Quand les aficionados du bitcoin rêvent d'«un candidat pro-Bitcoin à la présidentielle »

REPORTAGE. Tout le gotha de la communauté française de la plus célèbre des cryptomonnaies s'est donné rendez-vous sur la côte basque pour chanter les louanges du précieux actif, leur "or numérique" sur lequel ils investissent en ligne. Convaincus qu'il résistera à toutes les interdictions et qu'il est à l'avant-garde d'un nouvel ordre monétaire mondial, ces "bitcoiners" ont débattu sans contradicteurs ou points de vue divergents sur leur vision du monde décentralisé.

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Cela va prendre plusieurs années pour que le bitcoin s'impose parmi les populations, comme l'or à l'époque, comme le nouvel étalon monétaire », veut croire Sébastien Gouspillou, cofondateur de BigBlock Data Center.
"Cela va prendre plusieurs années pour que le bitcoin s'impose parmi les populations, comme l'or à l'époque, comme le nouvel étalon monétaire », veut croire Sébastien Gouspillou, cofondateur de BigBlock Data Center. (Crédits : Jdussueil)

Ce sont les jours des bonnes affaires à Biarritz, à l'occasion de la traditionnelle braderie qui se tient fin août. Contraste saisissant, à seulement quelques mètres de là, dans le Casino municipal, se pressent d'autres chasseurs avides d'opportunités financières d'un nouveau genre : la communauté française des détenteurs de bitcoin, la première cryptomonnaie développée sur le réseau décentralisé de la blockchain, au lendemain de la crise financière de 2008. Sur la devanture du Casino inauguré en 1929, à la veille du krach boursier, flotte l'étendard du jeune événement "Surfin Bitcoin". Une seconde édition « hors de Paris et décentralisée comme la version américaine à Miami » défend l'organisateur, la startup Stackinsat, qui a lancé cet événement pour « démocratiser le bitcoin auprès du grand public ».

Un boucher aficionados du bitcoin

Dans le grand hall Art déco, qui a souffert avec la crise de la désertion des touristes, Juliette, une conseillère immobilier en reconversion, déambule avec son fils de sept ans. Avec son mari, ils ont pris la route depuis le sud de l'Ardèche pour participer à ce raout qui a réuni sur deux jours 700 amoureux du « nouvel or numérique ». « La notoriété du bitcoin et des cryptomonnaies se vérifie dans notre zone rurale. Le boucher du coin, l'agriculteur... tous ont entendu parler des cryptos et ont une appétence à mieux les comprendre. D'ailleurs, nous voulons lancer un 'coffee bitcoin' dans notre village à la rentrée », explique cette mère de famille qui investit sur quelques cryptomonnaies via un portefeuille en ligne pour compléter les revenus du mois. C'est « pour les enfants, pour leur petite souris », s'amuse-t-elle. Elle reprend plus sérieusement : « On se rend compte qu'on est phagocyté par le système bancaire traditionnel. Ecoeurée, j'ai compris que je n'étais pas maîtresse de mon destin et de mes choix. Or, le bitcoin permet de retrouver une indépendance financière », raconte cette quadragénaire qui paye certains achats avec la carte Visa proposée par la plateforme d'échanges chinoise Binance.

Un fantasme révolutionnaire

Sauf que cette utilisation au quotidien de la cryptomonnaie, pointée par les gouvernements et les autorités pour ses risques de fraudes, est encore très marginale. Pour l'heure, le protocole Bitcoin créé par l'anonyme Satoshi Nakamoto, - « qui aurait fini comme Julian Assange (le lanceur d'alerte incarcéré à Londres ndlr) si il avait révélé son identité » ironise un autre participant -, nourrit un fantasme révolutionnaire issu du courant libertarien. Ces individus veulent s'extraire du pouvoir des Etats et des banques centrales.

Accusé de favoriser le blanchiment, d'être « extrêmement inefficace » pour la secrétaire d'Etat au Trésor américain Janet Yellen, de financer le terrorisme pour le ministre de l'économie Bruno Le Maire, et de consommer des quantités colossales d'électricité (avec déjà 0,3% de la production mondiale d'électricité, selon l'université de Cambridge), l'actif valorisé près de 1.000 milliards de dollars fait surtout parler de lui en raison de son cours et de sa grande volatilité.

La cause des pro-Bitcoin, sans contradicteurs

« La compréhension du bitcoin est bonne. Il incarne le 'Web 3', celui capable d'implémenter la notion de propriété digitale avec une sécurité beaucoup plus importante qu'avec le Web 2. Tout le monde va vouloir une preuve de possession et le bitcoin est la forme la plus pure », oppose Pascal Gauthier, CEO de la licorne française Ledger spécialisée dans la sécurisation des bitcoins avec notamment sa clé USB physique, et partenaire de l'évènement.

La célébrité de la cryptomonnaie a encore cru en pleine crise Covid-19. Tandis que les échanges sur les canaux numériques explosent, le bitcoin après avoir atteint un pic à près de 65.000 dollars l'unité en avril 2020, a depuis perdu 23%. L'actif, qui vaut aujourd'hui plus de 47.200 dollars l'unité, renaît, selon ses défenseurs, toujours de ses cendres : sur un mois, il a déjà regagné +70%. Sur un an, sa croissance s'affiche à +330%. Aussi, dans ces débats où la cause pro-Bitcoin est largement surreprésentée, ils soutiennent la doyenne des cryptomonnaies face à ce qu'ils identifient comme une défiance grandissante envers les monnaies d'Etat, que les plans de relance du Covid-19 ont encore, selon eux, décrédibilisé.

Aussi, dans son sillage, leur crypto-actif favori, parmi plus de 2.000 cryptomonnaies, se revendique être le descendant direct de la théorie de la « dénationalisation de la monnaie » de l'économiste Friedrich Hayek. Extrapolée à la pensée du philosophe austro-britannique, l'une des pratiques consiste en ce que chaque propriétaire d'ordinateurs de "minage" (qui valident les "noeuds" des transactions sur la chaîne de blocs) se voit rémunérer pour sa "preuve de travail" auprès de l'immense réseau public régi sans l'intervention d'une autorité centrale de contrôle.

Ce potentiel technologique sécurisé et automatique intéresse de plus en plus de startups, notamment celles du secteur émergent dit de la finance décentralisée ou "DeFi". Le capital-risque ne s'y trompe pas. Au troisième trimestre, les entreprises de la blockchain ont attiré 30,4 milliards de dollars d'investissements, soit une hausse de 44% sur un an, selon les données du site Crunchbase.

Quelle part de ce gâteau pour les entreprises françaises ? « Le bilan européen des startups VS celui des Etats-Unis n'est pas si mauvais. Kaiko, BitPanda, le jeu Sorare, les jetons pour une partie du salaire de Lionel Messi au PSG de Socios.com, Blockchain.com (basée à Londres ndlr)... certaines sociétés ont levée plusieurs centaines de millions d'euros », affirme Pascal Gauthier de Ledger qui, elle, a déjà levé près de 500 millions de dollars et réalise pourtant 2% de son chiffre d'affaires en France. Et de nuancer :

« L'Europe a raté quelque chose sur les plateformes d'échanges qui sont américaines (avec Coinbase, FTX, Kraken, BitMext) ou chinoises. Elle est aussi passée à côté des 'stablecoins' (ces crypto-monnaies privées adossées au cours d'une devise) dont la référence mondiale est aujourd'hui le dollar.»

La lutte pour le pouvoir monétaire

C'est ce qui rend d'ailleurs ces aficionados, autrefois taxé de "geek", mais qui se donnent toujours les dernières nouvelles des évolutions des algorithmes comme on prend des nouvelles de vieux amis - particulièrement serein sur le bord de mer : entre les stablecoins attendues des GAFA avec notamment le "Diem" de Facebook, les tentatives des Etats et des banques centrales avec leur propre crypto-monnaie (les MDBC (monnaie digitale des banques centrales) - Fed, BCE, yuan numérique en Chine -, le protocole Bitcoin joue, aux yeux de ces "maximalistes", dans une toute autre catégorie technologique.

« Quand on aura 30% d'inflation, tout le monde paiera en bitcoin », s'enthousiasme l'économiste libéral Philippe Herlin. Mieux, « les stablecoins vont booster les cryptomonnaies car elles vont permettre aux gens de s'y habituer et de comprendre. Tout le monde ne basculera pas son compte bancaire en Diem, il y aura toujours de la place, même si, il est vrai que l'envoi instantané d'argent entre abonnés Facebook aura un avantage sur l'envoi différé pratiqué par les banques traditionnelles », détaille-t-il.

Une option que les banques proposent quasiment à l'identique, à l'image du virement SEPA occasionnel instantané « dans un délai de 10 secondes » mis en service par BNP Paribas. Mais les "bitcoiners" revendiquent une plus grande simplicité d'usage des transferts.

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PSAN et bientôt MICA pour fixer les règles du jeu en Europe

Si la BCE a annoncé cet été lancer son euro numérique d'ici à deux ans, « l'Europe prend déjà du retard », contredit Philippe Herlin. En cause « la réglementation européenne qui va être lourde, tout comme le statut de "PSAN" (prestataire de services sur actifs numériques) délivré par l'AMF depuis la loi Pacte de 2019, NDLR) qui l'est déjà en France »« Ce ne seront que les gros acteurs qui pourront la gérer ». 18 sociétés hexagonales sont enregistrées sous ce statut pour sécuriser la gestion d'actifs face à des affaires de fraudes et de piratage de cryptomonnaies en cascade. « D'ici à la fin 2022, 50 dossiers auront été validés. C'est pas mal pour la France, si on compare avec les 100 à 150 entreprises enregistrées à Londres », tempère William O'Rourke, avocat spécialisé au cabinet ORWL.

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Avec toutefois, en France, pour eux, un point noir persistant et le nerf de la guerre : « Les entreprises qui obtiennent le PSAN n'ont pas encore un accès facile à l'ouverture de compte bancaire », admet Faustine Fleuret, présidente et CEO de l'ADAN, l'association qui rassemble les professionnels des actifs numériques et de la blockchain en France et en Europe.

« Les banques françaises bloquent le marché. Les entrepreneurs sont parfois obligés de faire des prêts personnels et de partir s'installer ailleurs. A contrario, en Ukraine, la banque centrale a obligé les banques commerciales à ouvrir des comptes », confirme à La Tribune le député (LREM) Pierre Person, rapporteur d'une mission d'information sur les monnaies virtuelles.

Convaincus d'être sur la crête de la vague, dans les allées du Casino, les entrepreneurs français des cryptomonnaies veulent aussi limiter l'effet de hasard : « Quel est le délai pour obtenir le statut PSAN ? Combien cela coûte-t-il ? Comment empêcher le blanchiment d'argent via mon service ? », interroge l'un d'eux lors d'un atelier, craignant le retour de bâton du gendarme de la Bourse.

Bitcoin, leur super-héros

Pour réglementer ce marché en dehors des règles, ils devront aussi se conformer à de nouvelles directives attendues au niveau de l'UE d'ici deux ans. « La réglementation MICA de la Commission européenne (Market in Crypto Assets ndlr) va être un super PSAN (incluant les activités de conservation, achat, vente) étendu au conseil d'investissement et à la gestion de portefeuille. Demain, il y aura des règles très strictes vers un alignement réglementaire avec l'investissement financier. Ce sera une barrière à l'entrée mais le secteur va avoir une régulation à part entière avec des assurances et surtout des garanties », explique l'avocat William O'Rourke.

Africrypt, Poly Network, l'association RR Crypto en France... fin avril, les vols de cryptomonnaies, piratages et fraudes atteignaient 432 millions de dollars en tout, selon CipherTrace.

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Mais pour le "Surfin Bitcoin" qui a projeté sur la grande plage de Biarritz le symbole du Bitcoin, tel leur super-héros Batman sur la ville de Gotham City, la crypto-monnaie est la solution à tout. « Je crois à l'hyper-bitcoinisation de la société. Comme avec les accords de Bretton Woods (en 1944 le cours du dollar est adossé à l'once d'or), on aura un standard avec le protocole bitcoin qui servira à certifier toute action numérique. Toute déclaration sera responsabilisée. Imaginez, ce que décident en ce moment les Etats avec les plans de relance ; tout sera auditable et contrôlable », veut croire Gilles Cadignan, le fondateur de la startup bretonne Woleet qui a développé une solution en Saas capable d'émettre des preuves numériques dans tous les secteurs via la blockchain Bitcoin.

« Cela va prendre plusieurs années pour que le bitcoin s'impose parmi les populations, comme l'or à l'époque, comme le nouvel étalon monétaire », prétend Sébastien Gouspillou, cofondateur de BigBlock Data Center, une société qui installe des ordinateurs partout dans le monde pour émettre le précieux actif via le minage. « Ce qu'il nous faut c'est un candidat pro-Bitcoin à la présidentielle, peut-être pas pour la prochaine, mais les gens réunis ici seraient capables de le financer », prévient-il.

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Commentaires 7
à écrit le 28/08/2021 à 15:54
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Un évennement sponsorisé par l'ETA?

à écrit le 28/08/2021 à 9:53
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Faudrait déjà expliquer aux français de quoi on parle, et de l'arnaque que cela constitue.

le 28/08/2021 à 13:43
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Je vous propose d'expliquer aux Français (et pourquoi pas au Monde entier) de quoi on parle, vous semblez avoir des connaissances extrêmement étendues sur la question. Nous avons réellement besoin de personnes comme vous.

le 29/08/2021 à 14:45
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De l'arnaque que constituent l'euro et le dollar imprimés sans limites pour subvenir aux déficits des états, bref de la politisation de la monnaie et donc de sa perte totale de crédibilité et de fonction de conservation de valeur?

à écrit le 28/08/2021 à 9:51
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Il faut dire que la gestion des monnaies occidentales Dollar et Euro est tellement défaillante, avec les planches à billets de la FED et de la BCE, qu'il ne faut pas s'étonner si les cryptomonnaies se développent si vite. Qui a encore confiance dans ...

le 28/08/2021 à 13:32
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@ charlie : voir le commentaire de Panoramix ci-dessus... Il continue à penser que l'arnaque, c'est le Bitcoin, et que l'Euro et le Dollar sont des monnaies "honnêtes" et un bon moyen de préserver sa petite épargne...

à écrit le 28/08/2021 à 9:23
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C'est franchement maladroit de se réunir dans un casino qui sont tenus en général par cosa nostra pour parler du bitcoin ! Maintenant face à des monnaies nationales et supranationales anéanties par les dettes du fait de notre dictature financière il ...

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