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Spatial : l'Europe et la France face à la nouvelle donne dans les lanceurs

Photo de Michel Cabirol

Michel Cabirol

Publié le 04 juin 2019 à 04:00 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:33

Alain Charmeau président exécutif ArianeGroup Ariane 6 ESA Agence spatiale européenne

Alain Charmeau président exécutif ArianeGroup Ariane 6 ESA Agence spatiale européenne

ArianeGroup

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En 2020, Ariane 6 va être lancée dans un contexte de concurrence accrue. L'Europe a plus que jamais besoin d'un accès à l'espace pour des raisons de souverainetés. Ce sera l'un des thèmes abordés lors du Paris Air Forum, organisé par La Tribune et qui se déroulera le 14 juin à la Maison de la Mutualité. Rick Ambrose, le vice-président exécutif pour l’Espace de Lockheed Martin Corporation, John-Paul Hemingway, directeur général de SES Networks, Daniel Neuenschwander, le directeur des lanceurs de l'ESA,...

Alerte rouge. Quand Ariane 6 décollera pour la première fois en 2020, le nouveau lanceur lourd de l'Europe volera dans un environnement très hostile. Il est loin le temps où les Européens ­faisaient la course en tête dans le domaine des lanceurs pendant plus de deux décennies en proposant sur le marché commercial trois lanceurs fiables et performants : Ariane 5, Soyuz et Vega. Depuis l'émergence de SpaceX, qui a opéré son premier lancement avec Falcon 9 en 2013, la concurrence est devenue féroce.

Et elle le sera encore d'autant plus à l'avenir, sauf si l'Europe considère que l'accès à l'espace est une question de souveraineté et qu'elle le finance quoi qu'il arrive. Pourquoi pas ? C'est ce que font d'ailleurs sans état d'âme d'autres puissances spatiales, comme la Russie, la Chine et les États-Unis ainsi que les nouveaux venus. "L'accès souverain à l'espace est plus que jamais stratégique pour l'Europe et la France", estime ainsi la Cour des comptes dans son rapport sur la politique des lanceurs spatiaux. Et plus ­encore depuis l'émergence du New Space, largement investi par des entreprises privées telles que SpaceX ou Blue Origin. L'accès souverain à l'espace a d'ailleurs été reconnu comme un intérêt stratégique par l'Union européenne.

Le spatial, un enjeu crucial pour tous les pays

Cette stratégie permettra à l'Europe d'être mieux armée au moment où la compétition dans le domaine des lanceurs s'intensifiera dans les années à venir. Jeff Bezos, le PDG d'Amazon, compte ainsi dépenser environ 1 milliard de dollars par an de sa fortune personnelle pour développer le lanceur réutilisable New Glenn de la société Blue Origin qu'il a créée en 2000. Outre les principales puissances spatiales historiques (États-Unis, Chine, Russie, Europe, Japon et Inde, mais aussi Israël, Iran et les deux Corée) s'ajoutent désormais les ambitions de Singapour, du Brésil, de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis...

En ayant réalisé plus de lancements orbitaux que les États-Unis en 2018, la Chine pourrait décrocher le titre de première puissance spatiale. Ce qui reste inenvisageable pour les États-Unis, qui ne sont pas prêts de rendre les armes. Du coup, la course à la technologie a de beaux jours devant elle, un remake de la Guerre froide.

Une dimension hautement politique

Comme l'a très bien analysé le député LREM et célèbre mathématicien Cédric Villani, "il s'agit d'une question scientifique et technologique, mais aussi hautement politique, avec à la fois une question de souveraineté nationale, et un effet de levier de ces recherches scientifiques et technologiques sur l'économie". Tout est dit. À l'Europe et à la France de choisir de mettre le curseur là où il est le plus pertinent.

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Au-delà des enjeux commerciaux et technologiques non négligeables, la notion de souveraineté reste la plus importante. D'autant que l'Europe en a pris vraiment conscience ces dernières années en lançant le programme de ­radionavigation par satellite Galileo, qui permettra aux Européens de s'émanciper du GPS américain et d'être indépendante des États-Unis. Galileo contribue à une Europe plus sûre et plus ­sécurisée et favorise également une Europe plus forte sur la scène mondiale.

Une Europe puissance ?

"La souveraineté d'accès à l'espace a un coût, qui doit être mieux partagé entre Européens", explique la ministre des Armées, Florence Parly, en réponse au rapport sur la politique des lanceurs spatiaux de la Cour des comptes. Les Européens ont besoin d'une "Europe puissance" pour préserver leurs savoir-faire, leurs emplois et leur indépendance. Cela a un prix. Notamment dans le spatial. Avec le pragmatisme qui les caractérise, les États-Unis l'ont depuis longtemps bien compris.

Dans ce domaine, ils bénéficient d'un avantage concurrentiel majeur. Ils disposent du premier budget spatial civil mondial (celui de la Nasa est de 19,5 milliards de dollars en 2018, contre 5,6 milliards pour l'Agence spatiale européenne) et offrent aux industriels américains un marché captif soutenu par leur commande publique. Ce qui permet par exemple à SpaceX de proposer des prix très bas sur le marché commercial et de faire très mal à la concurrence, notamment européenne. "Le succès de SpaceX est né de la rencontre entre le soutien financier public massif américain, à travers la commande publique, et la réussite de deux ­paris, industriel et technologique », explique la Cour des comptes dans son rapport sur la politique des lanceurs spatiaux.

En 1974, la France et l'Europe, qui n'avaient pas encore de lanceur, ­demandent aux États-Unis de mettre sur orbite le premier satellite de télécoms réalisé sur le Vieux Continent, Symphonie. Washington accepte mais à une condition : interdiction de toute utilisation commerciale. L'Europe s'aperçoit brutalement qu'un lanceur est un vecteur de souveraineté, car, sans cela, elle est à la merci des pays qui détiennent l'accès à l'espace. En outre, cet intérêt stratégique est d'autant plus important pour la France qu'il existe de très fortes synergies entre le spatial civil et la dissuasion nucléaire, dans la ­mesure où ce sont les mêmes bureaux d'études et les mêmes usines qui produisent les lanceurs Ariane et les missiles balistiques.

Prévenir les abus de puissances tierces

"Si on abandonne les lanceurs, on va se retrouver dans une situation de dépendance intolérable au niveau européen : qu'est-ce qui empêchera nos amis chinois, russes ou américains, de nous concocter des tarifs exorbitants, afin de terminer de saboter notre industrie en la matière ?", s'interroge Cédric Villani. En outre, les lancements concernent à la fois les satellites institutionnels et commerciaux. Les premiers ne sont généralement pas ouverts à la concurrence. Car les interfaces techniques entre les lanceurs et les satellites sont telles que disposer d'un lanceur souverain constitue une protection contre le risque de voir une puissance tierce ­limiter l'usage d'un satellite ou capter ses données si on lui en confiait le lancement.

À lire également

  • Lancement de la production en série d'Ariane 6 par ArianeGroup
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C'est pourquoi en dépit des lacunes technologiques d'Ariane 6, un lanceur transitoire, l'Europe doit disposer d'un accès souverain à l'espace pour les lancements institutionnels. Sans oublier une stratégie de "Buy European Act" en la matière, à l'image des États-Unis. Or, c'est SpaceX qui devrait lancer cette année et l'année prochaine les trois satellites de reconnaissance radar SARah utilisés par l'armée allemande... 

Michel Cabirol

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