« L’écosystème français de la Fintech est entré dans une phase d’accélération »

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Il est désormais admis chez les acteurs établis que les Fintech les stimulent et sont utiles assure Alain Clot, le président de France Fintech, un ancien banquier devenu porte-voix des nouveaux entrants de la finance.
"Il est désormais admis chez les acteurs établis que les Fintech les stimulent et sont utiles" assure Alain Clot, le président de France Fintech, un ancien banquier devenu porte-voix des nouveaux entrants de la finance. (Crédits : DR)
Le gratin des acteurs innovants de la finance a rendez-vous ce mardi 10 avril à Station F pour Fintech Revolution, troisième édition de l'événement organisé par l'association professionnelle France Fintech. Son président, Alain Clot, un ancien banquier passé de l'autre côté de la barrière, nous analyse les mutations en cours dans ce secteur en pleine effervescence.

LA TRIBUNE - Vous recensez plus de 170 startups de la Fintech, d'autres études en comptent près du double. Où en est l'écosystème en termes de maturité et de consolidation ?

ALAIN CLOT - Il y a plusieurs centaines d'acteurs de la Fintech en France. C'est une question de définition, la nôtre est plutôt restrictive. Ceci dit, il ne faut pas s'arrêter à l'aspect quantitatif : dans la finance participative par exemple, plus de 150 acteurs se sont lancés, une vingtaine sont encore actifs dont cinq ou six plateformes sortent du lot. Notre rôle en tant qu'association professionnelle est d'identifier un certain nombre de champions en puissance comme Ledger qui montre qu'avec une technologie à la française on peut s'imposer comme un leader à l'international.

L'écosystème de la Fintech est entré dans une phase d'accélération et de consolidation. La première vague était liée principalement aux usages et aux services, le paiement, le crowdfunding, le conseil financier, etc, qui connaît une forme de maturation. En termes de financement, la ressource est là désormais. Dans le capital-développement, les Français sont passés de la queue à la tête du peloton. Une nouvelle vague arrive, plus technologique, avec des modèles d'affaires plus complets, des projets mieux financés et des ambitions d'emblée européennes. En termes de thématiques, on voit une croissance forte dans l'assurance, qui est partie plus tard : le métier s'ouvre au numérique en termes de distribution, même si le taux de souscription en ligne est très inférieur à celui des services bancaires. Le potentiel est d'autant plus fort pour les startups [de l'assurtech ou insurtech en anglais]. La Blockchain et le pair-à-pair sont les grandes tendances que l'on observe.

Fintech françaises France Fintech

[De la RegTech (régulation, IA, Blockchain) au paiement, en passant par l'Assurtech, les services de financement et d'épargne (crowdfunding, robot-conseiller), les néobanques et les agrégateurs : le panorama des startups françaises de la Fintech en 2018, réalisé par France Fintech et Blackfin]

Les modèles sont-ils en train d'évoluer du marché grand public vers celui des entreprises ?

On est passé d'un ciblage exclusif du marché des particuliers à celui de la gestion privée et du marché des entreprises, des professionnels, des TPE-PME. On observe aussi une tendance à l'horizontalisation, une évolution du service unique vers la plateforme de services. Par exemple, on voit des acteurs qui ont commencé par le paiement et proposent désormais d'autres fonctions comme le RIB. Il y a trois moteurs derrière cette évolution : le saut technologique, avec l'intelligence artificielle, la Blockchain et l'Internet des objets, le cadre réglementaire et la demande des consommateurs. Les Français sortent de leur relation exclusive avec leur banque, le service financier se banalise : le digital crée un profil de consommation international, presque le même de Vesoul à Honolulu. La finance n'est cependant pas un service totalement banal du fait de la confidentialité des données et son importance pour les particuliers.

Le thème de votre événement est la libération des données, avec l'entrée en vigueur de la directive européenne sur les services de paiement DSP2. Mais le Règlement sur la protection des données personnelles (RGPD) ne va-t-il pas dans le sens inverse ?

Le RGPD et la DSP2 sont, à mes yeux, deux chapitres de la même histoire : ils reposent sur le principe que la donnée appartient au client, qu'il faut la protéger jalousement par la technologie et la réglementation et enfin que les données sont portables et transférables. La DSP2 est en quelque sorte un cas d'application du RGPD : le compte bancaire est un des lieux où sont stockées le plus de données statiques (votre identité) et dynamiques (les flux). La DSP2 est à la fois hyper ambitieuse et extrêmement floue, donnant la direction sans préciser les modalités de transition, laissant les États libres de l'interpréter.

Ainsi, nous nous battons pour que les agrégateurs conservent leur accès tous types de comptes, pas seulement ceux de paiement, puisqu'ils en ont le mandat du client : c'est notre différend actuel avec la Fédération bancaire française (FBF) qui adopte une lecture littérale de la directive et voudrait empêcher l'accès aux autres comptes. Le Sénat a voté un amendement qui nous convient. Nous disons attention : l'agrégation est en pointe en France [avec des acteurs comme Bankin' et Linxo, ndlr], il ne faut pas étouffer le bébé par inadvertance.

Lire aussi : Paiement : la directive DSP2 entre en vigueur, c'est quoi ?

Comment faire grandir nos Fintech, qui ne veulent pas être « une forêt de bonzaïs » et n'ont encore fait naître aucune « licorne » ?

On compte six françaises dans le Top 100 de la Fintech dans une étude internationale récente [du cabinet KPMG, ndlr], Lendix, Alan, Lydia, Payfit, Qonto et la franco-belge Ibanfirst, dont cinq dans les 50 les plus prometteuses. On commence à voir des levées de fonds significatives comme celles de Ledger (75 millions de dollars), Younited Credit (40 millions d'euros) et Lydia (13 millions). Certes, il ne s'agit pas encore de centaine de millions comme au Royaume-Uni où le marché est le plus vertical, quand la France part d'un modèle « one-stop-shopping », de banque universelle. Mais le taux de croissance observé sur le marché français est élevé. Un sujet demeure cependant, l'amorçage, car les premiers tours de table sont décisifs pour l'avenir d'une startup : il faut des mesures de substitution à la disparition du dispositif de déduction ISF PME. Cela va pénaliser les jeunes pousses. Nous voyons déjà un impact sur le financement des tours d'amorçage qui avaient d'ailleurs une saisonnalité liée à la déduction fiscale.

Quid de la coopération avec les acteurs établis, banques et assureurs ?

Les relations se sont pacifiées. Il est désormais admis chez ces acteurs que les Fintech les stimulent et sont utiles. La dimension culturelle est centrale. Les banques et les assureurs sont des partenaires. Chez France Fintech, nous avons toujours plaidé pour un « level playing field » un terrain de jeu équitable, pas un traitement différencié comme c'est la tendance en Europe, avec la « sandbox » réglementaire ["bac à sable" d'expérimentation en dialogue étroit avec le régulateur, ndlr] au Royaume-Uni, au Luxembourg, en Suisse. Nous avons toujours considéré que la concurrence doit être transparente et le degré de sécurité le même.

Les régulateurs français ont-ils créé un environnement propice aux Fintech ?

Ils ont créé un environnement beaucoup plus favorable, notamment en travaillant de conserve, l'Autorité des marchés financiers (AMF) et l'ACPR [Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, adossée à la Banque de France, ndlr], en créant le Forum Fintech, en acceptant le dialogue en amont, des discussions ouvertes sur des sujets techniques. On peut également saluer le rôle du législateur qui a créé très tôt un cadre législatif pour le crowdfunding. Le régulateur met une forte pression, il est exigeant, mais il n'est pas perçu comme un « empêcheur de tourner en rond ». Il poursuit un objectif de protection du consommateur, qui est évidemment légitime, mais contribue aussi à une ambition de place, une vision ouverte vers l'innovation. Nous ne sommes pas au paradis mais ce n'est pas non plus l'enfer !

La perspective du Brexit a-t-elle fait bouger des startups installées à Londres ?

Je vois beaucoup de chercheurs, d'ingénieurs revenir, des projets créés par des gens qui étaient avant à Londres. Je ne peux pas dire que nous avons vu une avalanche de Fintech se relocaliser à Paris. Mais ça ne se fait pas du jour au lendemain. L'image de la France en termes d'attractivité a énormément changé. En outre, le « passeport européen » [qui donne accès à l'ensemble du marché unique, ndlr] va s'avérer très important pour les néobanques qui veulent se déployer dans toute l'Europe.

Quels sont les autres grands défis de la Fintech française : faire des progrès en matière de mixité et plus largement de diversité ?

Je reconnais que la statistique n'est pas satisfaisante, à l'image du secteur financier. Nous sommes victimes de nos deux origines, la technologie et la finance, qui sont peu fémininisées. Nous avons presque atteint la parité en termes de prises de parole à notre événement Fintech Révolution, mais il y a beaucoup moins de femmes CEO (directeur général) chez nos membres. Tout le monde a compris que c'était regrettable et qu'il en allait de l'efficacité. J'observe que les fonds accueillent très favorablement les dossiers défendus par des femmes, c'est une bonne chose.

Propos recueillis par Delphine Cuny

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