Agriculture urbaine, le défi de la Terre

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Un habitant du quartier de Lince à Lima (Pérou) cultive sur son toit des laitues en recourant à l'hydroponie. Il est aidé par des chercheurs de l'université agraire du Pérou. La municipalité de Lince a lancé un programme de formation des habitants du quartier pour cultiver des légumes en réponse à la diminution des surfaces de terres cultivables.
Un habitant du quartier de Lince à Lima (Pérou) cultive sur son toit des laitues en recourant à l'hydroponie. Il est aidé par des chercheurs de l'université agraire du Pérou. La municipalité de Lince a lancé un programme de formation des habitants du quartier pour cultiver des légumes en réponse à la diminution des surfaces de terres cultivables. (Crédits : Reuters)
Le Salon de l'Agriculture vient de fermer ses portes à Paris. Rendez- vous incontournable du monde rural, lieu de rencontres avec les urbains mais également prisé par les responsables politiques, il met au premier plan les problématiques, de la terre nourricière et de son exploitation par l'homme.

Le phénomène urbain a transformé en profondeur les rapports entre les hommes, l'habitat et la nature. L'émergence et la croissance des grandes métropoles, les développements croissant de ses infrastructures mais aussi l'effet d'attractivité, parfois jusqu'à plusieurs centaines de kilomètres envers les villes moyennes et les petites villes, sont venus bouleverser les rapports entre nos vies, les espaces urbains, ruraux et la biodiversité dans son ensemble.

Comment nourrir une planète urbanisée?

La question se trouve au cœur des enjeux des 50 prochaines années : comment nourrir une planète majoritairement urbanisée tout en préservant la qualité de vie, la sécurité sanitaire, l'environnement et la biodiversité ? L'utilisation massive de pesticides, la pollution des eaux et de l'atmosphère, la haute productivité mécanisée, les émissions de gaz à effet de serre dont l'agriculture contribue à hauteur de 20%, le dépeuplement des campagnes, la diminution des exploitations, leur très forte concentration, le phénomène du « land grabbing » (les achats des terres dans un autre pays pour l'importation de sa production ) face aux impératifs de la maîtrise de nos ressources, d'avoir une chaîne alimentaire vertueuse, de la protection de la nature, de nos sols et de nos ressources hydriques, nous interrogent sur le modèle de développement de l'agriculture et le rapport avec nos vies urbaines.

Faisons un zoom rapide sur le « land grabbing » : l'accaparement des terres hors de leurs territoires nationaux par des entreprises transnationales et aussi gouvernementales qui s'accompagne également d'un « accaparement d'eau » généré par un effet domino. Il a pour conséquence d'exercer une pression sur des populations, privées de leurs terres, que nous trouvons par la suite en pauvreté extrême, avec des tensions sociales, des guerres qui alimentent le flux de réfugiés. Et cette propriété extra-territoriale qui représente un territoire équivalent à 1 fois 1/2 la France (80 millions d'hectares), dont deux tiers se situent en Afrique Subsaharienne, va de plus en plus se développer ! Mais ça n'arrive pas qu'aux autres, comme on peut le constater avec cet achat récent de 1.500 hectares de terres agricoles dans le Berry par des investisseurs chinois.

La hausse du prix du foncier

La diminution des terres agricoles est la conséquence de plusieurs facteurs, en particulier de l'urbanisation croissante (les surfaces urbanisées ont doublé en France en 50 ans) et de la cession des terres agricoles sous la pression de la hausse du prix du foncier.

La surface dédiée à l'agriculture a diminué de 20% en 50 ans, pour occuper aujourd'hui 53,2 % de la surface totale. Ces pertes se sont opérées de façon quasi irréversible au profit de la ville, du logement, des infrastructures à hauteur de 2,5 millions d'hectares. D'après l'enquête Teruti-Lucas du ministère de l'Agriculture, 78.000 hectares ont été urbanisés en moyenne chaque année entre 2006 et 2010. C'est l'équivalent en 4 ans de la surface agricole moyenne de l'un de nos 101 départements.

Le nombre d'exploitations a été divisé par 4 mais la taille moyenne des exploitations a été multipliée presque par 4. La part de la population active agricole a été divisée par 10, soit moins de 2 % de la population active totale, selon la FAO en 2013.

Le poids de l'activité agricole (y compris le secteur des industries agroalimentaires) représente moins de 3% du PIB aujourd'hui quand il était de 8 % environ en 1980.

La diminution de la surface des terres agricoles n'est pas spécifique à la France et se poursuit depuis plusieurs décennies.  Le rapport de l'Union Européenne de 2012, concernant le rapport terre et urbanisation, précise que le recouvrement par le béton ou l'asphalte, est une des principales causes de la dégradation des sols. Chaque année en Europe, les infrastructures bâties avalent plus de 1 000 km2 de terres ou de forêts. Effet systémique oblige, il s'agit de l'une des raisons fortes d'augmentation du risque d'inondation et de pénurie, de pertes de capacités de recyclage de la matière organique, de limites à la croissance des plantes. La perte de couvert végétal réduit d'autant plus le stockage de carbone, la régulation des températures et du climat ainsi que la production d'oxygène.

Redonner la place à l'altruisme et à l'empathie

L'agriculture urbaine est à l'ordre du jour, plus que jamais, car c'est l'un de secteurs le plus prometteurs en terme de capacité à ré-inventer le lien entre la terre et les hommes dans une voie de partage, de collaboration, de rencontre.

Nous n'atteindrons pas, peut-être, l'auto-suffisance alimentaire avec l'agriculture urbaine mais elle nous permet de mettre en œuvre les circuits courts vertueux de l'économie circulaire avec une optimisation de nos ressources. C'est aussi la culture dans tous les sens du terme : de la terre, de l'esprit, du respect de la nature et d'autrui. C'est redonner la place à l'altruisme et à l'empathie, avec la nature comme fil conducteur.

« Réensauvager» la terre, pour reprendre la proposition avancée par lcélèbre biologiste E.O Wilson dans son livre de 2016 « Half Earth ». Au delà, nous devons  réinventer la terre urbaine et, comme le signale William Lynn, « si nous voulons répondre aux besoins fondamentaux des hommes (et de la terre), il faut aussi transformer les villes en lieux de vie durables et agréables ». D'où l'intérêt  des initiatives comme l'index de biodiversité urbaine, (« City Biodiversity Index, CBI »), un indicateur construit pour évaluer la biodiversité urbaine, adopté par la conférence de Nagoya de 2010.

40% de terres cultivables dans le monde proches des villes

La recherche menée à l'université de Berkeley par Anne Thebo, et publiée par  « Environmental Research Letters », montre que 40% de terres cultivables dans le monde sont situées près de villes. « 67 millions d'hectares cultivés pour l'alimentation sont dans ou à proximité des villes, soit 5,9% du total des terres cultivées dans le monde. Si on ajoute les zones périurbaines, dans un rayon de 20 km autour des villes, on monte à 456 millions d'hectares, donc près de 40% des cultures mondiales. Et encore, le chiffre est peut-être sous-estimé, car l'étude considère seulement les villes de plus de 50.000 habitants ».

La multiplication des projets les plus divers dans de nombreuses villes

A cet égard, Montréal, avec ses 42% d'habitants qui pratiquent l'agriculture urbaine, est exemplaire. D'autres villes sont en pointe : Singapour avec ses SkyGreens, fermes verticales, théorisées par le professeur Dickson Despommier, de l'Université Columbia à New York, prophète de l'« agriculture verticale », à laquelle il a consacré un livre (« Vertical Farm », 2010) et un blog (http://www.urbanag.ws/) ; Brooklyn Grange à New York, le plus grand potager sur toit au monde ; les salades de FarmedHere dans Chicago ; la renaissance de Detroit avec le travail collectif urbain agricole ; la ferme aquaponique des abattoirs d'Anderlecht (Belgique) ; le jardinage coopératif de Cape Town ; mais aussi la révolution « peas & loves »,  « Incredible Edible », les « incroyables comestibles », partie de la ville de Todmoden (Angleterre) en 2008, ravagée par la crise. Elle a donné lieu à la réappropriation et au partage de la terre. Grâce à ses cultures, la ville est devenue un potager commun, un bien commun. L'expérience a été reprise dans le monde entier. De fait, les initiatives se multiplient en Amérique Latine, en Afrique, mais aussi en France, à Paris, à Montreuil avec la permaculture, à Nantes. Le rôle social des marchés dans les villes est de plus en plus souligné. Cela montre l'intérêt croissant de cette thématique auprès des populations urbaines.

Une personnalité hors pair, l'abbé Jules Lemire

Hasard du calendrier, le 7 mars nous commémorons le 88e anniversaire de la mort d'une personnalité française hors pair, l'abbé Jules Lemire, démocrate, humaniste, député, maire de Hazebrouck, homme d'action, qui s'est battu pour les démunis. Son nom restera lié pour toujours aux jardins ouvriers dont il a été le créateur. Il a fondé en 1896 la Ligue française du Coin de Terre et du Foyer, à l'origine de la Fédération Nationale des jardins familiaux et Collectifs.

Hommage au précurseur et pionnier de l'agriculture urbaine.

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Commentaires
a écrit le 09/03/2016 à 14:08 :
Oui, donc, c'est un mouvement qui doit être contrôlé par les "ong" anglo-saxonnes... Quelqu'un a déjà eu un bout de jardin..?? Que se passe-t'il, même en maraichage, lorsque tout est mûr..?? Encore faut-il avoir des graines de bonne qualité, aussi.

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