Voiture électrique : le casse-tête des bornes de recharge dans les "zones blanches"

Enquête (3/5). Troisième volet de notre série de cinq enquêtes sur le "business" des bornes de recharge électrique. Depuis le début de l'année, le déploiement des points de recharge s'accélère. Le gouvernement met les bouchées doubles sur les aires d'autoroutes, les voiries et les copropriétés, jugées prioritaires. Pour autant, les besoins sont partout : chez les bailleurs sociaux, dans les centres commerciaux, la grande distribution, les parkings ...La Tribune analyse la problématique spécifique de chacune de ces "zones blanches" .
César Armand

14 mn

Depuis le projet de loi d'orientation des mobilités du 24 décembre 2019, les parcs de stationnement non-résidentiel - ici, à La Défense - doivent réserver 5% de leurs emplacements à la mobilité électrique.
Depuis le projet de loi d'orientation des mobilités du 24 décembre 2019, les parcs de stationnement non-résidentiel - ici, à La Défense - doivent réserver 5% de leurs emplacements à la mobilité électrique. (Crédits : DR)

Un million de bornes de recharge électriques contre 710.000 actuellement. C'est l'objectif que se fixe le gouvernement d'ici à la fin 2022. Les parkings souterrains, les stationnements des centres commerciaux et de la grande distribution, les aires d'autoroutes ou encore les copropriétés sont autant de moyens pour accélérer leur déploiement. Ces espaces n'en demeurent pas moins des "zones blanches" pour ne pas dire "grises" où l'application du cadre légal se heurte à la réalité du terrain.

Les parkings souterrains

Par exemple, l'autoproclamée « leader mondial du stationnement et de la mobilité » Indigo, déjà pourvue de 650 points de charge, vient de s'engager à en déployer 1.100 d'ici à fin 2021, 3.000 dès 2022 et 8.000 à horizon 2025. Elle n'a pas vraiment le choix de facto. Depuis le projet de loi d'orientation des mobilités du 24 décembre 2019, les parcs de stationnement non-résidentiel - cœur de son métier -  doivent réserver 5% de leurs emplacements à la mobilité électrique d'ici à cette échéance.

Entre-temps, la loi Climat et Résilience, promulguée le 24 août dernier, a assoupli cette obligation, car « l'application mécanique du premier texte pouvait conduire à des investissements très importants voire déraisonnables », selon les propos de Sébastien Fraisse, directeur général d'Indigo France. Désormais, la ville peut donc raisonner à l'échelle de son territoire afin que les coûts soient optimisés.

En réalité, les collectivités territoriales demandent du "sur-mesure." A Mulhouse, l'ampleur et le rythme du déploiement - 67 points supplémentaires - sont prévus par le nouveau contrat signé entre Indigo et la commune, alors qu'à Toulouse, le président (LR) réélu de la métropole Jean-Luc Moudenc s'est engagé, pendant la campagne du printemps 2020, à multiplier par 5 les places de rechargement électrique.

En demandant que 30 à 50% des places de stationnement soient équipées en point de charge dans ses nouveaux contrats, la ville de Paris va, elle, encore plus loin que la loi d'orientation des mobilités. C'est pourquoi sur les 8.000 points de charge annoncés par Indigo, plus de 10% - 980 - concerneront la capitale, dont 40 à Bastille dès 2022, 347 à la Gare du nord et 550 porte Maillot dans les cinq ans, qui viennent s'ajouter aux 45 points existants sous le parvis de l'église Saint-Sulpice.

Pourtant, dans les parkings souterrains, les règles de sécurité incendie pourraient décourager plus d'un opérateur. Dans le guide dédié du ministère de l'Intérieur, il y est question notamment de matérialisation des emplacements, de séparation de ces bornes de recharge des autres places par des parois pare-flammes, de deux extincteurs à eau de 6 kilos à proximité ou d'une coupure générale de l'alimentation électrique.

« Le délire normatif est très poussé avec des délais parfois de deux ans. C'est un tue-l'amour » assurait, en octobre 2020 à La Tribune, Fabrice Lepoutre, directeur général d'Effia, à la veille des Assises du stationnement.

« La réglementation française est parmi les plus exigeantes en Europe. Cela conduit à des coûts et des délais parfois très imposants, ce qui ralentit le déploiement ou ne permet pas de déployer autant que l'on souhaiterait », confirme aujourd'hui Sébastien Fraisse, DG d'Indigo France.

La grande distribution

Dotés de places de stationnement et de parkings, les centres commerciaux sont également soumis à l'obligation des 5%. Tout en affirmant ne pas être « opposée » aux bornes de recharge, la première fédération professionnelle du secteur, le Centre national des centres commerciaux (CNCC), juge la contrainte « lourde ». « Au-delà du coût de la borne, il y aussi celui de l'ensemble des installations à prévoir », confie Dorian Lamarre, directeur des affaires publiques du CNCC.

D'autant qu'aujourd'hui, la majorité des centres commerciaux propose des points de charge gratuitement sans surcoût pour l'usager. « C'est tout un modèle économique qu'il faut repenser : de la même manière qu'on n'offre pas l'essence, à terme, on n'offrira pas l'électricité », prévient le porte-parole du CNCC. Surtout que le visiteur ne s'attarde pas suffisamment sur place pour recharger pleinement sa voiture. « L'obligation est disproportionnée compte tenu du temps passé par nos clients qui restent 1h15-1h30 maximum », relève Dorian Lamarre.

Ses consommateurs ne restent pas non plus très longtemps dans leurs locaux, mais la grande distribution veut montrer l'exemple. Avec les ministres de la Transition écologique Barbara Pompili et des Transports Jean-Baptiste Djebbari, la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR), la métropole du Grand Paris, les énergéticiens Total, Izivia, Engie et Enedis, les groupes E. Leclerc, LIDL, Système U et la filiale de Casino, Green Yellow, ont promis, le 12 octobre 2020, de « concourir à l'objectif de déploiement » national.

Dans ce cadre, Carrefour communique sur le chiffre de 2.000 bornes installées progressivement d'ici à 2023 sur l'ensemble du parc des hypermarchés français en partenariat avec Meridiam. Déjà équipée de 70 bornes, l'enseigne veut que chaque hypermarché soit doté de 10 places de parkings équipées. « Le groupe étudie une seconde vague de déploiement d'infrastructures de recharge pour équiper les Carrefour Market et les magasins franchisés », assure-t-il à La Tribune.

E. Leclerc a, lui, annoncé l'installation de 5.000 points de charge électriques dans les parkings de ses magasins d'ici à fin 2022, et même 10.000 d'ici à 2025, d A fin août, elle revendique l'installation de 1.500 « répartis dans toute la France » et assure à La Tribune que « le déploiement ne va pas cesser de s'intensifier ». Après avoir signé un partenariat avec l'alliance Renault-Nissan dès octobre 2010, elle en a paraphé un autre « il y a quelques mois » avec le groupe Renault pour « accélérer l'usage de l'électrique ».

La coopérative de commerçants est néanmoins confrontée aux difficultés d'approvisionnement en bornes en raison des pénuries de matières premières. De la même façon qu'elle évoque le « temps nécessaire à Enedis pour que les puissances requises pour le fonctionnement des nouvelles bornes soient effectivement disponibles ».

Les copropriétés

C'est l'un des points épineux pour le déploiement des bornes. La filiale d'EDF est aussi présente dans les copropriétés privées, mais là encore, elle ne fait pas l'unanimité malgré sa consécration dans le projet de loi Climat et Résilience. Chez Foncia, l'un des principaux syndics de copropriété, la création d'une colonne Enedis de distribution électrique horizontale dans un parking revient à ce que chacun ait son propre compteur et choisisse son fournisseur. « Le coût est plus élevé pour l'utilisateur car il n'y a pas de mutualisation de l'abonnement », relève Mathieu Mialaret, directeur métiers de l'administration de biens.

Ce dernier préfère adopter une approche « pédagogique » auprès de ses gestionnaires et les accompagner sur les sujets juridiques et techniques. D'autant que sur les 180.000 copropriétés qui disposent d'au moins dix places, seules 2% sont équipées. Foncia propose ainsi systématiquement aux conseils syndicaux (copropriétaires élus par leurs voisins, Ndlr) de présélectionner une solution prête à être déployée avant de la présenter en assemblée générale de copropriété. Co-fondateur de la plateforme de VTC Marcel, Benoît Richard de la société Whitebird insiste de la même manière sur la nécessité de s'en parler en assemblée générale (AG) pour anticiper la demande, car « sinon on entre dans une logique barbare où l'on tire un câble dans les parties communes pour une seule et unique voiture ».

Devancer les sollicitations est, en revanche, nouveau pour les bailleurs sociaux. L'Union sociale pour l'habitat (USH) va lancer en ce mois de septembre une étude sur l'électromobilité en intégrant les problématiques de financement et les questions techniques et réglementaires. L'instance représentative des organismes HLM finalise un partenariat avec Enedis pour porter conjointement ce travail ainsi qu'avec l'Association nationale pour le développement de la mobilité électrique (Avere) afin de sensibiliser et former ses adhérents. Les premiers résultats sont attendus fin 2021. « Nous sommes à un point de bascule », affirme Alban Charrier, adjoint à la directrice de l'USH, chargé de l'activité réglementaire et responsable du département politiques techniques.

« La demande des locataires reste encore relativement limitée, étant équipés principalement de voitures de seconde main, mais même s'ils ne sont pas propriétaires, certains de nos locataires exercent des métiers où les flottes professionnelles de véhicules électriques se développent fortement (chauffeurs VTC, dépanneur ou livreurs) », témoigne-t-il.

Que les propriétaires habitent en copropriété ou soient bailleurs sociaux, la question du financement peut les freiner. La copropriété peut avancer les factures d'installation, de mise en conformité ainsi que les notes de consommation électrique, avant que le prestataire refacture les habitants-utilisateurs. Porté par l'Agence de la transition écologique (Ademe), le programme Advenir peut couvrir jusqu'à 50% de ces investissements, soit 8.000 € pour un parking de 100 places - le ministère des Transports avance, lui, le montant maximal de 10.000 €. Toutefois, les bailleurs sociaux ne sont pas éligibles à cette aide. « Nous pouvons être des acteurs importants favorisant l'atteinte de l'objectif « 100.000 bornes » et souhaitons donc un élargissement des conditions d'éligibilité de cette aide », ajoute Alban Charrier de l'USH.

A défaut de subventions, des entreprises se positionnent pour financer l'installation collective. Ensuite, seuls les habitants-utilisateurs paient un abonnement mensuel correspondant à leur facture d'électricité. De quoi faciliter les votes en assemblée générale. Dans ce cas, la loi Climat et Résilience permet que le vote se fasse à la majorité simple en assemblée générale de copropriété. Zeplug est l'une de ces sociétés qui vit de financements parabancaires et de levées de fonds. « C'est comme un opérateur fibre qui a un potentiel d'abonnements avec plusieurs souscripteurs », explique Nicolas Banchet, son directeur général. L'abonnement comporte l'accès au service, la maintenance et des services comme la garantie de mobilité en cas de dysfonctionnement. Autrement dit, la mise à disposition d'un véhicule de remplacement ou de taxis.

« Si Madame Tout le monde veut une borne, il n'y aura pas de problème, mais si tous les copropriétés en veulent, ça ne fonctionnera pas tant en termes de dimensionnement du réseau qu'en demande de charge sur le réseau », nuance Emmanuel François, président de la Smart building alliance et à l'origine d'un consortium public-privé sur les convergences entre le bâtiment et la mobilité.

Pour ce spécialiste des infrastructures connectées, qui en oublierait presque que RTE a publié une étude démontrant le contraire, il faut réfléchir à l'échelle de la ville. « On va y être contraints pour des raisons écologiques et économiques », poursuit-il. « Nous voyons la vitesse de mutation de la mobilité thermique vers la mobilité électrique et il y a un grand risque  si l'on n'y prend pas garde dès maintenant que  les infrastructures ne suivent pas les usages, avec de réels problèmes à la clé pour les usagers », insiste Emmanuel François.

Les autoroutes

La réponse viendra peut-être des autoroutes. D'ici au 1er janvier 2023, les concessionnaires ont l'obligation d'installer une station de recharge sur toutes les aires. Sans attendre l'enveloppe de 100 millions d'euros débloquée par France Relance à l'automne dernier, APRR (groupe Eiffage) assure avoir équipé 60% des aires et vise 100% fin 2022. Sa société KiWhi Pass, qui propose une seule et unique carte d'accès et de paiement, se targue, elle, de couvrir 93% du réseau de bornes français.

Son concurrent Vinci Autoroutes se trouve un peu en deçà avec 55% de ses aires équipées à fin août 2021 et vise lui aussi 100% fin 2022. Pour cela, l'entité du géant BTP peut compter sur sa propre filiale partagée à Vinci Energies : Easy Charge. En attendant 2023, il est déjà possible de visualiser les bornes partout sur l'application de télépéage Ulys. L'utilisation dudit badge pour le paiement est par contre « encore au stade de la réflexion », indique Isabelle Spiegel, directrice de l'environnement du groupe Vinci.

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FOCUS. DANS LES COPROPRIÉTÉS, ENEDIS PEUT-IL AUGMENTER LA CADENCE ?

La loi Climat et résilience donne la possibilité à Enedis d'équiper les copropriétés d'une infrastructure collective pour faciliter la recharge des véhicules électriques, sans qu'elles n'aient à débourser un sou. Objectif : accélérer le déploiement des bornes de recharge dans ces parkings, encore très faiblement équipés. Un mécanisme jugé peu pertinent par les entreprises privées déjà positionnées sur ce marché. Quoi qu'il en soit, brancher les copropriétés constitue un défi de taille : seules 2% d'entre-elles sont équipées et encore de manière partielle. Explications.

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            LE SOMMAIRE DE NOTRE DOSSIER

Lire le premier épisode de notre enquête (publié lundi 13 septembre) :

À suivre mardi 14 septembre, une immersion dans l'écosystème des bornes de recharge, dans laquelle sera détaillée la complexité de cette chaîne de valeur avec sa multitude d'acteurs, allant des constructeurs automobiles aux énergéticiens, en passant  les groupes pétroliers et les pure-players. À cette occasion, La Tribune a sélectionné 11 "pépites" françaises qui vous sont présentées dans l'article ci-dessous :

Mercredi 15 septembre, le troisième volet de notre enquête abordera la problématique des "zones blanches", les aires d'autoroutes, les voieries, les copropriétés..., des espaces jugés prioritaires par le gouvernement. Mais les besoins sont partout, sur les parkings des entreprises, des supermarchés....

Et c'est parce que chaque région a ses propres spécificités que nous avons mobilisé l'ensemble de nos bureaux présents dans les 13 régions françaises pour dresser, jeudi 16 septembre, un état des lieux de chaque région en présentant leur feuille de route.

Enfin, le consommateur n'a pas été oublié. Le passage à la voiture électrifiée entraîne de nouveaux usages et de nouveaux comportements. Mais tourne aussi au casse-tête quand il est confronté à la multitude de cartes d'abonnement des opérateurs, la différence de prises, sans parler de la jungle tarifaire. Une nouvelle expérience-client et une nouvelle façon de consommer de l'automobile que nous vous présenterons vendredi 17 septembre sur la base de témoignages de conducteurs.

César Armand

14 mn

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Commentaires 3
à écrit le 16/09/2021 à 5:18
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l'illustration avec 100 places et cinq pour les electriques ? La Tribune est un journal eco, ses lecteurs savent compter. pas besoin de dessin.

à écrit le 15/09/2021 à 11:16
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"L'obligation est disproportionnée compte tenu du temps passé par nos clients qui restent 1h15-1h30 maximum" je fais mes courses en 15 minutes entre l'entrée et la caisse en sortie (facile quand on sait ce qu'on veut et connait le magasin), après l'o...

à écrit le 15/09/2021 à 11:12
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1 million de bornes de 22kw... à la louche : 2 réacteurs nucléaires.! C'est pas pour faire un calcul précis, c'est pour dire qu'il va falloir du "jus".

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