Logement : repenser l’habitat rural

« On devrait construire les villes à la campagne car l’air y est plus pur ! » Attribuée à Alphonse Allais, la formule pourrait bien devenir réalité, sous l’effet d’aspirations urbaines pour un cadre de vie plus proche de la nature. Mais il ne s’agit pas seulement de réinventer l’habitat rural, en le rendant plus accessible et plus sobre en énergie, il faut aussi imaginer un nouveau vivre ensemble. (Cet article est issu de T La Revue n°11 - « Habitat : Sommes-nous prêts à (dé)construire ? », actuellement en kiosque).
(Crédits : Istock)

Aller à la campagne, le temps d'un week-end ? Nombre d'urbains qui peuvent se le permettre le font régulièrement. Barbecue et piscine sont souvent au programme, dans de vieilles fermes retapées. Mais depuis les confinements dus à la pandémie du Covid-19, le mouvement a pris une autre dimension. Pourquoi, au lieu d'être enfermé dans un appartement en ville, ne pas s'installer carrément à la campagne, puisque le télétravail, de plus en plus répandu, l'autorise ? « Cette tendance n'est pas encore affirmée, tempère cependant Muriel Boulmier, conseillère régionale en Nouvelle Aquitaine, présidente de l'Union régionale HLM et membre du comité exécutif de l'Union sociale pour l'habitat. Certes, les clics, sur les grands sites d'immobilier, sont en hausse pour les régions, mais si l'on se fie aux renvois définitifs de courrier demandés à La Poste, on s'aperçoit que le mouvement est encore marginal. » En outre, il est plus fort dans le sens Paris-province, notamment en raison des lignes de TGV, dont le Paris-Bordeaux ou le Paris-Rennes, que dans le sens métropoles régionales vers la campagne environnante.

Un mouvement parfois subi

Cela dit, si les premiers qui ont bougé, ou en tout cas, caressent le projet de le faire, sont ceux des classes les plus aisées, qui font souvent aussi un travail intellectuel, pouvant s'exercer de n'importe où grâce au numérique, la question du pouvoir d'achat des moins bien lotis s'invite de plus en plus, compte tenu des loyers en hausse dans les grandes villes et du coût de la vie de plus en plus élevé. « Ce deuxième mouvement est donc davantage subi que choisi », indique-t-elle. Toujours est-il que la tendance, qui pourrait s'accentuer, pose non seulement des défis en termes d'habitats - que faut-il construire exactement et avec quels matériaux ? - mais aussi en matière d'aménagement du territoire. Car il faudra, pour que la réussite soit au rendez-vous, que les néoruraux trouvent, en plus du logement, un travail, des commerces, des loisirs sur place, le tout pour éviter les déplacements traditionnels d'une périphérie vers un centre. Il en va de leur temps et de leur portefeuille, alors que le prix de l'essence augmente, et de la lutte contre le réchauffement climatique.

« La façon d'y répondre est simple, déclare Alexandre Blanc, architecte au bureau Bakker et Blanc et professeur associé à l'École polytechnique fédérale de Lausanne, il faut se caler sur l'architecture vernaculaire. » Ce qu'il entend par là, c'est que les villages sont en général construits selon le plan suivant : des maisons le long d'une rue principale, avec une entrée-sortie dans l'espace public et un autre espace pour la vie de famille, côté jardin. Il s'agit donc, selon lui, de densifier ces villages, en étendant ce système, « au lieu d'aller implanter une villa en plein champ ! », dit-il. Une aberration, selon lui. Et il en note une autre : le fait que dans certaines réhabilitations de vieilles fermes, construites à l'origine pour les humains et les bêtes, le logement prend désormais toute la place, évidemment. Ce qui n'est pas forcément adapté, d'autant qu'auparavant, la présence des animaux permettait de profiter de leur chaleur... Cela dit, « les inquiétudes concernant le réchauffement climatique percolent dans la société, et contrairement à ce qui avait cours il y a encore cinq ans, les architectes ont aujourd'hui de plus en plus de demandes pour du recyclage et l'utilisation de matériaux décarbonés, de même que pour favoriser le bioclimatisme, dans l'objectif de tirer parti des conditions d'un site, de sa géomorphologie, de son environnement et du climat, enchaîne-t-il. C'est donc une redéfinition de l'acte de bâtir. » Et si certains architectes n'ont pas encore rejoint le mouvement, ils devront s'y habituer - sans se contenter de « greenwashing » dans leurs nouvelles propositions...

D'ailleurs, « il ne s'agit pas tant de produire plus d'énergie avec des panneaux solaires ou autres, que d'en consommer moins, grâce à des maisons vitrées, notamment, de même qu'il faut, pour atteindre une maison "passive", récupérer l'eau et la recycler, et simplement habiter au-dessus du sol. Sans compter qu'il faut éviter de se déplacer... Le danger est de surinvestir la technologie en pensant qu'elle va nous sauver ! », explique l'architecte.

Des habitologues à la rescousse

Pour les aider à y voir plus clair dans leurs projets, certains néoruraux ne font pas appel à un architecte, mais à un habitologue. « Ce n'est pas un métier, puisqu'il n'y a pas de véritable formation, même si nous venons d'en lancer une, mais une fonction », prévient d'emblée Claude Lefrançois, alias Papy Claude sur son blog, et habitologue de longue date. Ce « Docteur House » se définit plutôt comme un « médecin de campagne », qui visite les maisons des particuliers, les ausculte, établit un diagnostic et les soigne, en concentrant principalement ses activités sur le confort. « Les clients ne parlent pas de payer moins de chauffage ni de préserver le patrimoine, dit-il. Ce qu'ils veulent, en général, c'est gagner en confort thermique. » Pour ce faire, une fois le diagnostic posé, il propose des solutions, qui prennent en compte aussi bien la façon dont les maisons ont été bâties et parfois, voire souvent, mal entretenues, les usages que vont en faire les habitants - doivent-ils se rendre en ville ? Dans ce cas, mieux vaut une voiture électrique alimentée par des panneaux photovoltaïques, par exemple - que les coutumes locales, dont l'usage du bois, du pisé, de la pierre ou de l'argile. Pour cela, il se moque des modes et parfois même, lui aussi, des nouvelles technologies - surtout si elles font rêver les nouveaux propriétaires... « À la campagne, on a pour habitude de se débrouiller avec ce que l'on a », tranche-t-il. Toujours est-il qu'il s'agit avant tout pour lui de réhabiliter, dans leur environnement, les maisons en souffrance. « Certaines bâtisses ont été maltraitées, enduites avec des produits peu appropriés, ou isolées avec du polyuréthane, sans penser aux mouvements d'air, ce qui cause des moisissures à l'intérieur », énumère-t-il.

Mais au-delà des maux, nombreux, du bâti actuel, ce spécialiste s'inquiète de l'arrivée des néoruraux à la campagne. « Ces ex-urbains, comme je préfère les appeler, qui débarquent, veulent leur espace pour eux tout seuls ! », s'exclame-t-il. À l'encontre donc  des traditions de la campagne, fondées sur le voisinage et l'entraide, comme le souligne également l'architecte suisse Alexandre Blanc. En conséquence, Claude Lefrançois s'inquiète d'une relation explosive à l'avenir entre ruraux et néo-ruraux, ne serait-ce que sur la question du foncier.

Un usage plus sobre du foncier

D'ailleurs, cette question est de plus en plus au cœur du débat. « La loi Climat et Résilience d'août 2021 et les premiers décrets d'avril 2022 relatifs à la lutte contre l'artificialisation des sols, portant respectivement sur la nomenclature des terres artificialisées et sur l'intégration des objectifs de réduction de l'artificialisation dans les schémas régionaux d'aménagement, de développement durable et d'égalité des territoires, engagent la France dans une utilisation très sobre du foncier, avec pour objectif ultime zéro artificialisation nette », relève Muriel Boulmier, la conseillère régionale. Fini, donc, les centres commerciaux au milieu de nulle part, qui ont défiguré les campagnes... Et place à l'aménagement des bourgs ruraux. Mais comment ? « Si ce qui est encore désirable dans l'esprit des nouveaux venus, c'est une maison individuelle avec garage et jardin, alors la transformation d'un presbytère en logements collectifs ne va pas séduire », poursuit-elle. C'est pourtant vers ces solutions, ou des formules mixtes, que se dirigeront sans doute les élus dans les villages. Avec un avantage en prime : la mixité sociale, faite de propriétaires et de locataires. Le tout assorti, évidemment, de contraintes réglementaires sur la consommation énergétique et les matériaux, pour de petits immeubles. La construction ou la rénovation de ces ensembles est toutefois aujourd'hui pénalisée par les effets de la reprise économique en Asie et la guerre en Ukraine, qui renchérissent le prix du bois et de l'acier...

Au-delà de cette nouvelle tendance, qui demande donc encore à se confirmer, la ruralité doit aussi combattre d'autres maux, tels que l'isolement des personnes âgées, très nombreuses en ruralité. « Outre la mixité sociale, la réflexion des élus porte également sur la nécessité de faire venir des familles et donc des jeunes, et sur l'intergénérationnel », indique d'ailleurs Muriel Boulmier. Reste que si de plus en plus de villages entreprennent de construire, au lieu d'Ehpad, des habitats communs pour personnes âgées non dépendantes mais qui ne veulent pas ou ne peuvent plus vraiment vivre seules, les exemples de lieux co-générationnels, mêlant différentes tranches d'âge, sont certes « intellectuellement intéressants, ajoute-t-elle, mais encore peu nombreux... » « Il existe cependant quelques projets intégratifs et des "clusters", de même que des habitats coopératifs, sur une base de non-ségrégation, indique de son côté l'architecte Alexandre Blanc. L'idée étant de co-habiter. » Ce qui, selon lui, dépend davantage des structures, notamment économiques, de l'écosystème qui accueille que de son bâti. Mais aussi de sa culture... « À la campagne, l'idée qu'il faut venir en aide à son voisin, même si on ne l'apprécie pas, est bien ancrée, mais de là à tout partager, il y a un pas, s'enflamme l'habitologue Claude Lefrançois. Si les néo-ruraux apportent cette nouvelle notion à la campagne, les "indigènes" auront du mal à comprendre ! »

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Commentaires 5
à écrit le 13/11/2022 à 14:36
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La réduction de l'émission des COV n'implique-t-elle pas de changer de modèle urbain en revenant à la structure "village" : habitat-travail-commerces-loisirs proches afin de limiter les déplacements en voiture ?

à écrit le 12/11/2022 à 10:00
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« On devrait construire les villes à la campagne car l’air y est plus pur ! » Attribuée à Alphonse Allais" Surement en 1900 ,mais aujourd’hui : Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la qualité de l'air n'est pas bien meilleure en zone ru...

le 12/11/2022 à 18:08
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Les plus graves dangers sont invisibles à l'oeil.

à écrit le 12/11/2022 à 9:14
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Cet été j'ai vu des parisiens cadres moyens à superieurs dont le discours était franc: Paris c'est bien pour se faire un bon CV et ensuite on part de chez les fous !" CE qui est la théorie mais bien souvent la pratique, et ils l'entrevoient eux-mêmes...

le 12/11/2022 à 11:47
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Autre constat , dans le sud ouest le centre de gravité reste Toulouse avec des villes satellites moyennes de 40 ou 50.000 habitants à moins d'une heure de trajet . Et les cadres qui s'y installent y viennent en fin de carrière en provenance de la ré...

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