La fin de l’âge d’or des activités de marchés a sonné

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(Crédits : Deutsche Bank)
BNP Paribas considère que la chute des revenus est généralisée et de long terme dans un contexte de taux bas et de montée en puissance des plateformes électroniques avec l’entrée en vigueur de la directive Mifid 2. La banque française compte céder des branches peu ou pas rentables représentant 200 à 300 millions de revenus et 5 milliards d’euros d’actifs. Société Générale dresse le même diagnostic. Décryptage.

[Article publié le 7 février 2019 à 7h15 et mis à jour à 18h44]

Les marchés, « ça a eu payé » ? BNP Paribas a annoncé ce mercredi 6 février une très forte baisse de ses revenus dans le CIB (Corporate & Institutional Banking) au dernier trimestre 2018 et une piètre performance sur l'année. La ligne « Global Markets » accuse une chute de près de 40% sur les derniers mois de l'année à 650 millions d'euros, le plus impressionnant recul venant des marchés d'actions (Equity and Prime services) dont les revenus ont dégringolé de près de 70%. L'année 2018 a été la plus calamiteuse depuis dix ans sur les places européennes et de nombreux marchés mondiaux, le Dow Jones signant par exemple son pire mois de décembre depuis 1931.

« La disruption sur les marchés au quatrième trimestre ressemble quelque part à ce qu'il s'est passé en 2008 » a même comparé Jean-Laurent Bonnafé, le directeur général du groupe BNP Paribas, lors de la présentation des résultats à la presse.

Pour la première fois depuis 2008, depuis la crise financière mondiale, BNP Paribas a enregistré une perte, de 225 millions d'euros (avant impôts), au quatrième trimestre, dans son activité « Global Markets », en raison notamment de « l'impact de mouvement de marchés extrêmes en fin d'année » sur la valorisation des inventaires à la clôture, et d'une « perte sur la couverture des dérivés sur indices aux Etats-Unis », non chiffrée par la banque. Bloomberg avait évoqué une perte de 80 millions de dollars sur les dérivés du S&P500.

« Dégradation séculaire »

Simple trou d'air conjoncturel ? Raté ponctuel sur des produits risqués comme Natixis en Asie ? Apparemment non, selon le diagnostic de Yann Gérardin, promu en octobre  dernier à la tête de la CIB, qui se targue d'être « numéro 3 ex-aequo en Europe ».

« Dans un contexte de marché très défavorable pour l'ensemble des CIB, malgré la qualité de notre positionnement et la stabilité de notre part de marché, nos revenus ont baissé : c'est un effet revenus de toute l'industrie [de la banque de financement et d'investissement, ndlr] » a-t-il fait valoir.

« Nous sommes confrontés à une évolution à la baisse des revenus du "pool" global des revenus des CIB que je qualifie de structurelle. Cette dégradation séculaire [de long terme, ndlr] est liée aux politiques de taux bas de la BCE qui crée une faible volatilité sur les marchés et au phénomène d'"électronisation" rapide des marchés, augmenté par la mise en place de Mifid 2 [la deuxième directive européenne sur les marchés d'instruments financiers, ndlr]. »

La politique monétaire de la BCE, qui maintient les taux d'intérêt au plancher - la remontée n'étant attendue qu'au cours de l'été au plus tôt, plus probablement l'an prochain - et qui vient seulement de mettre un terme à ses achats de dettes, crée « une abondance de liquidités qui contribue à l'écrasement des marges financières, des "fees" : peu de groupes ont recours aux instruments de couvertures comme les swaps de taux » a détaillé Yann Gérardin.

En parallèle, l'entrée en vigueur de Mifid 2, qui a pour objectif de renforcer la transparence sur les marchés, a « accéléré considérablement la digitalisation des marchés » en conduisant les grands gérants d'actifs à passer leurs plus gros ordres « sur des systèmes électroniques sans marge » et à ne confier que de petits ordres aux salles de marchés. « Le "pool" de revenus dans le fixed income [marchés de taux] a chuté de 30% en Europe, contre 15% aux Etats-Unis » a souligné le patron de la branche CIB de BNP Paribas.

Fermeture d'activités, abandon des clients non rentables

Un constat pessimiste qui conduit la division CIB à prendre « des actions structurelles pour redresser sa rentabilité » et « amplifier sa transformation » : des segments d'activités « non-stratégiques, sous-dimensionnés ou non-profitables » seront fermées, comme le trading pour compte propre (Opera Trading Capital) et les opérations de dérivés sur matières premières aux Etats-Unis, qui seront effectuées depuis Londres. La rationalisation passera aussi par la fermeture de certaines « implantations périphériques » ou l'abandon de « clients insuffisamment rentables ». Le périmètre des activités dont le groupe envisage de sortir représente « des revenus de l'ordre de 200 à 300 millions d'euros », environ 2,5% de l'ensemble de la branche, ainsi que « des actifs pondérés de 5 milliards d'euros. »

« Ce seront des sous-activités ou des sous-portefeuilles, mais pas des métiers mondiaux. Il n'y aura pas de coûts de restructuration : c'est une forme d'optimisation de la gestion du capital » a précisé le directeur général, Jean-Laurent Bonnafé.

La banque de la rue d'Antin ne précise par l'impact en termes d'emplois, Yann Gérardin assurant qu'il y aurait « beaucoup de mobilités internes » dans cette division qui emploie 30.000 personnes sur plus de 196.000 dans l'ensemble du groupe. En 2016, elle avait lancé un plan de départs volontaires afin de supprimer 675 postes dans la branche CIB.

Cette division va également mutualiser l'informatique de ses back-offices et développer des plateformes partagées dans les activités de Corporate Banking (gestion de trésorerie, financement du commerce international). Elle vise désormais des économies récurrentes de 850 millions d'euros d'ici à 2020, soit 350 millions de plus que l'objectif initial.

« Nous gardons la même vision de long terme. Il est très important d'avoir une BFI (banque de financement et d'investissement) à horizon 2025-2030, pour exister aux yeux des très grands clients. A terme, le financement des entreprises passera beaucoup plus par les marchés que par les banques compte tenu de la hausse des demandes prudentielles » a plaidé Yann Gérardin.

Un marché plus petit... en Europe surtout

Société Générale, qui a lancé un profit-warning le 17 janvier du fait d'une baisse de 20% de ses revenus sur les marchés, a annoncé ce jeudi 7 février le remplacement du patron de ces activités avec effet immédiat, Frank Drouet, par Jean-François Grégoire. La banque de La Défense s'en sort tout de même avec un léger bénéfice dans cette activité au dernier trimestre. « Contrairement à d'autres, nous n'avons pas de perte. Notre banque de marché est faiblement profitable mais elle est profitable », a fait valoir William Kadouch-Chassaing, le directeur financier. Cependant, le constat est similaire à celui de BNP Paribas.

« Nous observons depuis cinq ans une baisse structurelle du marché. Nous arrivons à une stabilisation. Mais il faut nous adapter à un marché à la taille plus petite, alors que le nombre d'acteurs reste très important. Ce sont des ajustements structurels » a analysé Séverin Cabannes le directeur général délégué de Société Générale, en charge de la supervision des activités de « banque de grande clientèle et solutions investisseurs ».

Il a prévenu : « il y aura des arrêts d'activités ». La revue de ces activités est mondiale mais « il est trop tôt » pour se prononcer sur une éventuelle réduction des effectifs.

La Soc Gen entend réduire de 500 millions d'euros supplémentaires ses coûts dans cette branche et de diminuer 8 milliards d'euros les encours pondérés alloués à ses activités de marchés d'ici 2020 (de l'ordre de 10% du total). Elle va se concentrer sur certaines activités où elle est « historiquement forte » comme les produits structurés, les dérivés actions en réduisant celles sur les taux, les changes, le crédit et les matières premières.

« Il faut souligner la différence entre les Etats-Unis et l'Europe. Le marché américain est en croissance. Regardez les IPO [introductions en Bourse] : il y a plus d'opérations et les prix sont structurellement plus élevés. En outre, l'Europe a ajouté des règles comme Mifid, qui n'existent pas ailleurs. La pression sur les prix est beaucoup plus forte en Europe » a ajouté Frédéric Oudéa, le directeur général du groupe Société Générale.

Le phénomène semble toucher de nombreux acteurs de la finance. L'an dernier, Deutsche Bank a réduit de 25% ses effectifs dans le trading d'actions, renonçant pour de bon à ses ambitions d'être un géant de Wall Street.

Les grandes banques américaines ont annoncé des revenus de trading en forte baisse au quatrième trimestre, sauf Goldman Sachs et Bank of America. Morgan Stanley aurait supprimé des douzaines de postes dans le trading.

Même Goldman Sachs s'apprêterait à réduire la voilure dans le trading de matières premières (métaux), plus assez rentable, selon le Wall Street Journal. Déjà, la nomination en mars à sa tête de David Solomon, qui dirigeait la banque d'investissement (conseil en fusion et acquisitions ou restructurations, émission de dette, introduction en Bourse, etc.) avait été analysée comme une victoire de cette division sur celle du trading, la machine à cash historique de Goldman Sachs, qui semble enrayée depuis la crise financière.

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a écrit le 07/02/2019 à 23:25 :
Si les banques arrêtent de faire mumuse sur les marchés financiers et se recentrent sur leur métier qui est de financer l'économie réelle, ça sera forcément une bonne nouvelle.
Parceque "oh yes ça monte!" puis "oh bah mince la bulle vient d'éclater", au bout d'un moment ça lasse et c'est synonymes de mauvais investissements.
Réponse de le 08/02/2019 à 1:48 :
encore fallut-il que le financement de l'économie réelle soit rentable !!
a écrit le 07/02/2019 à 17:16 :
Ben si les banques ne s'étaient pas sucrées de commissions excessives depuis des décennies les clients auraient peut-être moins cherché des intermédiaires pratiquant des taux raisonnables. Certaines plates-formes pratiquent des taux six fois inférieurs à les leurs mais un taux trois fois inférieur est pratiqué par quantité d'intervenants d'ou départ vers ceux-ci et donc disparition des clients rentables, à savoir ceux qu'elles escroquaient.
Réponse de le 07/02/2019 à 22:21 :
Ben c'est vrai que le fiston s'amuse avec des banques en ligne, qui prennent des frais minimas à placer de l'argent à droite à gauche qu'il n'aurait jamais pu réaliser avec une banque nationale et les sommes gagnées en traduisant par des milliers d'euro seraient certainement rentables.
Soit boursicoter dans des conditions agréables.
Perso j'ai pas passé ce cap et mon argent rouille à la poste et à la banque.
a écrit le 07/02/2019 à 15:06 :
Bon nombre de clients ont laissé des plumes et même un peu plus dans ce genre d'activité grâce aux conseils avisés des commerciaux aux dents longues . . .
a écrit le 07/02/2019 à 12:27 :
article Bloomberg intéressant : "US banks win $21 billion Trump tax windfall then cut staff, loaned less", Bloomberg, 06/02/2019.
les banques US ont bénéficié d'un cadeau fiscal de 21 milliards, mais elles ont quand même taillé dans les effectifs et réduit la production de prêts.
a écrit le 07/02/2019 à 10:30 :
Laisser les banques de détail spéculer avec l'argent de leurs actionnaires, c'est le concept intéressant chou-chèvre de banque universelle.
Et une des principales raisons de la cata bancaire de 2008.
Qui a coûté bonbon.
Réponse de le 07/02/2019 à 19:54 :
"avec l'argent de leurs actionnaires" pour une petite partie seulement , le gros des sommes en jeu provient des dépôts de leurs clients ....de plus ces mêmes dépôts ne sont garantis qu'à hauteur de 100.000 € par client !!
Réponse de le 11/02/2019 à 8:19 :
La crise de 2008 est un crise du prêt à risque dit "supprime". Un lundi une part de prêt supprime = 0 euro. Le marché action à joué son rôle, en restant liquide tout au long de la crise.
a écrit le 07/02/2019 à 9:26 :
Il y a beaucoup plus inquietant pour les banques francaises et la BNP en tete. C'est leur exposition a la dette italienne ( 285Meuros) :
https://www.bloomberg.com/graphics/2019-italian-banks/
Si l'italie sort de l'euro et devalue de 20% sa monaie ca fait une ardoise de 57 Meuro pour les banques francaises. Bien evidement ca sera soit le contribuable soit le deposant qui paira. Sans compter l'ardoise qui sera laisse dans target 2.
Réponse de le 07/02/2019 à 19:57 :
Les banques et les assureurs ont déjà pris une douche sévère avec la dette grecque !!!
Réponse de le 07/02/2019 à 20:28 :
Et si ma tante en avait, on l'appellerait "mon oncle".

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