Quel sort pour les déchets les moins radioactifs ?

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A une soixantaine de kilomètres de Bure, le Centre de stockage de l'Aube (CSA) et le Centre industriel de regroupement .
A une soixantaine de kilomètres de Bure, le Centre de stockage de l'Aube (CSA) et le Centre industriel de regroupement . (Crédits : P. Maurien)
Les déchets de faible ou de moyenne activité, qui représentent 97 % du total, sont stockés ou entreposés dans l'Aube. Leur avenir va être soumis aux Français par la Commission du débat public.

En raison de ses énormes enjeux, Cigéo concentre aujourd'hui toute l'attention médiatique. C'est en effet dans ce Centre de stockage géologique situé à Bure (Meuse), à 500 mètres de profondeur, que selon l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), pourraient être définitivement déposés, dès 2035, les déchets radioactifs « de haute activité » (HA) et « de moyenne activité à vie longue » (MA-VL) : des produits de fission ou des structures métalliques issus principalement du retraitement de combustibles usés effectué par Orano, qui concentrent 99,8 % de la radioactivité des déchets français, mais sont encore seulement « entreposés » en surface à La Hague, à Marcoule et à Cadarache.

Pourtant, en termes de volumes, le gros du 1,6 million de mètres cubes de déchets radioactifs déjà produits en France se situe ailleurs. Notamment dans l'Aube, où déjà aujourd'hui sont quotidiennement stockés 90,9 % de ces déchets, dans deux centres situés à quelques kilomètres de distance l'un de l'autre.

Ouvrages en béton armé et alvéoles géants

Le premier, le Centre de stockage de l'Aube (CSA), de 95 hectares, a pris la relève du Centre de stockage de la Manche (CSM), fermé définitivement en 1994 alors qu'il avait atteint une capacité de plus de 500 000 mètres cubes. Il accueille les déchets dits « de faible ou moyenne activité à vie courte » (FMA-VC), à savoir surtout des déchets d'exploitation (gants, fioles, outils) issus du fonctionnement de centrales nucléaires d'EDF, qui contiennent 0,03 % de la radioactivité totale des déchets radioactifs de France. Conditionnés dans des colis en béton ou métalliques, ils sont ensuite placés dans de gigantesques ouvrages en béton armé, construits progressivement tout au long de vastes allées et destinés à être couverts par encore du béton, une dalle imperméable puis une strate d'argile. D'une capacité d'un million de mètres cubes, le CSA reçoit quelque 10000 mètres cubes de déchets FMA-VC par an, pour une moyenne de six livraisons par camion par jour ouvré, explique Patrice Torres, directeur des centres industriels de l'Andra dans l'Aube.

Le deuxième, le Centre industriel de regroupement, d'entreposage et de stockage (Cires), qui s'étend sur 46 hectares, accueille lui depuis 2003 les déchets radioactifs les moins dangereux : ceux dits de « très faible activité » (TFA), puisqu'ils ne représentent que 0,0001 % de la radioactivité global des déchets radioactifs français. Provenant essentiellement de l'activité de déconstruction et de démantèlement du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), ils sont conditionnés dans des caissons métalliques ou dans des sacs plastifiés, parfois compactés ou solidifiés, puis déposés dans des alvéoles gigantesques creusés à quelques mètres de profondeur dans un sol argileux.

Au fur et à mesure que les alvéoles se remplissent, ils sont ensuite recouverts de sable, d'une géomembrane imperméable et d'un géotextile résistant aux rayonnements UV, puis encore d'argile, jusqu'à la formation de collines aménagées. 30000 mètres cubes de ces déchets TFA sont chaque année stockés au Cires, qui depuis 2012 est également devenu le site d'entreposage des déchets « de faible activité à vie longue » (FA-VL), pour lesquels il n'existe pas encore de solution de stockage définitif : paratonnerres, objets anciens au radium, déchets issus de sites pollués, qui représentent 5,9 % des déchets radioactifs français (s'ajoutant aux 90,9 % sus-cités) et 0,14 % de leur radioactivité. 250 mètres cubes en arrivent ici en moyenne chaque année, et n'auront pas de solution définitive « sans doute jusqu'en 2035 », selon Patrice Torres.

Partiellement recyclé dans certain pays

Le sort de ces déchets bien moins radioactifs mais aussi beaucoup plus volumineux que ceux destinés à Bure figure donc évidemment parmi les sujets à l'ordre du jour du débat public sur le 5e Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR), ouvert le 17 avril par la Commission nationale du débat public. Aux citoyens sera notamment soumis le dilemme de plus en plus urgent concernant les déchets « de très faible activité » et le destin du Cires. D'une part en effet, ces déchets sont naturellement destinés à croître proportionnellement au démantèlement de centrales nucléaires. D'autre part, le Cires sature : 55 % de sa capacité de 650000 mètres cubes a déjà été atteinte et il sera sans doute complètement rempli avant 2028.

« Une quinzaine d'années pourront être gagnées grâce à une demande d'autorisation d'extension des volumes à 950 000 mètres cubes. Mais nous savons déjà qu'il faudra aussi trouver un nouveau site », estime Patrice Torres. Or, le choix de la France, partagé par l'Espagne, de consacrer un centre de stockage spécifique aux déchets radioactifs TFA est loin de constituer une norme internationale : au contraire, la plupart des pays étrangers les considèrent comme des déchets conventionnels, souligne l'Andra.

À l'étranger, ils sont ainsi parfois même recyclés. En France aussi, d'ailleurs, le Cires, qui constitue une installation classée pour la protection de l'environnement (ICPE), est soumis à une réglementation bien moins protective que le CSA, qui est une Installation nucléaire de base (INB) contrôlée par l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN). La séparation entre les hommes et les déchets y est donc moindre et la surveillance du site après fermeture sera assurée pendant la même durée que pour tout centre de stockage des déchets industriels ultimes : 30 ans - contre 300 pour le CSA.

"Zonage" ou "seuil de libération"

« Faut-il alors continuer d'appliquer le "principe de zonage", impliquant un traitement spécifique dans tous les cas de contact avec la radioactivité, issu du principe de précaution ? Ou faut-il introduire un "seuil de libération", en dessous duquel des formes de valorisation seraient possibles ? Et si oui, comment définir et calculer ce seuil de radioactivité ? », s'interroge la présidente de la Commission particulière du débat public PNGMDR, Isabelle Harel-Dutirou, en soumettant ces interrogations aussi aux Français.

Pour les déchets aujourd'hui livrés au Cires comme au CSA (rempli, lui, à 33,5 %), devra encore être discutée l'opportunité d'une telle centralisation, qui en plus d'une question de sécurité des transports « soulève celle de la répartition des enjeux sur les territoires », note Isabelle Harel-Dutirou. Sans compter la nécessité de définir une solution de stockage pour ceux qui sont encore « entreposés »...

« Notre première mission est de fournir une information aussi claire que contradictoire aux citoyens. Mais leur parole sera aussi retranscrite pour qu'elle puisse ensuite nourrir l'élaboration du prochain PNG-MDR », promet-elle. Exclu des questions posées sur Internet et des réunions publiques parce que « ce stockage géologique a déjà été acté par la loi en France », Cigéo sera toutefois difficilement absent du débat public. Non seulement parce qu'il faudra néanmoins parler des complexes enjeux liés aux combustibles usés, mais aussi parce que « dans toute rencontre on pourra ouvrir la discussion à tout sujet si les citoyens le souhaitent ».Il risque donc de continuer de faire bien de l'ombre aux enjeux liés au Cires et au CSA.

EN CHIFFRES

91 % des déchets radioactifs ont une solution de gestion définitive mais ils ne représentent que 0,03 % de la radioactivité.

23. Le nombre de réunions à travers la France, dont 16 thématiques, prévues dans le cadre du débat public jusqu'au 25 septembre.

1M de fois inférieur à l'impact de la radioactivité naturelle : l'impact des sites de stockage sur l'environnement, selon les mesures de l'Andra.

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