La consolidation des télécoms, une perspective qui trouble le marché

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Selon l’agence Bloomberg, le groupe Bouygues, maison-mère de Bouygues Telecom, discuterait actuellement avec des fonds d’investissements - dont CVC Capital Partners, le géant américain du capital-investissement - dans le but de faire une offre pour racheter Altice France, dont le principal actif est SFR.
Selon l’agence Bloomberg, le groupe Bouygues, maison-mère de Bouygues Telecom, discuterait actuellement avec des fonds d’investissements - dont CVC Capital Partners, le géant américain du capital-investissement - dans le but de faire une offre pour racheter Altice France, dont le principal actif est SFR. (Crédits : © Gonzalo Fuentes / Reuters)
Des informations de presse concernant un intérêt de Bouygues pour SFR ont relancé, une énième fois, la machine à rumeurs sur la possibilité d’un retour à trois opérateurs en France. Malgré certains discours officiels, cette perspective agite toujours les opérateurs et l’écosystème des télécoms. Ce n’est pas sans conséquence : selon Antoine Darodes, le patron de l’Agence du numérique, elle serait une des raisons de « l’instabilité » du marché.

C'est le sujet qui, depuis des années, revient inlassablement sur la table : le secteur des télécoms va-t-il se consolider ? Ou, en d'autres termes, va-t-on assister, en France, à un retour à trois opérateurs ? Ce lundi, la machine à rumeurs s'est de nouveau emballée. Selon l'agence Bloomberg, le groupe Bouygues, maison-mère de Bouygues Telecom, discuterait actuellement avec des fonds d'investissements - dont CVC Capital Partners, le géant américain du capital-investissement - dans le but de faire une offre pour racheter Altice France, dont le principal actif est SFR. Peu après la publication de cette information, Bouygues a réagi par le biais d'un communiqué :

« Suite à une dépêche publiée ce jour par Bloomberg, Bouygues réitère sa mise au point : comme tout acteur d'un marché, Bouygues étudie régulièrement les diverses hypothèses d'évolution du secteur des télécoms ; mais à ce jour, il n'y a aucune discussion avec un autre opérateur, et aucun mandat n'a été délivré à quelque conseil que ce soit. »

De son côté, Altice, le groupe de télécoms du milliardaire Patrick Drahi, s'est contenté d'affirmer, via un porte-parole, que SFR demeurait « un de [ses] actifs essentiels ». Lequel serait « intégré au projet industriel à long terme du groupe ».

« Bouygues n'a pas démenti Bloomberg »

Dans le monde des télécoms, ces réactions ont été accueillies avec perplexité. Dans cet univers où les acteurs sont rompus à l'art de la communication, le communiqué de Bouygues ne dément en rien les informations de l'agence américaine.

« Bouygues dément discuter avec d'autres telcos [opérateurs télécoms, Ndlr], ils n'ont pas démenti ce que dit Bloomberg... Différence de taille », affirme Nicolas Didio, analyste chez Berenberg.

En outre, CVC Capital Partners n'est pas un nom inconnu dans les télécoms françaises. En mars 2014, selon le journal Le Monde, ce fonds d'investissement aurait « étudié la possibilité d'entrer dans la course » au rachat de SFR, lorsque Vivendi voulait s'en séparer.

De plus, le communiqué de Bouygues est d'un ton bien moins ferme que les récents propos de Martin Bouygues concernant la possibilité d'une consolidation. En février dernier, lors de la présentation des résultats 2017 du groupe, celui-ci a affirmé qu'il ne comptait pas s'activer pour retrouver un marché des télécoms à trois opérateurs :

« Sur la consolidation, arrêtons avec ce truc, quoi ! Ça commence à être pénible et ça n'a aucun sens, a-t-il lancé. On ne peut pas nous servir ça à chaque fois... Vous avez quatre opérateurs - enfin quasiment les quatre [comprendre : sauf SFR, Ndlr] - qui annoncent en 2017 une amélioration de leur profitabilité. Voilà. Ce n'est pas moi qui ait voulu l'arrivée d'un quatrième opérateur [Free en 2012]. Et que les choses soient bien claires : ce n'est en aucun cas moi qui serait l'artisan ou à la manœuvre sur une quelconque consolidation. Maintenant, chacun peut raconter ce qu'il veut... »

Drahi pourrait-il vendre SFR?

Des propos qui, toutefois, ont laissé dubitatifs de nombreux analystes financiers. A l'instar de Vincent Maulay et Alexandre Iatrides, tous deux analystes chez Oddo :

« Nous comprenons que les propos de Martin Bouygues tenaient plus de la posture (notamment vis-à-vis des employés et des parties prenantes) et que le board de Bouygues reste à l'écoute des opportunités de consolidation dans les télécoms en France », ont-ils écrit dans une note ce mardi.

Si les informations de Bloomberg suscitent autant d'intérêt, c'est parce que la possibilité d'un rachat de SFR par Bouygues constitue aujourd'hui le scénario le plus vraisemblable. Certains observateurs considèrent que Patrick Drahi pourrait se décider un jour à vendre l'opérateur au carré rouge - dont les erreurs stratégiques et de management ont fait fuir des millions d'abonnés, et provoqué la dégringolade d'Altice en Bourse - pour se recentrer sur ses activités aux Etats-Unis, où il est numéro quatre du câble. Ainsi, les analystes d'Oddo estiment que « les investisseurs devraient légitimement spéculer sur une offre possible de Bouygues (seul acheteur naturel) ». Tout en rappelant « que l'Autorité de la concurrence bloquerait un rachat de SFR par Iliad (Bouygues n'étant pas vu comme un 'maverick' [sur le marché, Ndlr] ».

Quoi qu'il en soit, ces rumeurs, discussions et tentatives de rachat liées à la consolidation ne sont pas sans conséquence sur le secteur. A chaque fois qu'une tentative sérieuse survient, les équipes dirigeantes des opérateurs y consacrent l'essentiel de leur temps. Les collaborateurs, eux, se demandent à quelle sauce ils vont être mangés et s'ils risquent de perdre leur travail. Aux yeux d'Antoine Darodes, le patron de l'Agence du numérique, la croyance des acteurs en la possibilité d'une consolidation constitue même une des raisons qui explique que le marché français « n'est pas, aujourd'hui, stabilisé ».

Selon lui, à partir du moment où les acteurs pensent qu'il va y avoir une consolidation, ils ont intérêt à acquérir un maximum de clients. « Car, dans ce cas, disposer d'une grosse base d'abonnés est presque aussi important que d'avoir un bon ARPU [Average Revenu Per User, ou revenu moyen par abonné, Ndlr] », souligne le responsable. Pour Antoine Darodes, c'est ce qui explique que la guerre des prix et des promotions perdure depuis des années, les acteurs y voyant un moyen de chiper des abonnés à la concurrence. « Il y a en permanence des coups d'accordéon, constate Antoine Darodes. Free est historiquement fort dans le fixe, et moins dans le mobile. Du coup, côté prix, il se montre agressif dans le mobile pour étoffer son parc d'abonnés. Et chez Bouygues Telecom, c'est la situation inverse...»

Risque d'un « essoufflement du marché de détail »

Pour le chef de file de l'agence du numérique et pilote du plan France Très haut débit (qui vise à offrir, essentiellement via le déploiement de la fibre, une connexion ultra-rapide à tous les Français à horizon 2022), cette situation, si elle devait perdurer, pourrait constituer un sérieux problème. Il redoute qu'un « essoufflement du marché de détail » dans ces guerres de prix incessantes ne plombe la situation financière des opérateurs, ainsi que leur capacité à investir. Ce qui, en conséquence, pourrait faire voler en éclat les objectifs du plan France Très haut débit, « lequel, rappelle-t-il, représente des investissements colossaux, à hauteur de près de 30 milliards d'euros » :

« Je ne critique pas la concurrence : je trouve que c'est bien d'avoir une pression sur les prix, mais il ne faudrait pas non plus que cela devienne un frein pour l'investissement et la capacité des opérateurs à se différencier par de nouveaux services innovants. Quand on voit les prix de vente au détail des abonnements à la fibre, on est un peu inquiet. Aujourd'hui, certains opérateurs proposent la fibre à 10 euros par mois pendant un an... On peut toujours se dire que c'est très bien pour le consommateur. Mais à un moment, la machine va se gripper car à ce niveau de prix, on est loin des coûts sous-jacents. »

Selon lui, il ne faut pas donner l'impression que la fibre « est un 'sous-produit' générique pour lequel seul le prix compte ». « Sur un support avec autant de potentiels, la concurrence devrait davantage s'opérer par l'innovation dans les services proposés », juge-t-il.

Si, officiellement du moins, la consolidation ne semble pas être dans l'immédiat la priorité des opérateurs, cette possibilité reste dans toutes les têtes. Elle demeure, en tout cas, dans celle de Xavier Niel. Selon les analystes d'Oddo, le propriétaire d'Iliad (Free) « était convaincu en mars, en marge de la conférence des résultats 2017 du groupe, que la consolidation des télécoms en France serait un sujet dès 2018 ».

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Commentaires
a écrit le 23/04/2018 à 20:17 :
Le consommateur n!a aucun intérêt à une telle consolidation qui ferait monter les prix de 20 % environ. Quant à Orange et compagnie ils n’ont pas besoin d’encore plus de bénéfices ils croulent sous l’argent, qu’ils ne partagent pas du tout les richesses créées avec leurs salariés et leurs clients est la réalité, que la consolidation ne résoudrait rien du tout
a écrit le 21/04/2018 à 8:51 :
L'enjeu n'est pas en France mais en Europe. C'est en Europe qu'on verra probablement une grosse consolidation avec la virtualisation du réseau et une réglementation européenne de l'accès.
a écrit le 19/04/2018 à 10:20 :
Disons qu'un groupe plus gros pourrait investir bien plus dans les infrastructures... AH mais oui c'est vrai on est en UE et c'est le contribuable européen qui doit payer les investissements pour que les bénéfices aillent dans les paradis fiscaux !

Sinon ça fait 20 ans que j'entends dire que la france ne peut pas raisonnablement continuer avec deux constructeurs automobiles, qu'il n'en faut qu'un alors qu'au final les deux tournent pas si mal que ça hein...

Bref entre des conseillers financiers campés sur leurs seuls intérêts et des politiciens girouettes, difficile de se faire une idée précise des phénomènes. La meilleure approche étant d'écouter les messes néolibérales et de se diriger vers leurs contraires mais de temps en temps ça ne fonctionne pas non plus.

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