Neutralité carbone en 2050, à quelles conditions ?

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Les pratiques agricoles seront déterminantes dans l'atteinte de la neutralité carbone
Les pratiques agricoles seront déterminantes dans l'atteinte de la neutralité carbone (Crédits : Hallie Gu)
ZEN2050, le rapport rendu public ce lundi 27 mai l’association Entreprises pour l’Environnement, montre que l’objectif ambitieux que s’est fixé le gouvernement français - ne pas émettre plus de gaz-à-effet de serre qu’il ne sera possible d’en absorber - est à portée de main. Mais il implique des mesures fortes, immédiates et dans tous les pans de la société.

« Des changements sans précédent ». Les termes employés par « Entreprises pour l'Environnement » (EpE) pour définir les conditions de la neutralité carbone à l'horizon 2050 rappellent le registre du dernier rapport publié par le GIEC en octobre dernier.

« C'est un rapport peu banal dans son contenu, et moins encore dans ses retombées », veut croire Dominique Senard au sujet de ZEN2050 (pour zéro émissions nettes), l'étude présentée par EpE ce 27 mai, à laquelle ont participé 27 des 40 entreprises qu'elle rassemble. L'ancien patron de Michelin (qui a quitté l'entreprise le 16 mai), désormais aux commandes de Renault, vient de passer le flambeau de la présidence d'EpE à Jean-Laurent Bonnafé, patron de BNP Paribas.

A l'inverse de précédentes publications, ZEN2050 ne contient aucun engagement d'entreprises en matière de développement durable. Mais le rapport, qui fournit une image intégrée de la société et de l'économie française,  parvient à la conclusion qu'il est possible à la France d'atteindre la neutralité carbone en 2050. Mieux, il affirme que cet objectif est compatible avec une croissance annuelle de 1 à 2%, et avec la création de quelque 300.000 emplois. Voire, qu'il pourrait être un moteur de cette croissance.

Diviser la consommation finale d'énergie par deux

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Pour parvenir à ce Graal désormais officiellement inscrit dans la loi (plus précisément, dans la petite loi énergie qui doit être votée dans les prochains mois), il nous faudra rien moins que diviser par près de cinq nos émissions de gaz à effet de serre pour les faire passer de 480 à 100 millions de tonnes équivalent CO2 par an. Ce qui correspond à une baisse moyenne annuelle de - 4%, à comparer avec la moyenne de - 0,5% observée ces dernières années, essentiellement imputable à la désindustrialisation du pays. Cela implique avant tout une division par deux de la consommation finale d'énergie. Dans le même temps, les capacités d'absorption de ces émissions, aujourd'hui de 50 millions de tonnes par an, devront être doublées. Les efforts à consentir varient selon les secteurs. Si l'agriculture devra diviser ses émissions par deux, pour le transport ou le bâtiment, ce sont des réductions de 90% qui s'imposent.

Collectivement, les transformations de ces différents secteurs nécessiteront des investissements de 75 milliards à partir de 2030 puis 100 milliards par an, à mettre en regard des 30 milliards aujourd'hui investis chaque année par la France.

Fiscalité écologique juste et transparente

Aussi bien pour faire évoluer les comportements des citoyens, que pour dégager les ressources nécessaires, dont l'adhésion sera essentielle, la fiscalité écologique aura toute sa place, à condition d'être vertueuse, transparente, progressive et que son produit soit affecté à la transformation climatique. Une définition en creux de ce qui a été fait jusqu'à présent avec la contribution énergie-climat (taxe carbone). Cela nécessitera quelques aménagements. Ainsi, « Aujourd'hui, tous les mécanismes économiques sont favorables à la zone pavillonnaire », regrette Claire Tutenuit, déléguée générale d'EpE, rappelant que le « rêve du pavillon », synonyme de mobilité contrainte, est partiellement responsable de la crise des gilets jaunes.

Pour autant, pas question de concentrer la population en ville sans veiller à la qualité de vie, avec une attention particulière portée à l'attractivité des centres villes et à l'accès aux transports en commun.

En présentant neuf types de ménages très différents en début de leur rapport, les auteurs de ZEN 2050 ont à cœur de montrer que la neutralité carbone est compatible avec une multiplicité de modes de vie. Pas question d'en faire un épouvantail synonyme d'écologie punitive.

Changer sans renoncer à la qualité de vie

Pour autant, certains comportements devront évoluer en profondeur. A commencer par la composition de nos assiettes, qui devra être moins carnée et plus locale.

Mais au-delà de l'accessibilité économique à des modes de vie plus vertueux pour le plus grand nombre, l'enjeu se situe également sur le plan culturel. Pour que tout le monde (pouvoirs publics, entreprises et citoyens) pousse dans la même direction, « Il faudrait que les enjeux climatiques soient inscrits dans l'imaginaire collectif, ce qui est loin d'être le cas », regrette Jean-Laurent Bonnafé.

Cet enracinement passe dès le plus jeune âge par l'éducation puis par la formation et l'information au-delà des cercles des seuls spécialistes. La publicité a également un rôle à jouer pour faire évoluer l'imaginaire collectif et rendre la sobriété et la frugalité aussi séduisantes que l'opulence et le trop-plein traditionnellement associés à la société de consommation.  Cela n'est pas impossible à en juger par le succès du « flygskam », ou la honte de prendre l'avion, qui fait florès en Suède et commence même à inquiéter la profession.

Sans surprise, la rénovation thermique des bâtiments figure également en bonne place. Pour atteindre les 500.000 rénovations annuelles, un objectif fixé depuis le Grenelle de l'Environnement mais jamais atteint depuis 10 ans, les auteurs suggèrent de contraindre les propriétaires de logements à engager des travaux de rénovation à certains moments-clés, comme les cessions. L'idée n'est pas neuve, mais n'a jusqu'à présent jamais réussi à passer par les fourches caudines du Parlement.

Jean-Dominique Senard a tout particulièrement souhaité insister sur un mot clé : la solidarité, indispensable pour rendre possibles ces changements en profondeurs de nos modes de vie. Cette solidarité s'impose non seulement entre les entreprises, les pouvoirs publics et les citoyens/consommateurs français, mais également sur le plan de la coopération internationale.

Biomasse et usage des sols piliers au cœur de la neutralité carbone

Mais c'est surtout l'usage des sols, donc l'aménagement du territoire et l'agriculture, qui est au cœur du sujet. En effet, seuls un coup d'arrêt porté à l'artificialisation des sols et une évolution des pratiques agricoles permettront de reconstituer des puits naturels de carbone à même de doubler la capacité d'absorption nationale. Les politiques forestières et agricoles devront être développées et gérées de telle sorte que l'accès à la biomasse ne devienne pas un point d'achoppement. En effet, le développement des nouveaux usages des produits agricoles et forestiers, que ce soit pour l'énergie, les matériaux ou la chimie, indurait une tension sur sa disponibilité. Seule une augmentation de sa production (passant notamment par un léger accroissement des surfaces forestières) assortie d'une nouvelle gouvernance permettent d'y parvenir. La gestion de la forêt française, morcelée et sous-exploitée, présente en effet d'importantes marges d'amélioration.

En revanche, il semble difficile d'imaginer une réforme franco-française de la politique agricole, alors même qu'à l'échelle européenne, la politique agricole commune, sur le point d'être renégociée, pèse largement sur les orientations nationales.

Le poids du contexte européen

C'est également à l'échelle européenne que les auteurs préconisent de faire évoluer les relations commerciales avec le reste du monde.«L'accès au marché européen est trop important pour les grands pays exportateurs. L'Europe doit revoir ses relations commerciales avec eux», a ainsi souligné Jean-Laurent Bonnafé. Ce qui pourrait notamment passer par l'instauration d'une taxe carbone aux frontières européennes.

Le nouveau visage de l'Union européennes suite aux élections qui se sont tenues hier 26 mai, notamment la poussée des Verts, notamment en Allemagne mais aussi en Irlande et en France, pourrait favoriser les inflexions suggérées par EpE. Cela se produira-t-il assez rapidement ? Dans leur optimisme, les auteurs du rapport ZEN2050 n'oublient de rappeler l'évidence : plus les mesures préconisées seront mises en œuvre tardivement, plus les efforts à consentir seront exigeants, et douloureux.

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Commentaires
a écrit le 27/05/2019 à 15:01 :
Si vous n'avez plus de carbone vous n'avez plus de plante, si vous n'avez plus de plante vous avez moins d'oxygène, cela implique donc d'augmenter la biomasse pour capter le carbone au lieu de la taxer a l'émission!
a écrit le 27/05/2019 à 13:14 :
Une étude anglaise aboutit à la conclusion qu’un temps de travail compatible avec une augmentation de 2 degrés est de 9h de travail par semaine. C’est sur va falloir s’adapter
a écrit le 27/05/2019 à 13:13 :
Une étude anglaise aboutit à la conclusion qu’un temps de travail compatible avec une augmentation de 2 degrés est de 9h de travail par semaine. C’est sur va falloir s’adapter
a écrit le 27/05/2019 à 9:43 :
"Ce qui correspond à une baisse moyenne annuelle de - 4%, à comparer avec la moyenne de - 0,5% observée ces dernières années, essentiellement imputable à la désindustrialisation du pays. "

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