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Entreprises & FinanceBanques / Finance

"La finance islamique surperforme le marché grâce à ses critères éthiques"

Photo de Nabil Bourassi

Propos recueillis par Nabil Bourassi

Publié le 16 décembre 2014 à 10:02 - Mis à jour le 16 décembre 2014 à 10:12

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Bernard Caralp est directeur de la gestion d'actifs chez Sedco Capital, basée en Arabie Saoudite. Il était de passage à Paris pour promouvoir la finance islamique, spécialité de cette société qui gère 4 milliards de dollars d'actifs. Il explique ce qu'est la finance islamique, ses valeurs éthiques et comment fonctionne cet univers d'investissement qui s'interdit la pratique de l'usure mais permet pourtant d'afficher des rendements intéressants.

La Tribune - Vous êtes en France pour faire la promotion de la finance islamique, quels sont vos arguments pour convaincre vos interlocuteurs?

Bernard Caralp - Sedco Capital (SC) est un gestionnaire d'actifs basé en Arabie Saoudite qui propose des produits d'investissement exclusivement fondés sur les principes de la finance islamique en accordant une large part à l'éthique. Nous sommes la première société saoudienne, toutes industries confondues, à être signataire des Principes pour l'investissement responsables de l'ONU [UN Principles for Responsible Investment], ce qui nous confère une véritable légitimité dans le domaine.

Nous gérons environ 4 milliards de dollars, dont 1,6 milliard depuis notre plateforme située au Luxembourg. Nous nous distinguons ainsi de certaines institutions qui ne voient en la finance islamique qu'un moyen de gagner de nouvelles parts de marché. Nous sommes en effet persuadés que le respect de principes éthiques et responsables est le meilleur moyen, si ce n'est le seul, de créer de la valeur de façon durable, au niveau des entreprises comme des économies, et cela dans le meilleur intérêt des générations futures. Par exemple, un principe important pour nous est de ne pas vendre  ce que nous ne possédons pas. Par ailleurs, tout comme la philosophie libérale, la finance islamique  incite à l'entrepreneuriat, au commerce et encourage le profit. Cependant, ses spécificités comme le partage des risques financiers, l'adossement systématique à un bien tangible lui procurent une dimension plus éthique et plus prudente.

C'est éthique et moralement défendable, mais en termes de rentabilité par rapport à d'autres fonds qui n'ont pas ce genre de préoccupations, comment vous situez-vous?

C'est toute la beauté de cette approche! Le plus parlant est de considérer les marchés actions. Que cela soit sur le court terme, depuis début 2014, ou le long terme (1996 date de leur création), les indices Dow Jones islamiques surperforment leurs pairs conventionnels, que l'on s'intéresse aux marchés développés ou aux marchés émergents. Par ailleurs, cette surperformance ne requiert pas une prise de risque plus importante si l'on en croit les ratios de Sharpe qui restent tout à fait comparables sur un horizon à 5 ou à 10 ans.

N'est-ce pas aussi parce que les marchés se cassent les dents depuis janvier?

Je n'ai pas vraiment l'impression que les marchés se cassent les dents si l'on regarde la performance des principaux marchés-actions mondiaux à fin novembre. Néanmoins, il est vrai que les indices islamiques ont moins souffert lors de la dernière correction [septembre, octobre, Ndlr]. L'explication est simple. Le filtrage que nous faisons subir à l'univers d'investissement pour qu'il devienne "Sharia & Ethically-compliant" met nos portefeuilles et produits d'investissement à l'abri de fortes volatilités. Par exemple, nous écartons les sociétés très endettées en limitant le ratio total dette sur capitalisation boursière à 33%... Par ailleurs, nous n'investissons pas dans des institutions financières qui pratiquent l'usure.  De facto, nos univers d'investissement ont un biais défensif  et "robuste".

Vous ne profitez pas, en revanche, des périodes d'euphorie boursière?

C'est la contrepartie! Mais c'est tout à fait normal puisque nous avons un biais défensif. C'est pourquoi, il faut regarder le court et le long terme sans oublier ce que nous apportent généralement ces périodes d'euphorie.

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Quels sont les enjeux pour la finance islamique aujourd'hui?

La crise financière de 2008 s'est transformée en crise de confiance qui s'est propagée aux institutions financières.  La finance islamique soutient une approche plus éthique de la finance et doit être perçue comme une véritable alternative à la finance conventionnelle. Mais elle doit encore faire des efforts pour communiquer sur l'éventail de produits qu'elle est capable de proposer. Pour l'instant on la cantonne aux "sukuks" (certificats d'investissements, NDLR) mais elle comprend aussi l'immobilier,  le private equity - en excluant le LBO - l'immobilier, les commodities  etc. Un des enjeux est d'être créatif et innovant dans ces domaines. Pour cela, il nous faut des personnes bien formées et plus d'harmonisation - compte-tenu de sensibilités différentes selon les régions - quant à l'interprétation des principes et des règles sur lesquels repose la finance islamique.

Il y a pourtant des critères qui ne relèvent pas de l'éthique mais clairement du religieux puisque ces investissements doivent être en accord avec la loi islamique et excluent certains secteurs.

Nos investissements doivent être conformes à la Shariah qui impose un certain nombre de restrictions, comme l'interdiction de certains secteurs d'activités, considérés comme répréhensibles d'un point de vue éthique, moral et religieux.  Mais cela n'est pas exclusif à la finance islamique. La finance dite socialement responsable a également ses restrictions dont la plupart sont en phase avec celles de la finance islamique. Par ailleurs, il est important de rappeler que l'utilisation de l'usure (ribah) a été prohibée par l'ensemble des religions juive, chrétienne et musulmane.

Cela vous contraint à écarter certains secteurs du luxe comme le champagne, le cognac, les alcools... Ces valeurs se trouvent privées de votre financement et vous-même renoncez à leurs performances qui ont plutôt bien résisté pendant la crise financière...

Certes, on se prive de certains secteurs, mais  notre approche profite à d'autres secteurs. C'est une philosophie d'investissement à proprement parler qui repose sur des principes éthiques bien définis et qui ne compromet en rien la performance de nos investisseurs.

L'enjeu réel de la finance islamique, n'est-ce pas démystifier cet aspect religieux avec les connotations que l'on sait?

Il  faut en effet  démystifier le nom de Shariah. Expliquer que non, la finance islamique n'a aucun lien avec le terrorisme et qu'elle n'est pas financée par l'argent du pétrole. SEDCO  Capital est une société de gestion d'actifs régulée par les marchés financiers saoudiens - et luxembourgeois pour ce qui est de sa plateforme luxembourgeoise. Est-ce qu'il faut aujourd'hui rejeter les principes de bonne gestion parce que cela vient de l'Islam? Moi je dis non. Si en finance conventionnelle, la maximisation du profit via une recherche systématique de rentabilité optimale est devenue le critère de toute décision financière, en finance islamique comme dans toute autre finance éthique et socialement responsable, c'est le développement économique durable via la création de valeur qui devient le critère dominant des décisions financières. Permettez-moi ici de souligner que ceci est parfaitement en ligne avec les nouvelles théories managériales qui partent du constat que le capitalisme est en crise, et que les entreprises sont perçues par beaucoup comme des entités égoïstes prospérant aux dépens de leur environnement naturel et humain. Il est alors nécessaire que ces entreprises prennent explicitement en main la gestion de leur responsabilité sociale par l'introduction de nouveaux critères de management tel que le concept de "valeur partagée" cher à  Michael Porter. Je reste convaincu que tout investisseur, et pas seulement ceux de religion musulmane, peut être sensible a une telle démarche, surtout quand cela n'est pas au détriment de la performance de son portefeuille.

Vous êtes en France pour faire la promotion de vos produits auprès des investisseurs. Comment êtes-vous reçu?

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Les institutions  financières sont de plus en plus intéressées par la finance islamiste. Tout le monde sait que la demande pour ce type de produits existe depuis de nombreuses années mais que l'offre, dans sa diversité et sa crédibilité, n'était pas au rendez-vous. Par ailleurs, pour certaines institutions conscientes de cette demande, il a été difficile d'y répondre car la masse sous gestion qu'elles pouvaient éventuellement attirer est restée marginale par rapport à la taille des actifs conventionnels gérés. Cela s'est traduit par plusieurs flops mais cela explique aussi l'intérêt pour l'offre de SEDCO Capital. Nous avons pour nous une véritable légitimité car la finance islamique et éthique n'est pas une opportunité mais notre seule façon d'investir. Notre longue expertise dans ce domaine est un argument en notre faveur. Et nous défendons une philosophie saine : avant d'aller chercher l'argent des autres, nous veillons à bien gérer le nôtre et celui de nos actionnaires, garantissant un important alignement d'intérêts. C'est fondamental pour la crédibilité que nous souhaitons promouvoir auprès de nouveaux investisseurs, car il y a véritablement une demande.

Propos recueillis par Nabil Bourassi

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