La "taxe Gafa" de Bruno Le Maire, coup d'épée dans l'eau ou coup de poker ?

Le dg de renault doit rester le president de l'alliance, dit le maire
Gonzalo Fuentes

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Gonzalo Fuentes
Puisque l'Europe tarde à agir, alors la France prend les devants. Conformément aux "menaces" qu'il profère sur tous les plateaux télé depuis quelques mois, Bruno Le Maire a annoncé, dans les colonnes du JDD dimanche 20 janvier, la mise en place prochaine de sa taxe sur le chiffre d'affaires des entreprises du numérique. Surnommée de manière imprécise "taxe Gafa", la mesure vise en priorité les géants comme Google, Apple, Facebook et Amazon. Et pour cause : grâce aux techniques d'optimisation fiscale, les champions de la nouvelle économie ne paient que 9% d'impôt en France, contre 23% en moyenne. « Une question de justice et d'efficacité » et « un enjeu majeur du XXIè siècle » d'après Bruno Le Maire.
Si les géants du Net sont bien les premiers visés, la future taxe Le Maire s'appliquera en réalité à "toute entreprise proposant des services numériques", dont le chiffre d'affaires "dépasse 750 millions d'euros au niveau mondial et 25 millions d'euros en France". Autrement dit, il ne s'agit pas d'une taxe sur les Gafa, mais sur les entreprises du numérique en général, y compris françaises et européennes.
La future loi, qui s'inspire du projet franco-allemand présenté en décembre, devrait viser les entreprises du secteur de la publicité en ligne, celles qui vendent des données à des tiers, et celle qui pratiquent l'intermédiation, c'est-à-dires les places de marché comme Amazon. D'après un rapport de la députée Bénédicte Peyrol (LREM), le texte européen, s'il voit le jour, concernera « entre 120 et 150 entreprises dans le monde, dont environ 50% américaines, 30% européennes, le reste étant surtout l'Asie, notamment la Chine ». Sa version française devrait donc toucher les mêmes cibles. Parmi elles, une source d'une fédération professionnelle du numérique indique à La Tribune que "moins de dix" entreprises françaises pourraient être concernées.
Des acteurs comme Criteo, SoLocal, Cdiscount ou encore Le Bon Coin font partie des champions français qui dépassent les seuils fixés par le gouvernement.
De son côté, l'Association des Services Internet Communautaires (Asic), fustige une "taxe idéologique" qui "risque d'handicaper les acteurs français dans leur croissance" :
D'après Bruno Le Maire, la taxe Gafa vise à compenser la faible imposition des géants du numérique. "ll n'est pas acceptable que ceux qui font le plus de profits, les Gafa, paient 14 points d'impôts de moins que n'importe quelle PME, comme la boulangerie ou la librairie du coin", avait déclaré le ministre de l'Economie en décembre. Effectivement, malgré un chiffre d'affaires en France de 325 millions d'euros pour Google, 790 millions pour Apple, 55,9 millions pour Facebook et 380 millions d'euros pour Amazon en 2017, les fameux Gafa n'ont payé respectivement que 14,1 millions, 19,1 millions, 1,9 millions et 8 millions d'euros, d'après BFMTV, au fisc français, au titre de l'impôt sur les bénéfices.
En taxant leur chiffre d'affaires entre 3% et 5% en fonction du volume de chiffre d'affaires, la France espère ainsi rétablir un peu de justice fiscale par rapport aux entreprises moins favorisées par la structure actuelle de l'impôt. Pour la majorité présidentielle, il s'agit aussi de trouver de nouvelles sources de revenus pour financer les mesures sociales annoncées pour calmer le mouvement des Gilets jaunes, qui se chiffrent à 10 milliards d'euros. Mais 500 millions d'euros sur 10 milliards, cela revient à 5%, donc un impact minime sur les finances de l'Etat. La taxe Gafa entre presque dans la catégorie des taxes "à faible rendement" (qui rapportent moins de 150 millions d'euros par an)... dont 17 (sur 192) ont carrément été supprimées par le gouvernement l'an dernier, pour simplifier le mille-feuille fiscal.
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De plus, il n'est pas acquis que l'Etat récupère effectivement 500 millions d'euros. Pour l'Asic, "sur la base du périmètre donné, le rendement de la taxe ne pourra en aucune manière atteindre le chiffre de 500 millions d'euros". D'après l'organisation, le chiffre d'affaires des places de marché, des brokers -les vendeurs de données- et les investissements publicitaires en ligne, représentent au maximum 6 milliards d'euros, "et ce sans tenir compte des effets de seuil" qui soustraient certains de ces acteurs à la mesure.
180, 300 voire 500 millions d'euros : quand la France verra-t-elle la couleur de cet argent? A l'automne dernier, Bruno Le Maire avait déjà promis que l'Hexagone taxerait les géants du Net « dès le 1er janvier 2019 ». Raté, puisque rien ne permet actuellement de collecter cet impôt. Cette fois, le ministre de l'Economie s'engage à faire payer les Gafa « cette année » : le projet de loi sera présenté « d'ici à la fin février » devant le Conseil des ministres, pour une « adoption rapide » par l'Assemblée nationale.
En réalité, ce n'est pas si simple. Le dépôt du projet de loi devant le Conseil des ministres doit s'accompagner d'une étude d'impact, qu'il va donc falloir très vite rédiger. Ensuite, il faudra respecter le temps -long et fastidieux- du travail législatif : commission parlementaire, rapport, amendements, vote de la première assemblée ; examen, amendements et vote de la deuxième assemblée ; navette parlementaire ; promulgation par le Président de la République, publication au Journal officiel. Et encore, uniquement si tout se passe comme prévu, car en cas de désaccord entre les deux chambres ou de saisine du Conseil constitutionnel, le vote de la loi peut devenir un chemin de croix.
C'est donc aussi parce qu'il sait que la loi ne pourra vraisemblablement pas être adoptée avant la fin du premier semestre 2019, que Bruno Le Maire a annoncé la rétroactivité de la taxe au 1er janvier 2019.
Enfin, si Bruno Le Maire se dit confiant sur le succès d'un accord européen d'ici à la fin du mois de mars pour taxer les Gafa, sur la base de la proposition de directive faite par la France et l'Allemagne en décembre, rien n'est moins sûr. Pour rappel, à l'automne dernier, le ministre de l'Economie avait laissé jusqu'à la fin de l'année 2018, "dernier délai", aux pays européens pour se mettre d'accord...
En réalité, malgré les coups de sang de Bruno Le Maire par voie de presse ou à Bruxelles, les positions des pays européens ont peu bougé ces derniers mois. La France a même dû faire quelques concessions pour conserver le soutien de l'Allemagne... De leur côté, les opposants à la taxe, notamment l'Irlande, le Luxembourg, le Danemark et la Suède, n'ont pour l'instant fait aucun pas de côté, et pour cause : une telle taxe ne les arrangerait pas du tout. Grâce à son paradis fiscal, pilier de son économie, l'Irlande attire les sièges sociaux européens de la plupart des géants de la tech, et les milliers d'emplois qui vont avec. Quant aux pays nordiques, ils estiment qu'une taxe sur le chiffre d'affaires ne leur rapporterait pas grand-chose étant donné la petitesse de leur marché domestique. Sans compter la crainte des rétorsions sur les champions européens, notamment de la part de Donald Trump, qui a déjà prouvé son goût pour les bras de fer et son peu de scrupules à déclencher la guerre commerciale vis-à-vis de la Chine.
Dans ce contexte, imposer une loi en France pourrait relancer les discussions en Europe, voire influencer l'OCDE, qui demeure l'échelon le plus adéquat pour réformer la fiscalité internationale. C'est l'espoir de Bruno Le Maire, et, aussi, des spécialistes du sujet.
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D'après plusieurs sources, les Gafa eux-mêmes, notamment Google et Facebook, considéreraient la taxation de leurs revenus comme inévitable et seraient prêts à céder maintenant pour éviter plus tard une addition encore plus salée. D'autant plus que d'autres pays, notamment le Royaume-Uni pourtant très libéral, mais aussi l'Autriche ou l'Espagne, agissent également dans ce sens.
Reste à savoir si cette stratégie portera ses fruits ou si la complexité du dossier sur le plan politique aura raison de la volonté d'harmonisation fiscale européenne.