraient donc plus trop nous embêter.

Le déploiement de la fibre va se poursuivre jusqu'en 2025 dans les zones rurales. Qu'allez-vous faire une fois que la couverture du pays sera terminée ? Cela va-t-il chambouler votre activité dans les télécoms ?

Il faut d'abord finir le réseau, il y a encore beaucoup à faire. Le déploiement va en outre concerner désormais les réseaux ruraux. Or ces raccordements nécessitent beaucoup plus de longueur de câble que dans les villes. Cela va nous alimenter pour plusieurs années. En parallèle, que va-t-on faire ? Nous allons exporter. La France s'est dotée du meilleur réseau télécoms à très haut débit du monde occidental. Sa filière industrielle a un coup d'avance sur ses voisins européens. Et comme l'Allemagne et l'Angleterre, qui sont à moins de 24 heures de route, ne sont pas encore équipées en fibre et se retrouvent face à un mur d'investissements, nous allons tout faire pour y exporter nos produits, notre savoir-faire et notre expertise. Nous avons déjà, aujourd'hui, des camions de câbles optiques qui partent tous les jours en Grande-Bretagne et en Allemagne. C'est parti. Et ce n'est que le début.

La 5G constitue-t-elle une opportunité pour votre activité ?

Nous allons mettre en place ici même, à Mortain, une plateforme d'expérimentation 5G. Je suis certain que cette technologie va faire franchir un pas à l'industrie française. C'est une vraie opportunité pour numériser et piloter encore mieux nos usines et nos systèmes industriels. Je rappelle qu'outre ses débits dix fois plus importants par rapport à la 4G, la 5G a deux autres caractéristiques essentielles. La première, c'est sa capacité à gérer un grand nombre d'objets. Nous allons pouvoir connecter un million d'appareils au km2. La seconde, c'est la latence [le temps de réponse du réseau lorsqu'on le sollicite, Ndlr] qui sera divisée par dix, et tombera à 4 millisecondes. Dans les sites industriels, cela permettra d'améliorer le pilotage des flux, de mobiliser des robots, de remonter davantage de données... Nous ignorons encore quelles solutions vont émerger. C'est un pari sur l'avenir. Mais c'est aussi notre job d'industriel d'investir dans ce segment. Voilà pourquoi nous allons monter cette plateforme 5G. Elle nous permettra probablement d'améliorer nos propres systèmes de production. Mais l'objectif est aussi d'imaginer de nouveaux produits et systèmes de câblage, que nous pourrons ensuite commercialiser dans d'autres sites industriels.

Pierre Manière

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Commentaire 1
à écrit le 23/10/2021 à 9:56
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Bref! Avec la 5G, c'est pas gagner!

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