Guerre en Ukraine : Société Générale peut absorber la dépréciation de ses actifs russes

Alors que le cours de l’action de la banque a lourdement chuté, le groupe a longuement détaillé l’ensemble de ses engagements en Russie. Elle souligne qu’elle est en mesure de faire face à un scénario extrême, notamment celui de ramener la valeur de sa filiale russe à zéro contre 2,1 milliards d’euros inscrits dans les comptes 2021. Toutefois, la banque précise qu’elle n’a pas encore modifié sa trajectoire du coût du risque.
Rosbank, filiale à 99% de Société Générale, est inscrite dans les comptes 2021 pour une valeur comptable de 2,1 milliards d'euros.
Rosbank, filiale à 99% de Société Générale, est inscrite dans les comptes 2021 pour une valeur comptable de 2,1 milliards d'euros. (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2013. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)

Société générale a perdu près d'un tiers de sa valeur en Bourse en un mois : son exposition à la Russie, où sa filiale à 99,97 % Rosbank est la première banque étrangère du pays, mais aussi sa politique volontariste en Europe de l'Est, ont eu raison de ses résultats 2021 exceptionnels et de sa stratégie groupe, largement validée par le marché.

La banque a donc communiqué ce matin afin de détailler sa situation à la fois en Russie et en Ukraine. Un exercice qui mérite d'être souligné alors que les banques européennes entretiennent toujours un certain flou sur leurs engagements en Russie.

« La transparence des expositions de chacune des banques européennes à l'économie russe demeure relativement limitée et il est encore trop tôt pour être en mesure de réaliser une estimation précise des conséquences financières pour chaque établissement », regrette ainsi Scander Bentchikou, analyste-gérant chez Lazard Frères Gestion.

Dans le détail, le groupe confirme son exposition « limitée » à la Russie, soit 1,7% de l'exposition totale, soit 18,6 milliards d'euros au 31 décembre, dont 15,4 milliards (83%) sont comptabilisés dans sa filiale Rosbank.

Sur le solde, soit 3,6 milliards d'euros, 2,6 milliards d'euros sont inscrits au bilan et 600 millions hors bilan. Il s'agit essentiellement de financements de la banque de grande clientèle, avec « des contreparties de premier plan », dans les secteurs de la métallurgie et métaux (2,2 milliards) et de l'énergie (700 millions). La banque précise que les sanctions interdisent toute opération nouvelle mais pas le dénouement des opérations existantes, comme le remboursement d'un crédit.

Rosbank pèse moins de 3% du résultat net

Ensuite, les activités russes pèsent au total pour 2,8% du produit net bancaire du groupe en 2021, et 2,7% du résultat net. Troisièmement, Société générale a toujours défendu une politique prudente dans ses activités en Russie, notamment en termes de risque, avec une clientèle diversifiée, à la fois de particuliers (41% des encours de crédit, essentiellement du crédit immobilier hypothécaire et du crédit automobile) et d'entreprises (31% des encours de crédit), à 80% sur des grandes entreprises.

Ces expositions sont « largement » libellés en rouble, à 99% sur les particuliers et à 68% sur les entreprises. La filiale est également exposée aux emprunts russes d'Etat ou assimilés, à hauteur de 3,7 milliards, dont 1,2 milliard de titres d'Etat.

Pas de provision à ce jour

Enfin, le groupe rappelle sa solidité financière, avec un ratio de solvabilité CET1 de 13,7% fin 2021, de quoi amortir un choc extrême qui ramènerait la valeur de son actif russe, inscrit à 2,1 milliards d'euros dans les comptes 2021 (et 500 millions de dettes subordonnées), à zéro. L'impact de ce scénario serait de 50 points de base sur le ratio de solvabilité, et ne « remettrait pas en cause le versement du dividende au titre de l'exercice 2021 », précise le (long) communiqué.

Au final, le groupe n'entend pas, à ce jour, constituer de nouvelles provisions, une position qui sera cependant actualisée lors de la publication des résultats du premier trimestre 2022. Bien sûr, ces expositions ne tiennent pas compte des effets de contagion de la crise, comme la baisse des taux ou une chute des marchés, mais aussi, et surtout, sur les clients « entreprises » de la banque eux-mêmes exposés à la Russie. De grands groupes sont et seront touchées (Renault, TotalEnergies, Engie...) mais aussi une myriade de PME ou d'ETI. Heureusement, les entreprises, dont les marges sont au plus haut, ont pu se constituer un solide matelas financier en 2021.

Toutefois, Société Générale devra s'expliquer sur sa présence en Russie, une prise de risque évidente depuis 2014, date de l'annexion de la Crimée par la Russie et des premières sanctions occidentales. Il faut cependant reconnaître que Rosbank est une filiale très rentable. Mais, aujourd'hui, le groupe n'exclut plus, dans un scénario extrême, la vente de sa filiale bancaire. Même pour un rouble symbolique.

Pression sur le secteur bancaire

L'initiative de Société Générale devrait faire des émules et inciter les autres banques françaises, BNP Paribas et Crédit Agricole, à préciser leurs engagements en Russie. Pour le moment, c'est (presque) le statu quo. BNP Paribas indique des expositions brutes, au bilan et hors bilan, sur la Russie de 0,07% des expositions brutes du groupe (et 0,09% sur l'Ukraine).

«Compte tenu de la manière dont la banque opère sur ces deux marchés et sécurise ses activités, avec un niveau important de garanties et de collatéraux, l'exposition réelle est plus limitée. Ainsi les expositions résiduelles nettes combinées de BNP Paribas à la fois en Russie et en Ukraine s'établissent à environ 500 millions d'euros », précise la banque. Le groupe est cependant une des principales banques au monde dans le financement du secteur de l'énergie.

De son côté, Crédit Agricole SA estime son exposition brute à la Russie à moins de 0,5% de ses engagements totaux. Le groupe vient cependant de se faire épingler par l'ONG Reclaim « pour soutien financier aux entreprises énergétiques opérant dans le secteur du charbon, du pétrole et du gaz en Russie ». Dans sa réponse, citée par l'AFP, la banque mutualiste précise que sa banque d'investissement « ne traitait plus que par exception avec des contreparties russes, et en réponse seulement à des besoins de biens et de services essentiels à l'Europe ».

Reste que le secteur bancaire est touché de plein fouet par cette crise. Après un rebond de plus de 40% en 2021, soit près du double de la performance moyenne du marché des actions, et un très bon début d'année, les banques européennes cotées ont vu près d'un quart de leur capitalisation s'évaporer entre le 10 février et le 1er mars.

Un secteur capable d'absorber le choc russe

Selon la Banque des règlements internationaux (BRI, la « banque centrale des banques centrales »), l'exposition des banques internationales à la Russie est de l'ordre de 120 milliards de dollars en 2021 (contre 220 milliards de dollars en 2014). Ce qui est modeste pour la onzième économie du monde, très impliquée dans les matières premières. Les sanctions de 2014 ont eu clairement un effet dissuasif, surtout pour les banques américaines.

Toutefois, Citigroup a annoncé une exposition de l'ordre de 10 milliards de dollars sur la Russie, notamment via sa filiale russe de banque de détail. En Europe, ce sont la banque italienne UniCredit et la banque autrichienne Raiffeisen qui sont les plus exposées à laRussie, respectivement de 14 milliards de dollars et de 23 milliards de dollars.

« Les banques sont à même de surmonter les difficultés qui découleront des sanctions économiques imposées à la Russie », avance Scander Bentchikou : « d'une part, l'exposition, affichée surestime probablement l'enveloppe de risque maximal, et d'autre part, lors de la crise financière de 2008, le système financier avait dû faire face à près de 1.000 milliards de dollars de pertes ». Autrement dit, dans un scénario extrême de pertes à 100%, la crise russe aurait dix fois l'impact de la crise financière de 2008.

Dix fois moins grave que la crise de 2008

Toutefois, la crise pourrait déclencher de nombreux facteurs déstabilisants pour les banques. Le risque de baisse de croissance, voire de récession mâtinée de stagflation (baisse de la croissance, hausse des prix) est sans doute le principal risque pour les banques. Sur ce point, « le rôle des banques centrales sera clé », comme le rappelait Nicolas Théry, président de la confédération nationale du Crédit Mutuel.

« Le second facteur de risque serait une baisse des taux observée sur les marchés », poursuit le gérant. Mais les banques centrales ne pourront ignorer les pressions inflationnistes qui s'accélèrent avec l'envol des prix du gaz et du pétrole et de certaines denrées alimentaires. « En somme, le repli du secteur bancaire a d'ores et déjà intégré le scénario du pire, dans lequel les banques vont perdre une grande partie de leurs engagements », conclut Scander Bentchikou.

Un sentiment largement partagé sur les marchés malgré la gravité de la crise : on reste optimiste et on attend des points d'entrée intéressant pour revenir sur les valeurs.

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Commentaire 1
à écrit le 04/03/2022 à 1:29
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SG peut absorber des milliards de pertes russes mais pas les petits millions de Kerviel... mais bien sûr!

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