« Personne ne veut un Cambridge Analytica de la banque ! » (Pierre-Edouard Batard, Crédit mutuel)

ENTRETIEN. Bâle 3, la concurrence des Big Tech, le financement de la relance : chacun de ces défis, Pierre-Edouard Batard, directeur général de la Confédération nationale du Crédit mutuel, répond par une confiance totale dans la capacité des banques à s’adapter. Il s'étonne néanmoins, dans un entretien accordé à La Tribune, du grand écart des régulateurs entre de fortes contraintes qui peuvent brider le soutien des banques à l'économie - « le Parlement européen doit se saisir de ces sujets» - et un certain laisser-faire sur la protection des données bancaires. « Toutes les données ne peuvent pas être monétisables», prévient-il.

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Pour Pierre-Edouard Batard, directeur général de la Confédération nationale du Crédit mutuel, l'organe politique du groupe bancaire mutualiste, il serait temps de soutenir également les champions français de la finance.
Pour Pierre-Edouard Batard, directeur général de la Confédération nationale du Crédit mutuel, l'organe politique du groupe bancaire mutualiste, il serait temps de soutenir également les champions français de la finance. (Crédits : DR)

LA TRIBUNE. Êtes-vous inquiet de la prochaine révision du cadre réglementaire de Bâle 3 alors que la Commission européenne vient de dévoiler son projet de transposition ?

PIERRE-EDOUARD BATARD. Ne nous laissons pas enfermer dans une discussion de techniciens. Il s'agit de l'avenir économique de l'Europe et du financement des révolutions écologiques et numériques ! Les régulateurs demandent aujourd'hui aux banques européennes d'immobiliser une centaine de milliards d'euros de fonds propres ce qui aura comme première conséquence de priver l'économie européenne de 900 milliards d'euros de financement. Je ne suis pas certain que ce soit la priorité du moment alors que les besoins de financement sont colossaux pour accompagner la transition énergétique et numérique de nos clients.

Ce n'est donc pas qu'un sujet pour spécialistes de la régulation bancaire. Le parlement européen doit se saisir de ce sujet : nous ne pouvons pas multiplier d'un côté les plans de relance européens et d'un autre côté réduire la capacité des banques à financer ces besoins. Sur ce dossier, je tiens d'ailleurs à saluer l'implication de Bercy. La crise sanitaire a démontré que le secteur bancaire européen était très solide depuis les réformes post-2008. Avec Bâle 4 (ou finalisation de Bâle 3, NDLR), nous aurons certes des banques encore plus solides mais à quoi serviront des banques plus solides si elles ne peuvent plus bien financer l'économie ?

Les régulateurs dans l'assurance semblent se montrer plus souples pour favoriser les investissements dans les infrastructures. Quel regard portez-vous sur la proposition de la Commission européenne sur la révision de Solvabilité 2 ?

S'agissant de la révision de solvabilité 2, comme les banques, les assureurs sont des acteurs de la relance économique et de la transition. De facto, ils doivent être en mesure de fournir des produits de long terme aux assurés pour favoriser l'investissement et relancer la compétitivité. Cela suppose de ne pas immobiliser du capital de manière injustifiée et de réduire la volatilité de ces produits de long terme. A ce stade de notre analyse, la cible n'est pas atteinte, loin de là.

Et comme Bâle 3 pour les banques, cela aura pour conséquence de réduire la compétitivité des assureurs européens face à leurs concurrents internationaux. Cependant, je me félicite du choix qui est fait de favoriser tout ce qui relève de l'investissement dans le domaine de la transition énergétique et des infrastructures. Cela va clairement dans le bon sens. Mais je pense qu'il est important de ne pas être systématiquement dans la pénalisation des entreprises qui restent encore carbonées. Il est tout aussi important de les accompagner dans leur changement de modèle.

Quels sont, selon vous, les principaux défis qui attendent le secteur bancaire ?

Je n'ai aucune inquiétude pour le secteur bancaire. Globalement, le travail a été fait depuis dix ans pour assainir les bilans. Aujourd'hui, les banques françaises ont des niveaux de créances douteuses historiquement bas. Les sujets climat sont également devenus de plus en plus prégnants. Nous voyons bien que notre métier n'aura pas la même rentabilité dans un monde avec deux ou trois degrés en plus. Une transition énergétique désordonnée se traduira par des taux de défaut plus importants, et donc, pour les banques, par des pertes plus importantes. Ceci implique de mieux intégrer cette question du risque climatique dans chacun des financements que nous accordons à nos clients. Le secteur doit aujourd'hui se saisir également des enjeux numériques. Ce qui nécessite des investissements massifs et des choix stratégiques lourds.

 La Big Tech constitue-t-elle également une menace ?

La Big tech est d'abord stimulante pour le secteur bancaire. Déjà très présente sur les métiers de e-commerce, elle se développe rapidement sur le paiement. Elle apporte beaucoup sur la qualité des interfaces et la fluidité des parcours, et nous oblige donc à nous mettre en mouvement !

Je suis néanmoins convaincu que la force des banques réside aussi dans la protection des données de nos clients et notre devoir de conseil. Nous sommes les garants de leur intimité numérique, ce que n'offrent a priori pas les GAFA au regard de leur modèle économique. Et il faut le dire très clairement : il y a un vrai sujet de concurrence et de régulation de ces acteurs. A cela s'ajoute une menace pour les libertés publiques. Personne ne veut un Cambdrige Analytica de la banque !

Les banques ne se trompent-elles pas d'une guerre avec leur opposition sur l'open banking ?

Depuis toujours le secret bancaire est au cœur du métier de banquier. C'est donc naturellement qu'au Crédit Mutuel nous sommes réservés sur l'open banking. Il est stratégique pour nous de garantir l'intimité numérique de nos clients et de ne pas monétiser la donnée bancaire, contrairement aux pratiques de la Tech.

Nous appliquons la directive DSP2, qui nous contraint à ouvrir les comptes courants, avec vigilance pour éviter tout risque. Des voix se font entendre pour revenir sur cette réglementation qui, par zèle concurrentiel, a totalement oublié de protéger sérieusement les droits des européens à une vie privée - particulièrement lorsqu'il s'agit de particuliers. Toutes les données ne peuvent pas être monétisables.

Ensuite, nous travaillons depuis longtemps déjà avec les fintechs. Nous en possédons même des emblématiques au sein du groupe Crédit Mutuel - comme Leetchi, LyfPay, Fortunéo, Monabanq... Il faut simplement veiller à ce que la réglementation soit la même pour tous dans le texte comme dans son application, une fois sortis du « bac à sable ». C'est un sujet d'équité entre tous les acteurs.

Selon le gouverneur de la Banque de France, « il n'y aura pas de tsunami de faillites ». Partagez-vous cet optimisme alors que les pouvoirs publics débranchent progressivement les mesures de soutien des entreprises ?

Nous avons en effet une bien meilleure visibilité aujourd'hui qu'en début d'année, même s'il existe toujours des aléas sur la crise sanitaire. La mise en place rapide des PGE a été une vraie réussite collective et la situation financière des entreprises s'avère même bien meilleure qu'avant la crise, y compris dans les secteurs qui ont été les plus touchés par les mesures de confinement comme la restauration. Une situation qui nous semble d'autant plus saine, que le niveau des retards de paiement ou de défaut est historiquement bas.

C'est ce que révèle l'étude du Centre d'analyse économique sur les données anonymisées de nos clients TPE/PME. Un tiers des PGE ont déjà été remboursés et environ deux tiers des autres ont bénéficié d'une deuxième année de différé et choisi une durée de remboursement maximale, sur les quatre ans restants. Dans ce dernier cas, c'était souvent moins par nécessité que, faute de visibilité, pour la souplesse qui leur était proposée. D'ailleurs, en moyenne, moins de la moitié des PGE a été consommée. Il y aura forcément quelques accidents pour quelques entreprises qui étaient déjà en difficultés avant la crise - mais nous serons toujours à leurs côtés pour les accompagner dans cette phase difficile. Mais il faut le dire, de manière générale, la trésorerie est là et l'immense majorité des entreprises devraient commencer sans difficulté à rembourser leur PGE au printemps prochain.

La multiplication des dispositifs de soutien ne risque-t-elle pas de compliquer la tâche des banques dans l'accompagnement de la relance ?

Au début de la crise sanitaire, il fallait des dispositifs simples et massifs : il valait mieux faire plus mais vite que pas assez. Le retour d'expérience nous montre que c'était la bonne méthode à suivre. Nous entrons désormais dans des mécanismes de soutien plus ciblés et c'est notre métier que d'accompagner nos clients pour faire du sur-mesure. La priorité aujourd'hui est bien d'amplifier cette reprise, et surtout de favoriser l'investissement des entreprises, dont les besoins sont massifs compte tenu des enjeux de transition numérique et climatique.

D'autant que nous n'avons pas encore rattrapé le niveau des investissements perdus l'an dernier. Beaucoup de chemin reste à faire et il n'est pas illogique que l'Etat définisse sa stratégie et ses priorités par filières en apportant notamment sa garantie pour permettre aux banques d'aller plus loin qu'elles ne l'auraient sans doute fait sur leur seule appréciation du risque.

Comment expliquez-vous le faux départ des prêts participatifs qui ne rencontrent qu'une faible demande ?

Nous avons commencé à travailler sur ce chantier juste après la mise en place du PGE pour intervenir, dans un second temps, sur les quasi fonds propres des entreprises et soutenir l'investissement. Avec l'embellie économique, le besoin est sans doute moins prégnant que ce que nous avions anticipé. Mais je pense que cette offre visant à mieux équilibrer le bilan des entreprises trouvera peu à peu son public dès lors que les chefs d'entreprise auront davantage de visibilité pour lancer de nouveaux projets. Nous n'atteindrons sans doute pas le volume annoncé mais les prêts participatifs trouveront progressivement leur place. Il faut se rappeler que c'est un outil de financement que les banques ne proposaient plus depuis des années car la réglementation bancaire a sensiblement accru son coût en capital.

Qu'attendez-vous du plan de relance 2030 annoncé par le président de la République ?

Dans un monde qui bouge très vite, c'est une nécessité que les pouvoirs publics fixent un cap sur les grandes filières industrielles de demain, où l'Etat est prêt à mettre des moyens financiers ou sa garantie.

Par contre, on parle beaucoup de champions industriels sans pour autant remarquer que nous avons aussi des « airbus de la finance » qu'il faut également soutenir. Je pense au secteur bancaire encadré par une réglementation de plus en plus contraignante pouvant l'empêcher à terme de faire son métier correctement et de jouer pleinement son rôle de financeur de l'économie, à un moment où nous en avons le plus besoin.

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Commentaire 1
à écrit le 29/10/2021 à 9:16
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Trop tard, les héroïques lanceurs d'alertes de chez UBS ont fait et bien fait le taf et les 400 journalistes du consortium qui enquête sur les paradise papers font le taf maintenant. Vos données marchandes elles on s'en tape.

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