L1 : entre Canal+ et la LFP, l'histoire d'une défiance qui fait le jeu d'Amazon

Furieux que la Ligue de football professionnel ait attribué 80% des droits du championnat de France au géant américain de la distribution Amazon, Canal+ veut « se retirer » de la L1. Retour sur les relations orageuses entre la chaîne de Vincent Bolloré et les dirigeants du foot français.
Pierre Manière

7 mn

Maxime Saada, le chef de file de Canal+, ne digère pas que la LFP ait choisi Amazon pour récupérer les droits vacants de Mediapro.
Maxime Saada, le chef de file de Canal+, ne digère pas que la LFP ait choisi Amazon pour récupérer les droits vacants de Mediapro. (Crédits : Sipa)

Il y a encore quelques semaines, un rabibochage entre Canal+ et la Ligue de football professionnel (LFP) tenait la corde. Désormais, c'est plutôt un divorce avec fracas qui se profile. Vendredi dernier, la LFP a choisi d'attribuer 80% des droits de la L1, dont les dix meilleures affiches, à l'ogre américain de la distribution Amazon, à compter de la saison prochaine et jusqu'en 2024. Ces matchs étaient auparavant la propriété de Mediapro. Mais après la défaillance de ce dernier, ils ont de nouveau été remis sur le marché. La décision de les attribuer à Amazon a été vécue par l'état-major de Canal+ comme un camouflet. Au point que la chaîne cryptée a annoncé, dans la foulée, vouloir « se retirer » purement et simplement de la L1, dont elle est le diffuseur historique depuis sa création, en 1984.

Pour comprendre la colère de la chaîne de Vivendi, dont le patron n'est autre que le puissant homme d'affaires Vincent Bolloré, il faut remonter au printemps 2018, et plus précisément au mardi 29 mai. Cette date marque une révolution dans l'Hexagone pour le petit monde du ballon rond. L'appel d'offres des droits du foot pour la période 2020-2024 accouche d'un montant faramineux de plus de 1,1 milliard d'euros, en augmentation de 60% ! Une véritable aubaine pour les clubs français. Tous voient dans cette manne, qui constitue l'essentiel de leurs revenus, un moyen de se renforcer et de peser davantage sur l'ultra-compétitive scène continentale. Ce « milliard » doit leur permettre de garder leurs talents, et surtout d'en attirer de nouveaux pour monter en puissance. Il entretient le rêve, qu'à terme, la L1 pourra peut-être rivaliser avec les championnats anglais, espagnol ou italien...

Un « jour béni pour le football français »

A la LFP, c'est champagne. Pour ses premières déclarations, sa présidente, Nathalie Boy de la Tour, la joue pourtant sobre : « C'est un appel d'offres fructueux, avec une augmentation significative de nos droits TV. » De son côté, Jean-Michel Aulas, le président de l'Olympique lyonnais, se lâche. Il salue dans la presse un « jour béni pour le football français ». Chez Canal, en revanche, l'ambiance n'est pas à la fête. La chaîne cryptée rentre de l'appel d'offres bredouille. La direction n'a pas souhaité s'aligner sur les montants pharaoniques de Mediapro. Moins d'une semaine plus tard, son chef de file, Maxime Saada, estime que les plus de 780 millions d'euros mis sur la table par le groupe sino-espagnol sont une absurdité. Cette montagne d'argent ne relève d'aucune « logique économique », prévient-il. Cela dit, économistes et analystes s'interrogent désormais sur le sort de sa chaîne. Saura-t-elle conserver ses abonnés sans L1 ? Ou va-t-elle droit au crash ?

En réalité, Canal+ n'en a pas fini avec le ballon rond. Un an et demi plus tard, la chaîne cryptée sort les griffes. Et le chéquier. En décembre 2019, elle négocie un accord avec BeIN Sports pour récupérer son lot de l'appel d'offres de 2018. Contre 332 millions d'euros, Canal+ disposera de deux matchs par journée de L1, dont 28 des 38 meilleures affiches. Un mois plus tôt, elle s'est aussi offert les droits de la prestigieuse Ligue des champions, pour la période 2021-2024, pour un prix similaire.

L'effondrement de Mediapro

Mais un événement va tout chambouler. A l'hiver 2020, le modèle Mediapro s'effondre. Incapable d'honorer ses premiers paiements à la Ligue et aux clubs de l'élite, le groupe sino-espagnol acte sa défaillance. L'affaire met le foot français au bord du précipice. Déjà éprouvés par le coronavirus, les clubs savent qu'ils peuvent désormais faire une croix sur une grande partie de leurs revenus. Mauvais gestionnaires, certains ont anticipé l'arrivée du « milliard », et déjà dépensé l'argent qu'ils n'avaient pas... L'objectif de la LFP est maintenant de limiter la casse. Il faut éviter que certaines écuries fassent faillite en retrouvant, rapidement, un nouveau diffuseur pour les droits de Mediapro. Et tous les regards se tournent naturellement vers les acteurs en place : BeIN Sports, mais surtout Canal+.

La chaîne cryptée est en position de force. Mais elle ne veut pas se presser. Elle compte bien imposer ses vues aux clubs qui lui ont montré si peu d'égards après son éviction de l'appel d'offres de 2018. Mercredi dernier, Maxime Saada l'a rappelé. « Le 'jour béni des dieux' d'Aulas, je l'ai encore là », a-t-il lâché sur RMC. Alors que la LFP est accusée de tous les maux, notamment pour avoir déroulé le tapis rouge à Mediapro sans même lui avoir demandé une garantie bancaire, Maxime Saada boit du petit lait. Après tout, n'avait-il pas prévenu, en 2018, qu'il ne voyait pas comment son éphémère rival pourrait rentabiliser son investissement ? Son propre patron, Vincent Bolloré, se montre rancunier. C'est du moins ce qu'écrit Le Monde le 12 janvier dernier. Surnommé « smiling killer » sur la place de Paris, le milliardaire aurait eu, selon le quotidien du soir, des mots très durs à l'égard des présidents des clubs : « Je veux les voir à genoux dans une mare de sang. » Des propos contestés par l'homme d'affaires breton dans le même journal.

Quand Canal+ voulait imposer ses vues

Quoi qu'il en soit, Canal+ ne claque pas la porte à la LFP. Mais le groupe, alors perçu comme l'alternative la plus crédible pour « sauver » le foot français, veut profiter de cette avantageuse position. En février dernier, Canal+ commence d'abord par récupérer, au prix cassé de 35 millions d'euros, l'intégralité des droits de la L1 pour le reste de la saison. En face, la LFP, qui voulait d'abord éviter l'écran noir pour les matchs de l'élite, n'avait pas vraiment le choix... Mais il restait à attribuer les droits pour la saison prochaine et jusqu'en 2024.

Canal+ laisse entendre qu'il pourrait se porter candidat. Mais certainement pas à n'importe quel prix. Maxime Saada répète alors que le « produit » Ligue 1 a perdu de sa valeur. Pour rendre le championnat plus séduisant, il appelle, en parallèle, à une réduction du nombre de clubs de 20 à 18 - un choix récemment approuvé par la ligue pour la saison 2023-2024. Mais surtout, le dirigeant milite pour que la LFP lance un nouvel appel d'offres global, en restituant, au passage, son lot racheté à BeIN Sports. Selon lui, ce dernier a été « surévalué du fait du comportement irrationnel de Mediapro ». Mais la LFP ne l'a pas entendu de cette oreille. Canal+ a porté l'affaire devant les tribunaux. Mais la chaîne a été coup sur coup déboutée par le tribunal de commerce de Paris, puis par l'Autorité de la concurrence vendredi dernier.

Canal+ refuse « de payer plus pour avoir le moins »

Ce même jour, dans la foulée, la LFP a jeté un gros pavé dans la mare. Alors qu'un tandem Canal+/BeIN Sports était jusqu'alors évoqué pour reprendre les droits de Mediapro pour les saisons à venir, elle a finalement topé avec Amazon ! Pour la chaîne cryptée, cette fois, c'en est trop. La voici, de nouveau, mise sur la touche. Mais surtout, la perspective de voir le groupe de Jeff Bezos disposer du meilleur de la L1 pour 250 millions d'euros - soit plus de 80 millions de moins que pour son propre lot ! - lui est tout bonnement insupportable.

« Il n'est pas question de se retrouver dans une situation où Canal+ est l'acteur qui paye le plus pour avoir le moins », s'étrangle Maxime Saada dans un mail interne, selon L'Equipe« Canal+ ne paiera pas 332 millions d'euros pour 20% des matchs, quand Amazon en diffuse 80% pour 250 millions d'euros », insiste le dirigeant. Avant de claquer la porte : « Nous ne diffuserons donc pas la Ligue 1 » pour les saisons à venir, lance-t-il, s'estimant s'être fait joyeusement rouler dans la farine par la LFP. La brouille entre les deux acteurs paraît aujourd'hui totale. La hache de guerre n'aura, décidément, pas été enterrée bien longtemps.

Pierre Manière

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Commentaire 1
à écrit le 15/06/2021 à 16:06
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Soit le foutechebol paye des taxes (directes et indirectes) à l'instar des jeux soit il est dispersé façon puzzle !

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