Paiement mobile : la montée en puissance des GAFA inquiète les banques et les autorités

L’offensive d’Apple ou de Google risque de marginaliser les banques et de remettre en cause l’émergence d’une solution paneuropéenne dans les paiements. En ligne de mire : Apple qui refuse d’ouvrir ses iPhone aux solutions de paiement mobile du marché pour privilégier sa propre solution Apple Pay. Une concurrence jugée déloyale par l’Autorité de la concurrence et la Commission européenne. Mais la riposte réglementaire tarde au risque de voir les GAFA dominer durablement le marché.

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L'usage du service de transfert P2P de Paylib a désormais dépassé celui des deux autres services réunis de paiement mobile en ligne ou en magasin de la solution interbancaire.
L'usage du service de transfert P2P de Paylib a désormais dépassé celui des deux autres services réunis de paiement mobile en ligne ou en magasin de la solution interbancaire. (Crédits : DR)

Après la musique, le paiement mobile sera-t-il le prochain théâtre d'affrontement entre l'Europe et Apple ? Les industriels du paiement mobile alertent les autorités depuis des années sur la politique commerciale d'Apple qui refuse d'ouvrir l'antenne NFC de ses iPhones aux applications de paiement autre d'Apple Pay.

En clair, tout titulaire d'un iPhone doit obligatoirement passer par l'application Apple Pay pour effectuer un paiement mobile en magasin. Jusqu'ici, la bataille était larvée sur un marché du paiement mobile encore embryonnaire dix ans après son lancement. Mais l'usage du paiement mobile commence enfin à décoller et la crise sanitaire lui a donné un sérieux coup de fouet.

Tournant dans le paiement mobile

Selon le troisième baromètre du paiement mobile Kantar/Paylib, les transactions sans contact sur smartphone ont même doublé depuis deux ans en France. Ainsi, 38% des Français interrogés ont utilisé le paiement mobile en 2020, soit 10 points de plus qu'en 2019 et 20 points de plus qu'en 2018.

Alors que la sécurité reste toujours le principal frein à l'usage du paiement mobile, les sondés font clairement plus confiance aux banques (56%) qu'aux GAFA (19%). Mais si la solution interbancaire Paylib reste la plus utilisée, elle ne devance que très légèrement Google Pay, Apple Pay et Lydia (Tencent).

Pourtant, ces résultats masquent en partie la réalité du marché. « Nous constatons un véritable tournant du paiement mobile en France avec une accélération particulièrement prononcée sur le service de transfert d'argent en P2P. La croissance de ce service chez Paylib y est même six fois plus importante que sur celle du paiement mobile en magasin », relève ainsi Vincent Duval, directeur général de Paylib.

L'essor rapide du transfert d'argent « entre amis » répond certes à un nouvel usage, qui s'est notamment fortement répandu lors des fêtes de fin d'année 2020 à l'aune des restrictions sanitaires. Et la fermeture partielle des magasins a également joué.

Inquiétudes de l'Autorité de la concurrence

Mais la politique commerciale d'Apple a sans doute contribué à brider l'essor du paiement mobile sans contact en magasin, notamment via les applications Paylib ou Lydia. Car si Apple accepte sur ses terminaux la fonction transfert d'argent d'application, il le refuse obstinément pour le paiement sans contact. L'autorité de la concurrence vient d'ailleurs de s'en émouvoir officiellement dans un avis oublié le 29 avril dernier.

Le régulateur français s'inquiète du « risque de marginalisation à terme des acteurs traditionnels » dans le domaine des paiements face aux GAFA. L'intérêt des Techs pour le paiement n'est pas nouveau.

Depuis plusieurs années, Apple (depuis 2014), Google (depuis 2011, y compris un premier échec sur un wallet), Amazon (depuis 2013), mais aussi de nouveaux acteurs dans le paiement comme PayPal, tentent de prendre pied sur le marché des paiements, avec leur force de frappe de centaines de millions d'utilisateurs de leurs terminaux ou services.

Pour l'Autorité de la concurrence, la menace est réelle : les avantages des Big Techs peuvent renforcer leur pouvoir de marché sur le paiement, verrouiller le choix des consommateurs et créer des abus de position dominante. Les autorités européennes ont également bien identifié le problème.

En juin dernier, la Commission européenne a ouvert plusieurs enquêtes à l'encontre d'Apple sur des soupçons de pratiques anticoncurrentielles, notamment dans le domaine des paiements. Des plaintes infondées, avait alors aussitôt rétorquée Apple. Et pas moins de deux projets de directives européennes, Digital Market Act et Digital Services Act, entendent instaurer une meilleure régulation des services digitaux, et dans le premier projet, la question de l'ouverture de l'antenne NFC d'Apple est clairement posée.

Urgence à agir

La bataille s'annonce cependant rude, tant le lobbying des GAFA promet d'être intense. Au mieux, les textes ne devraient pas entrer en application avant deux ans. « Les autorités européennes avancent lentement sur ces sujets. Or, aujourd'hui, il y a une véritable urgence à agir, sous peine de voir les GAFA inonder le marché, surtout en sortie de crise sanitaire. Attendre encore même une seule année risque d'être trop tard pour permettre aux solutions européennes de riposter », s'alarme Hervé Sitruk, président de France Payments Forum.

« En refusant d'ouvrir son antenne NFC, Apple entrave clairement le développement de la concurrence et notamment des solutions bancaires de paiement mobile sans contact. Pourquoi donc accepter plus longtemps en Europe ce blocage de la part d'Apple ? On a vu qu'en Inde, Apple a finalement dû renoncer à lancer son application Apple Pay face à la forte concurrence des solutions locales et internationales de paiement mobile, déjà installées, mais aussi face aux exigences du gouvernement Indien. Il y a donc des moyens de contraindre Apple comme les autres GAFAs», ajoute le président de France Payments Forum.

Pourquoi cette course contre la montre ? Tout d'abord parce que l'offre reste très fragmentée en Europe. A côté de nombreux compétiteurs, fintechs, GAFAs, voire les BATX (les quatre géants du web chinois), la grande majorité des pays européens a développé une solution interbancaire, à l'image de Paylib en France (17 millions d'inscrits et 5 millions d'utilisateurs), Bizum en Espagne ou Kwitt en Allemagne.

Toutefois, le marché a tendance à s'agréger autour de la solution interbancaire, Google Pay et Apple Pay. A l'exception des pays nordiques qui ont réussi à imposer massivement leurs solutions locales auprès du public. Ce qui démontre que ce n'est pas la taille du marché qui compte mais bien les conditions de marché, fixées par le régulateur et le législateur.

L'enjeu européen

Ensuite, parce que les parts de marché se gagnent aujourd'hui alors que le paiement mobile est en pleine croissance. Et à ce jeu, Apple dispose d'un atout clé : la force de sa marque auprès de consommateurs technophiles, plutôt aisés et fortement utilisateur de paiement mobile. Une influence qui dépasse sa seule part de marché des iPhones (23%).

 « Nous avons la chance en France que Paylib, qui est une solution interbancaire, émerge comme une véritable alternative face aux GAFA. Mais le combat n'est pas encore gagné en France et il n'est pas encore gagné non plus dans les autres pays européens qui disposent de solutions similaires à Paylib », avance Vincent Duval.

Or, tout l'enjeu pour les banques est de développer suffisamment vite leur solution auprès de leurs clients pour préparer ensuite le terrain à une solution interbancaire européenne. C'est l'objectif du projet EPI, lancé en juillet 2020 par des grandes banques européennes, avec le soutien de la BCE. Mais ce dernier ne sera pas opérationnel avant trois à cinq ans.

« Si l'idée est bien de faire converger les solutions de chaque pays européen, encore faut-il que ces solutions disposent des conditions permettant leur développement », plaide ainsi Vincent Duval. L'Autorité de la concurrence ne dit pas autre chose.

Proposition de loi

D'où la nécessité de frapper vite et fort. Sans attendre la riposte européenne. C'est du moins l'avis du député LREM Pierre-Alain Raphan, qui a présenté une proposition de loi visant à réguler le paiement mobile sans contact, et surtout de contraindre, par un simple article, Apple d'ouvrit son antenne NFC.

« C'est un sujet de concurrence déloyale. Le fait de ne pas ouvrir un terminal à d'autres d'acteurs engage la neutralité du terminal et empêche l'émergence d'autres acteurs. Mais cela pose également une question de souveraineté, qui est avant tout celle de permettre aux consommateurs de faire leur choix dans les applications qu'ils utilisent. Or, si nous ne modifions pas la loi, nous empêchons non seulement le consommateur de choisir mais nous risquons aussi de voir la valeur, l'innovation et l'emploi partir ailleurs », soutient Pierre-Alain Raphan.

Rien n'interdit en effet de légiférer en France sur cette question. « C'est une question de volonté politique : il suffit d'appuyer sur le bouton législatif pour anticiper les textes européens qui ne viendront en application que dans deux ou trois ans. Nous l'avons bien fait sur le sujet de la haine en ligne ou les navigateurs web. Pourquoi ne pas le faire pour le paiement mobile ? », insiste le député. Pour l'heure, ce dernier reconnaît que sa démarche a rencontré que peu d'écho, à la fois au sein de la majorité, mais aussi auprès de Bercy qui semble attendre les décisions européennes.

Pourtant, les enjeux dépassent le seul terrain des paiements et même de la défense de l'industrie européenne des paiements « Les GAFA ont bien compris que la maîtrise des paiements permettait surtout de maîtriser les données de paiement, et donc de prendre une part de la valeur économique du commerce après avoir déjà pris une part majeure de cette valeur dans le e-commerce », souligne Hervé Sitruk. Après les banques, c'est au tour du commerce de s'inquiéter des appétits des GAFA dans le paiement.

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Commentaires 5
à écrit le 25/05/2021 à 23:34
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Les gens devrait défendre l'argent liquide seul vrai liberté .Que se soit les banques ou des clouds qui conservent votre argent ,il n'est déjà plus à vous ! Dématérialisons notre argent nous même ,pas en algorithme mais en or .

à écrit le 17/05/2021 à 22:00
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Ils râlent contre les gafa, mais aucun mot n'a jamais été dit contre ebay et sa filiale paypal, le meilleur système d'achats et de vente jamais inventé. Et encore, aux états unis ils ont 1% d'intérêts, La banque traditionnelle n'est pas adaptée à ...

à écrit le 17/05/2021 à 14:33
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Cette chasse aux GAFA ressemble étrangement à celle qui fut menée il y a 20 ans contre David Chaum, le "père" du payement cryptographique direct par internet* et ceci au dessus de la tête (au nez et à la barbe) des banques, qui n'ont pas aimé du tou...

à écrit le 17/05/2021 à 13:39
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56% des utilisateurs font confiance aux banques ! Ca laisse reveur un tel troupeau belant....

à écrit le 17/05/2021 à 9:52
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"L’offensive d’Apple ou de Google risque de marginaliser les banques" Une excellente nouvelle pour un début de semaine ! Mais pensez vous que les banques vont se retrousser les manches et se dynamiser, travailler plus et mieux afin de faire face ...

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