Antibiotiques inefficaces : le secteur public agit, mais que font les laboratoires ?

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La résistance aux antibiotiques pourrait tuer 10 millions de personnes par an à l'horizon 2050, soit une toutes les trois secondes, selon un rapport commandé par le gouvernement britannique.
La résistance aux antibiotiques pourrait tuer 10 millions de personnes par an à l'horizon 2050, soit une toutes les trois secondes, selon un rapport commandé par le gouvernement britannique. (Crédits : Reuters)
Les États-Unis et le Royaume-Uni vont investir plusieurs centaines de millions de dollars pour combattre la résistance microbienne aux antibiotiques. Les laboratoires pharmaceutiques réclament un modèle économique pour développer de nouveaux antibiotiques, un domaine dont ils se sont massivement détournés.

La résistance microbienne aux antibiotiques suscite une inquiétude grandissante. Fin mai, l'identification chez une femme d'une super-bactérie résistant aux antimicrobiens, pour la première fois aux États-Unis, a poussé les autorités publiques à multiplier les actions. Dernière en date, le jeudi 28 juillet, les institutions publiques de santé britannique et américaine ont annoncé s'associer pour accélérer le développement de nouveaux antibiotiques, rapporte Reuters, jeudi 28 juillet. Cette alliance donne naissance à l'organisation Carb-X.

350 millions de dollars investis sur cinq ans

Le département américain de la santé va mettre 30 millions de dollars sur la table la première année et 250 millions de dollars sur les cinq ans à venir dans ce projet.  Le centre britannique de résistance anti-microbienne va quant à lui dépenser d'entrée 14 millions de dollars et 100 millions sur les cinq prochaines années. L'objectif de Carb-X est d'apporter de nouveaux antibiotiques, diagnostics et vaccins par le développement préclinique précoce à un stade où ils peuvent être développés par d'autres investissements privés ou publics. Il mettra l'accent sur des projets de petites entreprises et de groupes académiques.

Dans le détail, les membres de Carb-X vont mettre en commun leurs connaissances, expertises, techniques et financements pour aider les projets à obtenir des autorisations de mise sur le marché de leurs nouveaux antibiotiques, notamment en Europe et aux États-Unis, rapporte le Financial Times. L'organisation commencera à choisir les sociétés qu'elle aidera financièrement à partir de septembre.

Cette initiative fait en outre suite à l'appel lancé par l'ancien Premier ministre britannique, lors du dernier G7 en mai. David Cameron proposait de récompenser les laboratoires pharmaceutiques qui cherchent des moyens pour lutter contre les bactéries résistantes, rapportait Reuters. L'idée était que tous les fabricants de médicaments développant de nouveaux traitements efficaces pour remplacer les antibiotiques inefficaces puissent recevoir une récompense pouvant atteindre 1 milliard de livres (1,3 milliard d'euros), si leurs produits fonctionnent contre des agents pathogènes résistants et pour des situations d'urgence.

Les labos peu enclins à faire de la R et D

Les laboratoires pharmaceutiques se sont détournés de la R et D dans le domaine. D'après l'ONG The Pew Charitable Trusts, 37 nouveaux antibiotiques étaient en phase d'essais cliniques en mars au total, dont 13 en phase III (dernière phase avant de pouvoir obtenir une autorisation de mise sur le marché). Un chiffre bien faible si l'on compare à des domaines phares investis par les laboratoires pharmaceutiques. En comparaison, Roche à lui seul dispose de plus de 70 molécules et associations de molécules en développement dans son pipeline en oncologie, dont 26 en phase III...

Par ailleurs, on recense peu de gros laboratoires pharmaceutiques travaillant sur de nouveaux antibiotiques. AstraZeneca développe deux associations de molécules en phase II, Merck en développe une phase III, GSK travaille sur une molécule en phase II.

L'oncologie, le diabète et les maladies auto-immunes privilégiés

L'explication est simple, le retour sur investissement est considéré comme très faible, alors que les laboratoires pharmaceutiques cherchent à se recentrer sur les secteurs les plus lucratifs: l'oncologie, le diabète et les thérapies des maladies auto-immunes, principalement et cèdent les portefeuilles jugés moins rentables.

Interrogé dans le Pharmaceutical Journal, le directeur Mahesh Patel de Wockhardt, une société pharmaceutique indienne expliquait "le coût des essais cliniques est très élevé et la société n'est pas prête à payer un prix élevé pour les antibiotiques, c'est un paradoxe".

Ainsi, en janvier, plus de 80 sociétés pharmaceutiques et de diagnostics ont lancé un appel à trouver un modèle économique pour le développement de nouveaux antibiotiques, dont AstraZeneca, GlaxoSmithKline et Merck, qui eux-mêmes travaillent sur de tels projets ou encore Johnson & Johnson et Pfizer.

Déversements de déchets actifs: la responsabilité des labos en question

Il faut dire que les laboratoires pharmaceutiques, en plus d'être accusés de ne pas faire assez de recherche et développement dans ce domaine, sont suspectés d'être en partie responsables de la résistance aux antibiotiques. En juin 2015, une étude de l'organisation des consommateurs SumOfUs dénonçait le lien entre les grandes entreprises pharmaceutiques occidentales et certains producteurs chinois de médicaments, qui déversent leurs déchets actifs dans la nature environnante. Car cela crée de nouvelles générations d'organismes plus résistants aux antibiotiques. Dans le détail, ces résistances peuvent survenir via une mutation génétique affectant le chromosome de la bactérie, permettant à cette dernière de contourner l'effet délétère de l'antibiotique, souligne l'Inserm.

Or ces "superbactéries" peuvent se disséminer rapidement dans le monde entier, à l'intérieur du corps humain. Elles peuvent aussi être transmises par le contact, via l'eau, les cultures et les produits animaux, précise l'enquête. Et grâce aux moyens de transport modernes, elles parcourent ainsi de très grandes distances, se diffusant massivement.

Eviter les prescriptions inutiles

L'autre solution pour lutter contre la résistance aux antibiotiques serait d'éviter les prescriptions inutiles. Selon une étude publiée par la revue médicale Science Translational Medicine, un test sanguin expérimental pourrait dans quelques années permettre aux médecins de déterminer si une infection est d'origine virale ou bactérienne, évitant ainsi de prescrire inutilement des antibiotiques inefficaces contre des virus, rapportait l'AFP le 6 juin.

Selon les Centres fédéraux de contrôle et de prévention des maladies (CDC), un tiers des 154 millions d'ordonnances pour des antibiotiques prescrites chaque année par les médecins lors d'une consultation aux États-Unis n'est pas nécessaire.

Le coût gigantesque de la résistance des "super-bactéries"

La résistance aux antibiotiques pourrait tuer 10 millions de personnes par an à l'horizon 2050, soit une toutes les trois secondes, et ainsi faire plus de morts que le cancer, selon un rapport commandé par le gouvernement britannique au début de l'année. Celui-ci rapporte en outre que plus d'un demi-million de personnes sont mortes à cause d'une infection liée à la résistance aux antibiotiques depuis la mi-2014.

Et le coût économique mondial serait énorme, si aucune action concrète forte n'est menée contre la résistance des "super-bactéries": il est estimé à 100.000 milliards de dollars d'ici à 2050.

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Commentaires
a écrit le 03/08/2016 à 20:54 :
je me suis laissé dire que les fonds de placement achètent les nouveaux médicaments des gros labos avant leurs sortie
a écrit le 01/08/2016 à 21:58 :
Un client diabétique prend son médicament jusqu'à la fin de ses jours. Pour un cancéreux, ce sont des cures de trois à six mois multipliées par le nombre de récidives. Pour un antibiotique, le traitement est d'une semaine. Ce n'est donc pas lucratif. Ce sont bien sûr les institutions d'assurance maladie qui autorisent les prix. Les fonctionnaires sont-ils à ce point incompétents?
a écrit le 01/08/2016 à 18:57 :
Je ne comprends pas pourquoi on ne se penche pas sur les méthodes russes ? Je crois savoir qu'au lieu de développer des antibiotiques de plus en plus puissants, ils développent des bactéries macrophages qui bouffent les bactéries nuisibles :-)
Réponse de le 01/08/2016 à 23:49 :
Ceci dit, si les russes avaient découvert quelque chose dans le domaine médical, cela ce saurait.
a écrit le 01/08/2016 à 13:49 :
faut etre idiot pour investir dans des domaines ou apres de multiples echecs, si vous trouvez qqch, on vous explique qu'on va rien vous donner vu que c'est de sante publique.......
( public qui au passage entretient de nombreux rentiers de la republique jamais evalues sur l'utilite de leurs recherches....)
c'est plus rentable de faire du generique et de laisser les couts aux autres
Réponse de le 01/08/2016 à 16:22 :
"public qui au passage entretient de nombreux rentiers de la republique jamais evalues sur l'utilite de leurs recherches...."

Vous racontez n'importe quoi comme d'habitude puisque tous les laboratoires pharmaceutiques sont privés.

Les obsessions c'est pas bon hein...
Réponse de le 02/08/2016 à 9:09 :
"entretient de nombreux rentiers de la republique jamais évalués" il faudrait détailler, c'est trop vague comme accusation. Vous connaissez des chercheurs qui font ce qu'ils veulent ? Me semble qu'au CNRS, seul le salaire est assuré, vous devez trouver des contrats (donc avec justifications sur les projets, la science qui va avec, dossiers, ..) pour avoir des crédits de fonctionnement, sinon vous faites des cocotes en papier. Les sous ne tombent pas comme d'un arrosoir dans le jardin, il faut se battre pour en avoir. Nous, c'étaient les chefs qui passaient leur temps à faire des dossiers pour l'ANR et autres projets européens, afin d'être retenus et recevoir des subsides (dont nos salaires), c'est un peu du gâchis de bloquer des scientifiques à courir après les crédits, remplir de la paperasse pour faire fonctionner le labo (pas de garantie que le dossier aboutisse, il faut brasser large d'après les savoir faire des personnels présents)). A la paillasse, c'était plus tranquille de ce côté là, ouf (mais dense en boulot).
a écrit le 01/08/2016 à 11:02 :
Démonstration encore une fois (comme dans les transports, l'énergie, l'espace,...) que le secteur privé, miné par des actionnaires avides de profits rapides est incapable d'investir sur le long terme. Même l'industrie pharmaceutique dont les marges sont énormes va privilégier bien évidemment les investissements rentables à coup sur (lutte contre le cancer = cout astronomique des traitements = garantie de rentabilité). Il serait utile de remettre le secteur privé à sa place : dans un rôle d'exploitant à court-moyen terme (brevets, infrastructures, ...) qu'il sait très bien jouer mais pas dans un rôle d'investisseur à long terme. Pour cela il faut des investissement publics, n'en déplaise à nos théoriciens du libéralisme (commission européenne en tête...). L’intérêt général et les intérêts financier ne convergent pas toujours, loin de la.
a écrit le 01/08/2016 à 9:36 :
La main invisible du marché ...
Réponse de le 01/08/2016 à 19:03 :
un physicien et Français de surcroît qui lit Adam Smith ? C'est vraiment le monde à l'envers :-)
a écrit le 01/08/2016 à 8:41 :
P.S.: si l'on ajoute le nombre de morts dus aux effets secondaires des médicaments, estimés à 15000 par an rien qu'en France, on peut quand même commencer à se demander si ces gens là nous veulent réellement du bien.
Réponse de le 02/08/2016 à 6:03 :
Si vous eitez blasé vous ne poseriez pas cette question
a écrit le 01/08/2016 à 8:39 :
Voilà un bien bon article merci à vous.

On dirait bien que l'argent n'a que des raisons que la raison ignore.

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