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Tourisme de savoir-faire : à la découverte des entreprises

Visiter une centrale nucléaire, un atelier de confection ou une cave de champagne, c’est la nouvelle tendance pour des touristes désireux de découvrir les savoir-faire locaux. L’association Entreprise et Découverte propose de se cultiver tout en découvrant un patrimoine industriel et artisanal longtemps négligé. Une autre façon de (re)visiter la France. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°5 Juin 2021)

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De plus en plus prisées par les touristes, les visites d’entreprises de taille intermédiaire font la part belle à l’industrie. Ici des visiteurs observent les techniques de production des Fonderies de Sougland, la plus ancienne entreprise industrielle des Hauts-de-France.
De plus en plus prisées par les touristes, les visites d’entreprises de taille intermédiaire font la part belle à l’industrie. Ici des visiteurs observent les techniques de production des Fonderies de Sougland, la plus ancienne entreprise industrielle des Hauts-de-France. (Crédits : DR)

« Jusqu'à présent, on allait à Douai pour voir le beffroi. Aujourd'hui, on y va aussi pour visiter l'usine Renault et l'Imprimerie nationale » se félicite Cécile Pierre, déléguée générale d'Entreprise et Découverte. L'association travaille à démocratiser ce nouveau type de loisir complémentaire qui se développe fortement : le tourisme de savoir-faire. Après un farniente bien mérité, beaucoup de touristes aiment se cultiver en visitant le château, l'abbaye ou le musée situés à proximité de leur lieu de vacances. Désormais, ils peuvent également découvrir des sites industriels remarquables et des ateliers d'artisans. D'après Entreprise et Découverte, pas moins de 15 millions d'amateurs se sont rendus dans 2 000 entreprises en 2019 (30 % de plus qu'en 2013), dont 21 % de visiteurs étrangers, un chiffre qui a doublé en quatre ans. La France est leader en Europe pour ce nouveau type de loisir dont le potentiel est encore largement sous-exploité. Dans le pays phare de la gastronomie et de l'art de vivre, ce sont les entreprises du secteur agroalimentaire qui attirent le plus (37 % des visiteurs). Parmi ces nombreuses PME qui ouvrent leurs portes, on peut citer Terre de Sel, où des visites à pied sont organisées autour des salines de Guérande ; l'Atelier du Piment ; la coopérative oléicole L'Oulibo ; la Cité du Chocolat Valrhona ; les Calissons du Roy René, etc. Accompagnement obligatoire de ces agapes, les producteurs de vins, bières et spiritueux arrivent en deuxième position des sites les plus fréquentés (22 %). La Maison Rémy Martin qui propose une découverte en train du site d'élaboration des cognacs au cœur des vignes de Merpins, le Palais Bénédictine, le Champagne Taittinger, la Cave de Byrrh, le Calvados Christian Drouin : toutes ces maisons offrent une manière agréable de pénétrer les secrets de la distillation tout en dégustant un bon cru ou un alcool réputé. Mais nourriture et boissons ne résument pas à elles seules le patrimoine manufacturier hexagonal. L'industrie, l'énergie et l'environnement se hissent sur la troisième place du podium avec 16 % des visites. Ici, on déambule au sein d'édifices et d'ouvrages d'art immenses et impressionnants, comme les Chantiers de l'Atlantique de Saint-Nazaire, d'où sortent les plus grands paquebots de croisière du monde ; Airbus, fleuron européen de l'aéronautique ; les unités de production d'énergie d'EDF : l'usine marémotrice de la Rance, les centrales nucléaires de Chinon et Cruas-Meysse. Dans cette dernière, après une conférence, les groupes accèdent au site et plongent dans les coulisses de fonctionnement d'une centrale. Mais on peut aussi aller à la rencontre des ETI (entreprises de taille intermédiaire) comme De Buyer, les Fonderies de Sougland, Cristel. L'industrie est suivie de près par l'artisanat et les métiers d'art en termes de fréquentation (15 %). Les institutions emblématiques comme le Mobilier National ou la Monnaie de Paris sont en bonne place, mais la Verrerie de Biot, la Coutellerie de Laguiole, les Cristalleries Saint-Louis ou les Santons Fouque sont un vivier de savoir-faire uniques. On trouve ensuite la mode et les cosmétiques (8 %). Dans la filière mode et textile, autrefois florissante mais durement touchée par la mondialisation, plusieurs ateliers accueillent les amateurs de fabrication de vêtements. La Manufacture Bohin, par exemple, est le seul fabricant français d'aiguilles et d'épingles. Le public peut assister à la naissance de ces objets petits mais indispensables. Citons aussi les jeans 1083, les Tricots Saint-James, Aigle International, la Cité de la Chaussure ou le Tissage Moutet. Côté parfumerie et cosmétiques, direction le Sud chez la savonnerie Marius Fabre, l'une des dernières à fabriquer un savon de Marseille authentique selon un procédé de fabrication datant du xviie siècle. Et aussi la Parfumerie Fragonard ou L'Occitane en Provence.

Tourisme expérientiel

Si les centrales nucléaires d'EDF ou l'usine Renault de Douai font partie des vedettes de ces circuits, l'immense majorité (94 %) des visites a lieu dans des TPE et PME. Seuls 6 % sont des ETI et des grands groupes. Ces entreprises représentent un véritable patrimoine culturel et historique : près de la moitié d'entre elles (45 %) est âgée de plus de 50 ans et plus d'un quart (26 %) a dépassé le siècle d'existence. Outre son caractère pédagogique, ce tourisme expérientiel ne grève pas les budgets : 35 % des entrées sont gratuites, et les autres coûtent en moyenne 5,90 euros par personne. Cette nouvelle manière de mieux connaître les entreprises est un vecteur de développement pour les territoires où elles sont implantées. Pour le vacancier, c'est une expérience différente, un moyen de comprendre les rouages d'une ligne de production, d'appréhender les techniques d'un artisanat d'art et d'apprécier des savoir-faire originaux.

Alors que le made in France fait un retour en force, cette immersion dans les secrets de fabrication des produits séduit de plus en plus. Elle permet aussi de mieux comprendre ce qu'est l'entreprise, qui fait partie de notre quotidien. « Il y a une curiosité forte du public pour comprendre comment cela fonctionne. Qu'est-ce qu'une coopérative ? Que signifie la relocalisation ? Des questions qui reçoivent des réponses très concrètes lors des visites » explique Cécile Pierre.

Du côté des sociétés, ouvrir leurs portes au public a un triple avantage. D'abord, 60 % de ces visiteurs deviennent des consommateurs fidèles et s'engagent durablement pour la marque. C'est aussi un centre de profits : 80 % de ces entreprises possèdent une boutique, dans laquelle les vacanciers dépensent deux fois plus que dans une échoppe classique. Enfin, ces visites sont également un moyen de valoriser les salariés qui accueillent et guident les touristes, et de présenter les métiers d'avenir au public jeune. Y a-t-il un portrait-robot du touriste d'entreprise ? Non, selon Cécile Pierre, pour qui ces visites intéressent tout le monde : « Les jeunes, car il n'y a pas le côté intellectuel du musée. D'ailleurs, les ados ne s'ennuient pas du tout, au contraire. Les adultes actifs entre 20 et 50 ans aiment bien comparer ces sites avec leur propre lieu de travail. Et les seniors ont envie de comprendre ce qui a changé depuis leur époque. »

Locatourisme au cœur des entreprises

Le tourisme de savoir-faire est un véritable outil de communication pour les sociétés qui acceptent de l'accueillir. Entreprise et Découverte en est le fer de lance. Cette association reconnue d'intérêt général est née en 2012. « Nous sommes un groupe de 7 personnes opérationnelles, avec un collège de partenaires qui fonctionne un peu comme un conseil d'administration. Il comprend des ministères - Économie et Finances, Culture et Affaires Étrangères principalement - ; des fédérations professionnelles, comme le Medef ou l'Ania (Association nationale des industries alimentaires) ; des territoires, par exemple PACA, avec qui nous travaillons de longue date, et des entreprises telles qu'EDF ou la Parfumerie Fragonard, qui est la première en flux de visiteurs » décrit Cécile Pierre. L'association fédère 400 adhérents dont 80 % d'entreprises et 20 % de professionnels du tourisme (offices de tourisme, comités régionaux et départementaux de tourisme). Elle a récemment remporté, en partenariat avec ADT Tourisme, l'appel à projets sur le tourisme de savoir-faire lancé par la DGE (Direction générale des entreprises). Quinze fédérations professionnelles, les institutionnels du tourisme et cinq régions (Hauts-de-France, Grand Est, Paca, Normandie, Centre-Val de Loire) vont participer à ce projet destiné à booster ce genre de tourisme avec un budget dédié d'un million d'euros. La mission première d'Entreprise et Découverte est la communication, avec son site Internet www.entrepriseetdecouverte.fr, les réseaux sociaux et le fameux Guide du Routard intitulé La visite d'entreprise en France qui recense 450 organisations et qui publie aussi des guides régionaux : PACA (rebaptisée Région Sud) et bientôt Nouvelle Aquitaine (sortie en octobre). « Nous accompagnons les sociétés avec des audits de faisabilité, des études, de la formation. Jusqu'à la mise en œuvre de la visite avec des scénographes, des architectes et des muséographes » ajoute Cécile Pierre. Pratiquement toutes les communes possèdent une usine ou un atelier à proximité, dont certains sont des pépites mal connues. Entreprise et Découverte a par exemple organisé à Graulhet dans le Tarn l'opération « Le cuir dans la peau ». Pendant trois jours, une cinquantaine de mégisseries, tanneries, maroquineries ont accueilli les touristes curieux de mieux connaître le travail du cuir, une activité qui existe depuis la préhistoire. À Gardanne près de Marseille, l'Office du Tourisme a initié il y a six ans les Indus'3days pour mettre en valeur son patrimoine industriel conséquent dont l'usine d'alumine Alteo Alumina, la centrale thermique Uniper ou encore le Puits Yvon-Morandat qui s'enfonce à plus d'un kilomètre de profondeur. Après une année 2020 difficile pour cause de confinement, l'été 2021 devrait connaître un redémarrage de ce tourisme de savoir-faire, appuyé par la campagne de communication intitulée « La visite d'entreprise, l'autre tourisme ». « Nous sommes à l'opposé du tourisme de masse. La visite d'entreprise, c'est un locatourisme en petits groupes qui correspond aux changements provoqués par la crise sanitaire » précise Cécile Pierre, qui annonce l'ouverture prochaine de quatre antennes régionales d'Entreprise et Découverte. Avec, à terme, des bureaux dans toutes les régions pour que le grand public puisse renouer avec son passé et son présent industriel et artisanal.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°5 - VOYAGES, l'ailleurs n'est pas si loin - Juin 2021 - Découvrez la version papier

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