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Parfums de révolution à Cologne

Yvonne Lefebvre

Publié le 31 juillet 2012 à 12:52

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L'un vient de la haute couture, l'autre du design. Ensemble, ils innovent en créant un parfum « androgyne » fidèle aux valeurs de leurs grand-mères, l'une artistocrate, l'autre servante. « Nous avons conscience d'apporter quelque chose d'inhabituel, qui demande à être compris », reconnaît Tobias...

L'apparition d'une nouvelle marque dans la parfumerie de luxe est toujours un petit événement. Pour les entreprises du secteur, naturellement, qui voient apparaître un nouveau concurrent sur un marché déjà fort encombré. Mais aussi pour les amateurs de parfums que nous sommes, femmes et hommes, toujours gourmands de découvrir un produit qui nous surprendra, une odeur, une émotion olfactive qui changera un peu notre perception du monde et l'image que l'on veut donner de soi. Surtout lorsque cette entreprise est-allemande, que son siège est à Cologne, et qu'elle a adopté un nom qui pourrait être celui d'une maison de commerce de Hambourg ou d'un cabinet d'avocat : Humiecki & Graef, alors que ses deux fondateurs s'appellent Tobias Müksch, 41 ans, et Sebastian Fischenich, 37 ans. Le premier est Allemand, il a fait ses études à Paris, à la Chambre syndicale de la haute couture où il a appris ce qui, selon lui, résume l'approche française en matière de mode et de style : à la fin de la journée, il faut avoir produit quelque chose de beau. Sebastian, moitié Polonais moitié Allemand, a étudié l'art et le design aux Pays-Bas et à Berlin. Les deux hommes travaillent ensemble depuis 2001, dans une société créée par Sebastian, qui apporte des conseils créatifs aux grandes marques de parfum et de cosmétique. Dans leurs bureaux d'un blanc immaculé du centre de Cologne, la ville qui vit naître l'industrialisation du parfum au XVIIIe siècle, Tobias et Sebastian reviennent sur le nom de leur entreprise. Ils ont choisi d'utiliser le nom de jeune fille de leurs grand-mères. Katarina Graef, l'aïeule de Tobias, était une Allemande native de la région de Westerwald. Issue d'une famille modeste, elle fut, comme c'était l'habitude dans cette région pauvre d'Allemagne, envoyée aux Pays-Bas comme employée de maison avant de revenir chez elle à l'âge de 38 ans. Elle eut son premier enfant à 40 ans, ce qui n'allait pas de soi, à l'époque. « C'était une femme totalement moderne dans son approche de la vie et des choses », dit aujourd'hui son petit-fils. La grand-mère de Sebastian était une Humiecki, un grand nom de l'aristocratie polonaise, une famille ruinée sous les tsars, exilée à la fin des années 1930 en Europe centrale. « Une femme qui n'a jamais plié, même dans la détresse, et qui a toujours porté fièrement les valeurs de sa famille », se souvient Sebastian.

« Rester honnête » avec la marque

Comment travailler à partir de la mémoire de ces deux femmes probablement remarquables, à des siècles des codes contemporains du luxe, pour fonder une nouvelle marque, dans le créneau des parfums de niche ? Sebastian répond de façon inattendue : « C'est affaire d'honnêteté, dit-il. On peut faire ce que l'on veut avec une marque, mais il faut rester honnête, comme ces deux femmes le furent avec leurs convictions et leurs valeurs. »Et côté parfum, que donne cette posture ? Il faut l'avouer : c'est une langue nouvelle que les deux fondateurs d'Humiecki & Graef tentent d'écrire dans une industrie où les concepts tournent autour de l'image de la femme, une femme rêvée, fantasmée, lointaine, en voyage, amoureuse en exil perpétuel, et un homme dont on exalte le corps et que l'on réduit à une sorte de donjuanisme exotique et sportif. Tobias et Sebastian explorent un autre territoire, celui des émotions extrêmes. Ils ont inventé une méthode de travail étrange avec les « nez » qui ont créé leurs parfums, Christophe Laudamiel et Christoph Hornetz, alias Les Christophs, deux autorités en la matière. Sebastian élabore des dessins composés d'un mot ou deux, de quelques images, des extraits de tableaux, des visages, et les Christophs commencent à travailler, sans partir de « squelettes » préconstruits, comme c'est souvent le cas. Les parfums sont élaborés à partir d'émotions, de sensations, de moments de la vie.

L'âme slave du produit pilote des débuts

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Askew évoque la furie, la rage, c'est une sorte de vétiver détruit puis reconstruit avec du bouleau argenté, de la cardamome, du cuir doux, du gingembre du mimosa d'Egypte et du pamplemousse. Skarb, le produit pilote des débuts, évoque la mélancolie, l'âme slave, et mêle la ache de montagne, une herbe culinaire plutôt inhabituelle dans la parfumerie, avec l'absinthe, la camomille, la myrrhe et le musc. Blask est élaboré sur le concept de la confiance, du lien entre les êtres humains, et assemble les parfums de l'huile de baies épicées, du vin rouge. Bosque évoque le contentement absolu, à base de narcisse, d'herbe de bison, avec des notes de musc, de pamplemousse, de safran et de vétiver. Geste est une fragrance inspirée par le désir d'une femme mûre pour un homme plus jeune, au travers de l'ambre et du musc, de la résine de pin et de la violette. Quant à Eau radieuse, c'est une sorte d'eau de Cologne du futur...Pour l'amateur de parfums, le résultat est surprenant, différent. Les créateurs d'Humiecki & Graef ne font pas de différence entre les produits pour les femmes ou pour les hommes, même si quelques-uns de leurs univers sont plus féminins que masculins. Quel accueil sera fait à cette approche ? Quelle est la longévité de ces deux personnages singuliers dans une industrie qui n'aime pas trop les outsiders ? « Nous avons conscience d'apporter quelque chose d'inhabituel, qui demande à être compris », reconnaît Tobias. Il se méfie de l'étiquette d'artistes qu'on pourrait leur accoler. « Nous ne sommes pas dans l'art, mais nous cherchons à apporter quelque chose de nouveau que les gens achèteront. Si c'est de l'art, c'est au niveau du processus de création, mais pas dans le résultat. »En attendant, ils cherchent dans d'autres directions, dans l'univers du voyage, de la maison, pour créer de nouveaux univers olfactifs. Mais il faudra rester « honnête » avec la marque et ses lointaines inspiratrices. Ce qui n'est pas si simple. Des bougies parfumées peut-être ? « Ah ! Ça, jamais », s'exclame Sebastian. Il quitte la pièce. Fin de l'entretien.

Yvonne Lefebvre

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