Le "Say on climate" de Total à l'épreuve des actionnaires

Les assemblées générales des grands groupes pétroliers sont devenues le lieu de débats intenses sur leur transition énergétique. De mieux en mieux outillés et renseignés sur la question, les actionnaires exigent plus d'engagements des majors pour s'assurer de leur capacité à atteindre la neutralité carbone. Comme celles de BP, de Shell, de Chevron et d'ExxonMobil, la prochaine AG de Total sera marquée par une pression accrue de certains investisseurs.

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(Crédits : Total)

Fini les assemblées générales où les patrons des majors pétrolières déroulent placidement leur stratégie devant leurs actionnaires. La saison 2021 des AG s'est amorcée sur un tout autre ton avec pour principaux acteurs des actionnaires "combatifs et très techniques", soulève Paul Kielwasser, responsable de l'audit des produits financiers durables chez Novethic. Et l'assemblée générale de Total, qui doit avoir lieu ce vendredi 28 mai, ne devrait pas y échapper.

Fin connaisseur du secteur, Paul Kielwasser observe cette année une nouvelle étape dans l'engagement des actionnaires à l'égard des compagnies pétrolières, qui consiste à créer une pression sur l'entreprise afin de la pousser à améliorer ses pratiques en matière environnementale (voir notre encadré "A retenir").

Le climat, nouvelle étape de l'engagement actionnarial

"Entre 2018 et 2020, il y a eu une première phase avec une explosion de l'engagement actionnarial. Aujourd'hui, nous assistons à une deuxième phase qui concorde avec la présentation de la stratégie net zéro des grands pétroliers. Ces derniers tentent de montrer patte blanche, mais les investisseurs veulent savoir ce que concrètement ces stratégies signifient, si elles sont bien compatibles avec des objectifs climatiques crédibles ou si les compagnies pétrolières essayent simplement de s'acheter du temps", expose-t-il.

"Des analyses très précises montrent que les émissions de gaz à effet de serre de Shell en 2030 seront supérieures de 30% à la trajectoire nécessaire pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C", rappelle ainsi Paul Kielwasser.

L'exemple du conseil d'administration du géant britannique BP est marquant. Pendant l'assemblée générale, qui s'est tenue mi-mai, les membres du conseil ont clairement laissé transparaître leur étonnement face à la technicité des questions qui leurs étaient posées.

"Lors de l'assemblée générale de BP,  il y a eu une heure de questions. Toutes étaient sur le climat. Pour celle de Shell, il y a eu 2h30 de questions et les deux tiers concernaient le climat", rapporte Paul Kielwasser. "Désormais, les dirigeants et conseils d'administration sont obligés de défendre leurs choix stratégiques", poursuit-il.

Les scores obtenus par les résolutions externes proposées contre la direction des majors sont une autre manifestation de cette pression grandissante exercée par les investisseurs. La résolution portée par l'association environnementale néerlandaise Follow This, qui demandait à Shell de se donner des objectifs plus ambitieux, a ainsi été soutenue par un peu plus de 30% des votes. Un soutien qui a plus que doublé en un an. La semaine précédente, l'association avait proposé une résolution similaire auprès du géant britannique BP, qui a été soutenue par 20,65% des actionnaires. Un score également en forte hausse par rapport à 2020.

AG historique chez ExxonMobil

De l'autre côté de l'Atlantique, la pression des investisseurs est toute aussi grande. Et, l'assemblée générale de l'américain ExxonMobil, qui s'est tenue hier, a été le théâtre d'une évolution majeure pour le pétrolier, qui accuse un retard criant en matière de transition énergétique. Au moins deux des quatre candidats au conseil d'administration proposés par le fonds activiste Engine N°1, qui avait lancé en fin d'année dernière une campagne appelant l'entreprise à miser moins sur le pétrole et le gaz et plus sur les énergies renouvelables, ont été retenus. Les résultats concernant un troisième candidat proposé par Engine N°1 seront, eux, connus plus tard.

Une résolution externe, présentée par le français BNP Paribas, a également été votée par les actionnaires. Elle contraint ExxonMobil de réaliser un rapport expliquant si ses activités de lobbying sont bien en ligne avec les objectifs de l'Accord de Paris sur le climat.

Chez Chevron, qui tenait également son assemblée générale annuelle mercredi 26 mai, une proposition demandant à ce que l'entreprise réduise les émissions de gaz à effet de serre de ses produits a recueilli 61% des votes, malgré l'opposition du conseil d'administration.

La stratégie climat de Patrick Pouyanné chez Total en question

L'assemblée générale de Total, qui se tiendra vendredi prochain, marquera également un tournant dans le dialogue entre les investisseurs et le conseil d'administration. Ce sera, en effet, la première fois qu'une major pétrolière propose à ses actionnaires de s'exprimer sur sa stratégie climat à travers un vote consultatif. Dans le jargon financier, on parle du "Say on climate", pour reprendre le modèle du "Say on pay", qui est l'obligation pour les entreprises cotées de soumettre au vote des actionnaires leur politique de rémunération des dirigeants.

"Le say on climate est une bonne pratique qui émerge, notamment dans le monde anglo-saxon. La question climatique est devenue tellement stratégique pour les entreprises, a fortiori celles dont l'intensité carbone est très forte, qu'il est nécessaire que le conseil d'administration propose, lui-même, aux actionnaires une résolution sur ce sujet", observe Aurélie Baudhuin, directrice de la recherche ISR au sein de la société de gestion Meeschaert AM.

Meeschaert AM dialogue avec Total depuis de nombreux mois pour le pousser à présenter cette résolution "Say on climate". "Nous avons un dialogue très constructif avec l'entreprise, qui a réalisé des avancées fortes, avec notamment une évolution importante dans les énergies renouvelables", indique Aurélie Baudhuin.

Malgré cette dynamique, la petite société de gestion indépendante a déjà déclaré qu'elle voterait contre la stratégie climat de Total, car "les avancées sont encore insuffisantes", justifie Aurélie Baudhuin. L'actionnaire souhaite notamment que le pétrolier aille plus loin dans ses objectifs de réduction des émissions indirectes, celles liées à l'utilisation de ses produits (scope 3), en partageant des objectifs de réduction concrets et chiffrés au niveau mondial. Elle demande également l'arrêt de l'exploration de nouveaux gisements pétroliers et gaziers.

Toutefois pour saluer les "progrès", "la réactivité", et "l'écoute constructive" de Total, Meeschaert AM votera pour le renouvellement du mandat de Patrick Pouyanné, le PDG du groupe tricolore. "Total est dans le top 3 des entreprises du secteur gaz et pétrole les plus engagées sur le climat", rappelle Hélène Baudhuin.

D'autres investisseurs, comme le gestionnaire de fonds OFI Asset Management et l'Ircantec, ont également annoncé qu'ils voteraient contre la stratégie climat de Total. Malgré ces prises de position, la stratégie de neutralité carbone de Total devrait, sans surprise, être largement adoptée vendredi prochain. "Certains actionnaires vont voter pour, sur la forme, car ils souhaitent encourager cette première résolution Say on climate", anticipe Hélène Baudhuin. "Il faudra aussi regarder les abstention car cela constitue un outil d'engagement critique", souligne-t-elle.

"C'est difficile de dire qu'une politique sur le climat mérite d'être rejetée, car en soit c'est un progrès", relève, pour sa part, Paul Kielwasser. "Toutefois, si les votes favorables passaient sous la barre des 90%, voire des 85%, ce serait un vrai événement", ajoute-il. L'image de Total pourrait en sortir écornée et ce vote (bien qu'il ne soit en aucun cas contraignant) pourrait obliger l'entreprise à revoir à la hausse certains de ses engagements.

De nouveaux outils aux mains des investisseurs

Quelle que soit l'issue de la consultation, la transition énergétique sera "un thème majeur de l'assemblée générale", prévoit la gestionnaire d'actifs, pour qui ce sujet est devenu inévitable. Selon elle, ce dialogue de plus en plus poussé avec les actionnaires, est aussi lié aux nouveaux outils dont disposent ces derniers, à l'image du tout dernier rapport de l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Publié le 18 mai dernier, il exhorte le monde à renoncer dès maintenant "à tout nouveau projet pétrolier ou gazier, au-delà de ceux déjà approuvés, s'il veut atteindre d'ici à 2050 la neutralité carbone et avoir une chance de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C".

"C'est un changement de paradigme majeur. C'est la première fois que l'AIE,  l'organisme de référence dans le secteur, exprime de manière aussi nette et franche la nécessité d'arrêter les nouvelles explorations", souligne Hélène Baudhuin.

Pour Paul Kielwasser, il est encore trop tôt pour observer les effets de ce rapport sur les stratégies des majors du pétrole. Mais désormais, ces dernières ne pourront plus s'appuyer sur les hypothèses de l'AIE pour justifier l'exploration de nouveaux gisements.

Convergence des actionnaires

Pour des raisons environnementales ou de rentabilité financière à plus long terme, les investisseurs sont, quant à eux, de plus en plus nombreux à pousser les majors à faire davantage d'efforts pour embrasser une trajectoire compatible avec l'Accord de Paris sur le climat. Pour Aurélie Baudhuin, il n'y a plus de profil type de l'actionnaire engagé. Du petit acteur indépendant à l'investisseur institutionnel, en passant par des plus grosses sociétés de gestion... "il y a progressivement une convergence en termes de conviction", relève-t-elle.

Une opinion corroborée par les chiffres. Aujourd'hui, la coalition Climate Action 100 +, qui dialogue avec les 100 plus grosses entreprises émettrices au niveau mondial, regroupe 575 investisseurs. Ensemble, ils représentent un encours sous gestion de quelque 54 mille milliards de dollars, soit un tiers des encours sous gestion dans le monde.

À retenir


  • Comment l'actionnaire engagé peut exercer son pouvoir ?

    L'exercice consiste en un jeu d'influence, seul ou en coalition, qui peut monter en puissance selon la réaction de l'entreprise ciblée. L'engagement commence par le dialogue. Il s'agit d'un échange privé entre l'actionnaire et les dirigeants et/ou le conseil d'administration de l'entreprise. Ensuite, en cas d'échec, l'actionnaire peut choisir de poser une question lors de l'assemblée générale ou de faire un vote d'opposition. Il s'agit alors d'exprimer publiquement une inquiétude. L'étape d'après, c'est la résolution. Elle est plus compliquée à mettre en œuvre [il faut représenter au moins 0,5% de la capitalisation boursière de l'entreprise, ndlr], mais aussi plus contraignante. Il s'agit de proposer un changement dans la stratégie de l'entreprise. En dernier recours, l'investisseur peut décider de sortir du capital.

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