La fin de l'Autriche-Hongrie (6/8) : le chaos économique

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Béla Kun, dirigeant communiste hongrois, au pouvoir durant l'année 1919.
Béla Kun, dirigeant communiste hongrois, au pouvoir durant l'année 1919. (Crédits : DR)
Cent ans après le début de la Première Guerre mondiale, La Tribune revient sur une des suites majeures de ce conflit, la fin de l’Autriche-Hongrie, et sur ses conséquences économiques. Aujourd’hui, la situation économique des États successeurs après l’éclatement.

Les États successeurs sont nés d'états de fait. Leur naissance n'est pas le fruit d'une lente maturation historique, elle est le fruit de proclamations et d'occupations permises par l'effondrement des structures politiques de la Double Monarchie.

Un état de fait sanctionné ensuite par les alliés dans les traités de Saint-Germain et de Trianon. Mais économiquement comme politiquement, ces nouveaux pays se retrouvent face à une page (presque) blanche. Et leur premier défi sera de construire une cohérence.

Le manque de cohérence de l'État Serbe, Croate et Slovène...

L'État des Serbes, Croates et Slovènes est encore moins cohérent. La Slovénie était économiquement très liée à l'Autriche, la Croatie à la Hongrie. La Bosnie, province turque jusqu'en 1878 demeure enclavée. Ces trois territoires ont bien peu en commun avec l'ancien Royaume de Serbie dont l'activité principale avant la guerre était l'élevage porcin et encore moins avec la Macédoine, turque jusqu'en 1912, bulgare jusqu'en 1913 et tournée vers l'Égée et l'Anatolie.

À ces difficultés s'ajoutent des problèmes politiques majeurs pour le nouvel État. Croates et Slovènes refusent la domination serbe et réclament une fédéralisation de l'État. Les Serbes y voient une remise en cause de l'unité nationale et poussent pour une centralisation à la française. Cette lutte interne va peser sur le nouvel État durant toutes les années 1920, provoquant des crises politiques qui culminent le 20 juin 1920 lorsque, en plein parlement, le député nationaliste serbe Punisha Racic tire sur des députés croates, tuant, Stepan Radic, leur chef.

... et des autres

Mais l'Etat SCS n'est pas le seul État incohérent. Les frontières tchécoslovaques incluent au moins cinq peuples. Les Tchèques et les Slovaques, dont l'entente est parfois difficile, mais aussi les Allemands des Sudètes et les Polonais de la région de Teschen. Surtout, le pays est l'addition mal fichue de la province la plus industrialisée de l'ancien empire d'Autriche (la Bohème) qui fonctionnait en symbiose avec ce qui est devenue la république autrichienne et de régions rurales de Slovaquie traditionnellement dépendantes de propriétaires hongrois.

L'Autriche et la Hongrie sont ethniquement plus cohérentes, mais pas forcément économiquement. La Hongrie perd ainsi une grande partie de ses terres à blé, cédées à l'Etat SCS (Voïvodine) ou à la Roumanie (Transylvanie). Ces frontières n'ont jamais existé, pas plus que celles avec la Tchécoslovaquie et certains propriétaires disposent désormais de terres dans deux ou trois pays. Ce qui pose bien des problèmes à une « Grande Roumanie » qui cherche aussi sa cohérence.

Quant à l'Autriche, c'était un territoire étrange, une langue de terre montagneuse et assez déserte mariée à une métropole démesurée : un habitant sur trois de la nouvelle république demeure à Vienne. Construire des économies cohérentes avec de tels territoires relève de la gageure. D'autant que les réseaux commerciaux qui faisaient vivre les régions de l'empire se désagrègent. Jusqu'ici accoutumés à vivre ensemble, ces territoires vont devoir apprendre à vivre séparés.

Coupure des réseaux ferroviaires

Car, comme sur le plan monétaire, le maintien d'une union douanière semble rapidement impossible. La conférence des ambassadeurs mis en place en novembre 1918 à Vienne n'aboutit à rien. Durant l'hiver 1918-1919, une course de vitesse s'engage entre la Tchécoslovaquie et l'Autriche pour la maîtrise du matériel roulant des anciens chemins de fer impériaux.

La frontière ferroviaire est coupée, Prague interdisant à ses trains de pénétrer en Autriche et saisissant d'autorité les trains autrichiens. Dans l'ensemble de la région, le transport ferroviaire normal ne sera rétabli qu'en novembre 1921, après la conférence de Portorose, dans l'actuelle Slovénie. Dans l'immédiat, le commerce est fortement compromis.

Vague de protectionnisme

D'autant que la volonté tchécoslovaque, roumaine et « yougoslave » de protéger le matériel industriel existant et de freiner la volonté autrichienne d'exporter son inflation conduit ses trois pays à imposer rapidement des droits de douane ciblés contre les produits autrichiens de 150% à 200%.

Bientôt, le blé hongrois fit l'objet du même traitement et l'Autriche ne tarda pas à riposter avec la même arme. Là encore, ce qui était quelques mois plus tôt un commerce interrégional fut durement touché. D'autant plus que l'Autriche et la Hongrie font, jusqu'à la ratification des traités, l'objet d'un embargo des alliés. Et la division s'inscrit dans la durée. La demande des alliés à la Yougoslavie et à la Tchécoslovaquie dans la Traité de Saint-Germain de septembre 1919 de donner à l'Autriche certaines préférences commerciales restera lettre morte. La rivalité avec Vienne reste forte.

En 1920, une alliance politique et économique est fondée sous la pression française entre la Tchécoslovaquie, la Roumanie et l'Etat SCS. C'est la « petite entente. » Mais sa cohérence est là encore contestable. Les tentatives de retour à une union douanière entre les États successeurs en élargissant cette entente échouent à Portorose, notamment sous la pression allemande (qui ne veut pas voir l'Autriche s'ancrer à l'Est et à la France), mais aussi tchécoslovaque.

Approvisionnements coupés et marchés fermés

Cette création de frontières entre d'anciennes régions coupe les industries de ces États de leurs approvisionnements traditionnels, notamment pour l'industrie autrichienne dépendante du lignite tchèque, et de leurs marchés naturels, notamment la métropole viennoise pour les produits tchèques.

La situation était d'autant plus complexe que l'Autriche-Hongrie était déjà un pays fermé, protectionniste qui avait beaucoup compté sur le développement de sa demande intérieure pour favoriser une industrie qui, du reste, ne figurait guère parmi les plus puissantes d'Europe. Sans compter que, comme ailleurs en Europe, il faut reconvertir l'économie de guerre en économie de paix pour laquelle la demande extérieure était inexistante.

Un après-guerre plus difficile qu'ailleurs ?

Sans surprise, les deux premières années de paix furent très difficiles. Récession, inflation, chômage de masse et pénuries furent le quotidien des anciens sujets des Habsbourg. Difficile cependant de dire si le chaos de l'éclatement rendit la situation plus grave et si la crise y fut plus rude qu'ailleurs en Europe. Certes, il y eut de fortes secousses sociales - révolution de Bela Kun en Hongrie entre mars et septembre 1919 et tentative de coup d'État communiste le 15 juin 1919 à Vienne. Mais on n'oubliera pas qu'à la même époque, l'Europe entière était secouée par les grèves et les soulèvements.

L'Allemagne écrasa la révolution spartakiste en janvier 1919, l'Italie fut touchée par un vaste mouvement d'occupation d'usines qui désorganisa le pays. Même la Suisse connut alors des grèves générales et violentes. La crise de reconversion touchait l'ensemble du vieux continent. Il est donc difficile de définir l'impact exact de l'éclatement monétaire et douanier sur ces économies dans l'ensemble des causes de la crise qui frappa alors ces pays.

>>> Demain : Inflations, déflations et stabilisation (7/8)

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Commentaires
a écrit le 11/08/2014 à 23:36 :
Un siècle plus tard, les liaisons ferroviaires qui traversent les pays de l'ex-empire austro-hongrois n'ont pas encore retrouvé la qualité, rapidité et fréquence d'avant la première guerre mondiale. Certains de ces pays ont procédé à l'enlèvement des rails après la seconde guerre.
La destruction de l'empire qui se prétendait "créative" a d'abord fait fuir les élites ...créatives.
a écrit le 11/08/2014 à 14:24 :
Avec un tel demantèlement de l Europe centrale dicté par les vainqueurs de 1918, le prochain confilt de 1938 etait devenu inévitable.
Les " traités" de St Germain et du Trianon mettront l Europe a feu et a sang 20 ans plus tard. Ni plus ni moins !
C est un peu compatable à la situation en Irak aujurs d hui, un pays artiificiel né de la plume de quelques politiques débiles en 1920 pour demanteler l empire Otoman.
Réponse de le 11/08/2014 à 17:27 :
L'essentiel de ce que vous dites est juste mais vous passez à côté de l'essentiel, c'est que pour l'Europe Centrale comme pour le Moyen-Orient, il ne s'agit pas d'incompétence, mais d'une volonté de créer le désordre. Cela porte un nom : "la destruction créative".
a écrit le 11/08/2014 à 12:48 :
Paradoxalement les après-guerres peuvent être bien pire que les périodes de guerre; car il faut solder les dettes, les hommes reviennent du front et le chômage explose, l'organisation du ravitaillement en temps de guerre cesse alors que le marché libre ne s'est pas encore remis en place; des groupes armés écument les territoires, dur de tout redémarrer et de refaire confiance à l'état. En France, la population pendant l'après guerre recevait en moyenne moins de calories par jour que pendant l'occupation et un climat de guerre civile s'était mis en place. Observons ce qui se passe en Libye.

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