Les applis "santé" : un juteux business pour réduire le déficit de la Sécu ?

Mi-septembre, le cabinet PwC publiait une étude avec un chiffre étonnant: le recours à des applications sur mobile permettrait aux systèmes de santé européens d'économiser 99 milliards d'euros, 11,5 milliards rien qu'en France. Ce marché en plein boom des "applis" fournit-il réellement des outils d'amélioration de la santé des patients ?
Selon une étude Research2Guidance, le seul marché des capteurs (à brancher sur le téléphone) a généré 407 millions de dollars de revenus en 2012 à travers le monde. La société Withings commercialise depuis 2011 son tensiomètre connecté...pour 129 euros. | Withings
Selon une étude Research2Guidance, le seul marché des capteurs (à brancher sur le téléphone) a généré 407 millions de dollars de revenus en 2012 à travers le monde. La société Withings commercialise depuis 2011 son tensiomètre connecté...pour 129 euros. | Withings (Crédits : Reuters)

En 2012, le déficit de la Sécurité sociale française a atteint 13,4 milliards d'euros. Pour 2014, le gouvernent espère voir se chiffre reculer sous le seuil des 13 milliards et a notamment envisagé de dispenser les médicaments à l'unité pour y parvenir. 

Dans le même temps, les Français sont de plus en plus nombreux à être équipés d'un smartphone devenu un accessoire indispensable de leur vie quotidienne.

11,5 milliards d'économies potentielles

Le lien ? Les applications dans le domaine de la santé pourraient permettre d'aider à réduire le déficit de la Sécurité sociale ! C'est en tous cas ce qu'avancent les auteurs d'une étude PwC paru en septembre, qui annonçait que la France pourrait économiser 11,5 milliards d'euros à la Sécurité sociale d'ici 2017 à condition que l'État décide de mettre les bouchées doubles pour développer et exploiter au maximum l'accompagnement des patients et des professionnels de santé grâce aux mobiles.

>> Des smartphones pour réduire les dépenses de santé ?

Le cabinet PwC considère par exemple que les malades de pathologies chroniques comme le diabète pourraient référer à leur médecin traitant les résultats de leurs prises de sang quotidiennes via une application dédiée. Plus largement, la m-santé pourrait être utilisée pour faire de la prévention, suivre les patients, affiner des diagnostics, ajuster des traitements ou simplement délivrer des conseils de l'ordre du bien-être.

Alors, les applications mobiles dédiées à la santé et au bien-être ne sont-elle qu'une source de recettes ou un moyen de réduire le déficit chronique de notre système de santé ?

Des applications mobiles "santé et bien-être" plus ou moins sérieuses

Le domaine des applications mobile est en pleine effervescence. Le nombre d'applications disponibles a progressé de 550% en deux ans, et le secteur de la santé et du bien-être n'échappe pas à ce boom.

Depuis l'explosion du marché des smartphones en 2007-2008, des dizaines de milliers d'applications plus ou moins sérieuses ont vu le jour. Elles promettent de prendre la température, de servir de tensiomètre, d'accompagner à la perte de poids…

Selon une étude Research2Guidance, le seul marché des capteurs (à brancher sur le téléphone) a généré 407 millions de dollars de revenus en 2012 dans le monde. Le cabinet allemand s'attend à voir gonfler de 69% par an d'ici 2017. Et les services associés : abonnement à un suivi, coaching personnalisé… pourraient représenter un marché encore plus vaste.

A l'échelle mondiale, ils pourraient bien atteindre 26 milliards de dollars en 2017 d'après l'étude signée Research2Guidance.

La société Fitbit, qui commercialise notamment un bracelet connecté, est par exemple valorisée 300 millions de dollars selon Techcrunch. Selon l'étude « Pew Internet and American Life Poject », d'ici deux ans, 500 millions de personnes auront téléchargé au moins une application santé. Un business rentable, sachant que 70% d'entre elles sont payantes.

Certains laboratoires ont flairé le filon. Sanofi a par exemple créé Diabéo, une appli dédiée au suivi des patients souffrants de diabète, et Urgo a imaginé iPollen. Les mutuelles aussi, y voient un intérêt certain : en évitant des consultations inutiles, les applications pour mobile pourraient bien leur permettre de faire des économies de remboursements…

Mais si les applis santé et bien-être peuvent générer d'importantes recettes, ont-elles réellement un intérêt pour l'État et pour notre santé ? Peuvent-elles nous permettre de réduire ses dépenses médicales et ainsi favoriser une réduction du déficit de la Sécurité sociale ?

L'Académie nationale de Médecine réfléchit aux liens entre santé et numérique

La m-santé suscite en tous cas la curiosité, au moment où 62% des Français estiment que le service de conseil médical à distance pourrait dans certains cas remplacer une consultation avec un médecin, selon un sondage TNS Sofres pour Mondial Assistance.

Au sein de l'Académie nationale de Médecine, on est en train de monter un groupe de réflexion « numérique et santé » réunissant les principaux intervenants du domaine. Un guide sur la santé mobile est en cours de rédaction au sein de la Commission européenne et devrait être publié l'année prochaine.

«Sachant que 60% du budget de la Sécurité sociale est consacré au traitement des maladies chroniques, tout moyen d'en retarder les effets ou d'en faciliter le suivi est bienvenue » juge Bernard d'Oriano, président du groupement d'industriels Lesiss.

Les applis pourraient faire leur entrée dans les parcours de soins pour des maladies comme le diabète de type B, l'hypertension, les maladies cardiovasculaires, l'obésité… «Les applis constitue un prolongement de l'action du corps médical, mais ce ne sont néanmoins que des outils mis à disposition des soignants » tempère Bernard d'Oriano.

Mais il existe un frein culturel (la réticence de certains médecins), un frein organisationnel (les médecins ne sont que rarement formés à leur utilisation) et surtout économique au déploiement de l'usage des applis santé par les professionnels. « Le frein à la télémédecine c'est le modèle économique ! Pour l'instant la Caisse Nationale d'Assurance Maladie bloque toute possibilité de financement » regrette Bernard d'Oriano.

Ainsi, pour que l'utilisation des applications par les professionnels de santé se développe, une impulsion venant de l'exécutif semble nécessaire. Aux États-Unis, le gouvernement Obama encourage le développement du marché car il y voit un moyen de lutter contre les déserts médicaux et d'optimiser la situation financière des hôpitaux. En Grande-Bretagne depuis mars 2013, les médecins sont encouragés par le National Health Service (NHS) - le service de santé britannique -, à recommander à leurs patients une liste de 70 applications sélectionnées.

«Outre Manche, le gouvernement a compris l'intérêt d'utiliser des applications testées et approuvées et positionne les applications comme un levier d'économies » raconte Fabrice Vezin, longtemps salarié chez GlaxoSmithKline aujourd'hui consultant indépendant et blogueur sur le thème de la e-santé.

"Il manque un chef d'orchestre"

En France, le coup de pouce politique n'est pas encore là… mais pourrait arriver dans quelques mois. Interrogée sur l'intérêt que porte Marisol Touraine au sujet, le ministère de la santé n'a pour l'instant pas donné suite à nos sollicitations. De même, la Sécurité sociale, interpelée sur ces 11,5 milliards d'euros d'économies potentiels n'a pas réagit malgré nos demandes. « On est encore dans une phase ascendante, les professionnels sont en train de s'approprier l'outil. Maintenant, il manque un chef d'orchestre au niveau national pour avoir une base de référence d'applications fiables et une incitation - pécuniaire ou non - des professionnels »estime Fabrice Vezin.

Mais David Sainati y croit. Ce jeune homme, pas encore trentenaire, pharmacien de formation et fraîchement diplômé d'HEC Paris s'est même mis en tête de créer une plateforme d'évaluation pour faire le tri dans toutes ces applications. Son nom : Medappcare. Il part du constat suivant :

« Sur un total de près de 100.000 applis dont 35.000 réellement uniques d'après mes estimations (hors doublons entre IOS et Android, ndlr), seules 300 à 400 sont dignes d'un intérêt médical ».

Son projet consiste à faire le tri parmi toutes ces applications. Il a définit 50 critères dans 4 à 5 catégories avec l'aide du Catel, un réseau du domaine de la télé-santé. 

La plateforme n'en est encore qu'à l'étape de projet mais son porteur a déjà reçu le soutien de la Fondation de France, de la région Ile-de-France et de la Banque Publique d'Investissement (BPI). Sa petite entreprise est en développement au sein de l'Incubateur de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

David Saintati a déjà rencontré des membres de l'entourage de Marisol Touraine pour défendre le développement de la m-santé en général, et de Medappcare en particulier, faisant valoir « un vivier d'emploi, de croissance, d'innovation, d'exportations et même d'économie pour la Sécurité sociale ».

Flou juridique et incertitude sur la confidentialité des données

Une plateforme similaire a déjà été lancée : Dmd santé. Elle propose des évaluations à partir d'un cahier des charges organisé autour de 13 familles de critères objectifs (stabilité et fiabilité de l'application, le prix…) et subjectifs (rapport qualité/prix, ergonomie, intérêt…). Elle est d'ailleurs recommandée par Proxima mobile, le portail gouvernemental des services aux citoyens sur terminaux mobiles.

Pour se lancer un tel pari, mieux vaut être enthousiaste car des obstacles demeurent au développement de la santé via mobiles. Le domaine n'est pas encore encadré, et l'on peut par exemple s'interroger sur la sécurité des données personnelles transmises, sans parler de la réticence de certains médecins face à cette intrusion technologique.

Il est néanmoins prévu que la Commission européenne s'attèle à légiférer sur le sujet de la santé connectée en 2015. Et il faudra encore surement quelques années pour que le texte soit transposé dans les juridictions nationales. D'ici là, le flou qui règne sur le marché entre applications sérieuses et gadgets risquent de persister…

POUR ALLER PLUS LOIN :

L'étude de PwC de septembre 2013 :

LIRE AUSSI >> L'automédication par téléphone, premier pas vers une "télémédecine" moins chère?

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Commentaires 6
à écrit le 26/10/2013 à 11:11
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dans pas longtemps, il n'y aura plus de toubib de quartier, nous serons "diagnostiqués" par les meilleurs profs de medecine d'Harvard.

à écrit le 26/10/2013 à 9:44
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soyons terre à terre, faut' il encore posséder un smartphone et le forfait qui va avec donc,réservé à aux personnes ayant les moyens!!!!

à écrit le 26/10/2013 à 3:14
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Les appli E-sante peuvent éventuellement diminuer le nombre de consultation chez le médecin généraliste, encore que cela reste à démontrer car dans le cas du diabète, le patient ne retourne voir son médecin qu'en cas de chiffres anormaux. Si la glycé...

à écrit le 25/10/2013 à 9:11
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Il n'y a peut-être plus que les cabinets de conseil qui puissent penser que les économies se fassent par miracle. 11,5md d'économie signifie 11,5md de pertes pour quelqu'un. Et la société étant fortement interdépendante, peut être même pour nous. Per...

à écrit le 24/10/2013 à 20:03
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si des applis peuvent faire economiser quoi que ce soit, les syndicalistes vont organiser une manif en hurlant que c'est de la maitrise comptable ' ultra juppé-iste', et que pour reduire le deficit de la secu il suffit d'augmenter les charges ' juste...

à écrit le 24/10/2013 à 17:01
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Il y a maintenant plus de 6 ans que Patrick Gorgeon, directeur de la rédaction de l'Agence Web Info et de la webradio AWI invite les autorités de santé, des organismes publics et privés, des instituts et certaines associations de patients diabétiques...

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