L'alsacienne Croisieurope va naviguer de nouveau sur les fleuves du monde

SERIE D'ÉTÉ. SAGAS D'ENTREPRISES FAMILIALES DANS LE GRAND-EST (4/4). L'entreprise alsacienne spécialisée dans les croisières et dirigée par la famille Schmitter a décliné sur les fleuves du monde, puis sur les canaux et les océans son concept né sur le Rhin. La crise du Covid a failli tout arrêter.

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La famille Schmitter, fondatrice de CroisiEurope, réunie entre Lucas Schmitter, à gauche, et Christian Schmitter, à droite.
La famille Schmitter, fondatrice de CroisiEurope, réunie entre Lucas Schmitter, à gauche, et Christian Schmitter, à droite. (Crédits : DR)

En deux générations, les descendants de Gérard Schmitter ont établi un leader européen de la croisière fluviale : 55 bateaux, 1.700 salariés, 196 millions d'euros de chiffre d'affaires. En une année, juste après l'arrivée de la troisième génération, toute l'entreprise a failli s'écrouler. "Nous avons ressenti les conséquences de la crise comme une profonde injustice, parce que nous n'avions commis aucune erreur de gestion. La croisière était un peu le bouc émissaire de cette crise sanitaire", analyse Christian Schmitter, président de CroisiEurope. En avril 2020, le Covid a mis l'ensemble de la flotte à quai. Le chiffre d'affaires annuel s'est effondré à 19 millions d'euros. L'entreprise a eu recours à trois prêts garantis par l'Etat (PGE) pour faire face à ses obligations.

Recapitalisation cet été

Pendant le confinement, il a fallu conserver 120 salariés en activité pour garder les bateaux et rassurer les clients. Afin de sortir de son impasse financière, CroisiEurope a dû être recapitalisée cet été par les membres de la famille fondatrice. Les menaces d'une ouverture forcée du capital ou de la vente d'une partie des actifs ont pesé comme des épées de Damoclès. Elles ont pu être écartées, "au terme de terribles négociations avec les banques", se rappelle Monique Jung, directrice de l'Adira, l'agence de développement économique alsacienne qui a accompagné et conseillé l'entreprise lorsqu'elle s'est trouvée fragilisée. Les actionnaires familiaux s'étaient jusqu'alors habitués à des croissances annuelles à deux chiffres et à une rentabilité voisine de 3 %.

"Nous sommes sauvés depuis juillet 2021", confirme Lucas Schmitter, directeur commercial de CroisiEurope. Drôle de baptême du feu pour les héritiers de la troisième génération. Lucas, Kim, Deborah et Jordan Schmitter, tous âgés de moins de 30 ans, viennent d'accéder à des responsabilités dans l'entreprise familiale. Comme leurs parents, ils sont quatre membres de la famille opérationnels et se partagent des fonctions complémentaires : commercial, hôtellerie, navigation, finance.

Vingt ans d'expérience en une année de Covid

"On a grandi sur les bateaux avec nos nounous. Les parents nous ont donné rapidement des responsabilités. Ils comptent sur nous, ils nous font confiance, on se forme mais on ne possède pas encore toutes les clés", témoigne Lucas Schmitter, titulaire d'un Master de l'Ecole de Management de Strasbourg. "La crise du Covid nous a donné vingt ans d'expérience. L'année dernière, on a passé notre temps à faire et à défaire, à annuler des croisières, à les reprogrammer, à rassurer les clients. La faillite de Thomas Cook a quand même laissé une ardoise de plusieurs centaines de milliers d'euros", détaille Lucas Schmitter.

Cet été, les bateaux ont enfin quitté les ports. Le programme proposé aux croisiéristes est encore allégé, concentré sur les fleuves français et la Méditerranée où un nouveau bateau de croisière maritime, la Belle des Océans (130 passagers), navigue entre Nice et la Corse. Le chiffre d'affaires prévisionnel s'établit entre 85 millions d'euros et 100 millions d'euros pour 2021. La reprise des croisières plus lointaines, programmées depuis quelques années en Asie ou en Russie, attendra 2022.

Diversifications en série

"CroisiEurope est devenu l'un des fleurons de la région, une entreprise mondiale avec un savoir-faire sans équivalent", constate, admirative, Monique Jung. La croissance a été régulière depuis l'achat d'un premier bateau par Gérard Schmitter, ancien potier, entrepreneur de travaux publics devenu organisateur de déjeuners dansants sur le Rhin en 1976. Dès 1993, les premiers bateaux d'Alsace Croisières, bientôt rebaptisée CroisiEurope, ont navigué vers le Danube et l'Europe de l'Est. En 2000, des croisières sont organisées sur l'Elbe et sur le Pô. Le chiffre d'affaires atteint alors 45 millions d'euros. En 2007, les premières croisières maritimes en Adriatique ont coïncidé avec l'internationalisation de la clientèle (40 % de fréquentation étrangère sur les bateaux). En 2014, deux ans après le décès de Gérard Schmitter, CroisiEurope a commandé son premier bateau à aubes, le Loire Princesse, au chantier naval STX à Saint-Nazaire. La diversification s'est encore poursuivie avec des péniches de luxe, destinées à la navigation sur canal, et avec un second bateau maritime en 2020.

"Nous avons toujours préféré la croissance organique à la croissance externe, pour une question d'homogénéité de nos bateaux", argumente Christian Schmitter. Sur 55 bateaux en exploitation, 48 sont détenus en propre. Sept bateaux étaient affrétés avant la crise en Russie et sur le Mékong.

Pas question de concurrencer les gigantesques clubs de vacances flottants de la concurrence : le plus gros des bateaux, la Belle de l'adriatique, n'accueille que 200 passagers. "La tendance, c'est le slow tourisme", remarque Lucas Schmitter, qui entend imaginer de nouveaux itinéraires "exotiques" sur les fleuves aux Etats-Unis, où CroisiEurope n'est pas encore présente. La Belle des Océans est déjà appelée à naviguer sur un itinéraire inédit, entre Saint-Pierre-et-Miquelon et le Canada.

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