Écran si tu savais... La Vie en Visio

CHRONIQUE - Qu’il soit de cinéma, de télé, de smartphone, d’ordinateur ou de tablette, l’écran est partout. Révélateur des transformations de notre société, il en est parfois à l’origine. Un double rôle que décrypte Jonathan Curiel* pour T La Revue. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°9 "Travailler, est-ce bien raisonnable?", actuellement en kiosque)

3 mn

(Crédits : Astrid di Crollalanza)

Qui aurait prédit il y a 2 ans que la vie au travail pour les cadres (de moins en moins « dynamiques ») se résumerait quasi exclusivement à un écran ?

Après les mails, les conference calls, place désormais aux réunions derrière son écran. C'était l'un des derniers moments où l'on échappait encore à l'ordinateur. Les réunions physiques. On y voyait des gens en chair et en os ; on parlait du temps, des nuages, du réchauffement climatique, des prochaines vacances ; on se servait un café tiède dans un gobelet en carton avec une touillette en bambou recyclable. Enfin, on n'échappait pas tout à fait à son écran... puisqu'une fois en réunion, chacun se ruait comme une bête sur son téléphone portable comme s'il croulait sous les urgences et qu'il ne pouvait quitter des yeux SMS, WhatsApp et autres réseaux sociaux au cas où un copain bien inspiré posterait une photo le ventre à l'air depuis son club all inclusive.

Ce temps est révolu. Les réunions s'effectuent désormais en « distanciel », par Zoom, Teams ou autres logiciels stars qui ont tutoyé des niveaux stratosphériques en Bourse pendant la pandémie. Plus de propos introductif, de lien social, de serrage de main un peu mollasson. On entre dans le dur direct. On se doit d'être particulièrement concentré, l'œil plissé, tendu vers les différentes fenêtres et interlocuteurs. On navigue évidemment en même temps sur Internet pour commander ses courses hebdomadaires et parcourir quelques articles passés à la trappe. Seule l'apparence compte sur Zoom. Surtout celle du haut. Le bas n'a plus d'importance (jogging troué, caleçon élimé, legging, tout y passe...) puisqu'on ne le voit pas.

On peut choisir un fond d'écran ressemblant à un vrai bureau, à une salle de classe ou un paysage paradisiaque. On peut aussi trouver un endroit neutre chez soi, y placer une petite plante défraîchie et coller derrière soi des Post-it fluorescents, signes d'une grande occupation, d'une organisation sans faille et d'une pensée toujours en mouvement.

On ne se coupe plus la parole par crainte de créer un brouhaha incompréhensible. Chacun prend la parole l'un après l'autre. On ne débat plus vraiment, en distanciel. On ne se confronte plus. On « prend les points », simplement. On se quitte rapidement, efficacement, sans effusion.

On passe ensuite dans une autre réunion Zoom. Sans transition. C'est reparti. Présentation expéditive, on fixe l'objet de la réunion et la parole est redistribuée. On espère toujours s'y soustraire, l'écran permettant de se planquer tout de même un peu. Être là sans être là. « Zoom-fatigue » perceptible après deux ans de pratique. On ne marche plus dans les couloirs de son lieu de travail, d'une salle à l'autre, on ne discute plus près de la photocopieuse avant d'aller déjeuner, la bave aux lèvres, au restaurant d'entreprise. La sédentarité est toujours plus grande. On retrouve même son écran lors de la pause déjeuner chez soi devant une série, plateau-repas bancal sur les genoux.

La fiction semble être devenue réalité, même dans le merveilleux monde du travail.

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* Directeur général adjoint des programmes d'un groupe de média TV, Jonathan Curiel est également l'auteur de Génération CV (Favard, 2012), Le Club des pauvres types (Fayard, 2015), Vite ! - Les nouvelles tyrannies de l'immédiat ou l'urgence de ralentir (Plon, 2020) et de La société hystérisée (L'Aube, 2021).

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Article issu de T La Revue n°9 "Travailler, est-ce bien raisonnable?" - Actuellement en kiosque et disponible sur kiosque.latribune.fr/t-la-revue

T La Revue n°9

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