Un risque de « bulle verte » dans la finance ?

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Pour limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 degrés, l'Europe a besoin de 180 milliards d'euros par an d'investissements supplémentaires a souligné le commissaire européen Valdis Dombrovskis. L'argent public ne suffira pas.
"Pour limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 degrés, l'Europe a besoin de 180 milliards d'euros par an d'investissements supplémentaires" a souligné le commissaire européen Valdis Dombrovskis. "L'argent public ne suffira pas." (Crédits : UE)
La Commission européenne, qui a reçu les recommandations du groupe d'experts à haut niveau sur la finance durable, est séduite par la proposition d'alléger les exigences de fonds propres des banques. Ce "Green Supporting Factor", poussé par les banques françaises, doit être étudié avec beaucoup de précaution, insistent les experts dans leur rapport.

Après un an de travail, le groupe d'experts de haut niveau sur la finance durable (HLEG) a remis mercredi son rapport final à la Commission européenne. Les vingt experts de la finance et de l'environnement (dont quatre Français) ont élaboré 28 recommandations destinées à réorienter les milliards de la finance vers des investissements plus verts. Ce rapport de 100 pages est "la feuille de route la plus ambitieuse jamais réalisée sur la question de la finance verte" s'est félicité Pascal Canfin, le directeur général du WWF France, membre du HLEG. C'est "le plan d'action le plus complet et le plus ambitieux en matière de finance durable au monde" a surenchéri Philippe Zaouati, le directeur général de Mirova (filiale d'investissement responsable de Natixis), également membre.

Bon nombre de ces recommandations étaient déjà connues et reconnues comme nécessaires, notamment la définition de ce que sont les actifs verts, la création d'un label et d'un standard européen en matière de "green bonds", ces obligations émises pour financer des projets ayant un impact favorable sur l'environnement. De même pour les exigences en matière de transparence et de publication du risque climat, sur le modèle du fameux article 173 de la loi française sur la transition énergétique et dans la lignée des préconisations de la TCFD (le groupe de travail sur le reporting financier des risques liés au climat).

En revanche, un sujet a fait l'objet d'âpres débats : la pertinence ou non de créer un "Green Supporting Factor", un bonus prudentiel pour les banques les plus vertes et vertueuses en matière de finance durable, qui consisterait à alléger leurs exigences de fonds propres. Une proposition poussée par la Fédération bancaire française (FBF), à laquelle la Commission s'est montrée favorable, mais le groupe d'experts émet de sérieuses réserves et pose des conditions.

Lire aussi : Qu'est-ce qu'un green bond ?

Vert n'est pas sans risque

Lors du One Planet Summit, à l'initiative du président Macron, début décembre à Paris, le commissaire Valdis Dombrovskis avait déclaré que les banques avaient besoin d'incitations et que Bruxelles "regardait de façon positive" cette proposition, inspirée du du "SME Supporting Factor" qui permet aux banques d'appliquer un facteur de 0,75 sur les exigences de fonds propres pour le risque de crédit associé aux expositions aux PME.

"Pour limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 degrés, l'Europe a besoin de 180 milliards d'euros par an d'investissements supplémentaires. L'argent public ne suffira pas. Il faut rediriger les capitaux privés vers des investissements verts et durables" a-t-il déclaré mercredi soir lors d'un déplacement à Dublin.

"Nous pourrions stimuler les prêts et les investissements verts en introduisant ce qu'on appelle "un facteur de soutien vert". Cela pourrait se faire dans un premier temps en abaissant les exigences de fonds propres pour certains investissements respectueux du climat, tels que les prêts immobiliers à haute efficacité énergétique et les voitures à faible émission de carbone" a-t-il suggéré.

Le commissaire letton a toutefois reconnu que "l'exercice serait délicat. Vert ne veut pas dire sans risque."

Le risque d'une "bulle verte"

Le groupe d'experts, qui évoque l'idée de mettre en place un malus, un "Brown Penalising Factor" (facteur brun pénalisant), souligne que le Green Supporting Factor ne pourrait être efficace qu'à certaines conditions cruciales :

  • bien identifier les actifs verts (et bruns) selon des définitions établies par des autorités publiques, et non laissées à la libre interprétation des banques elles-mêmes,
  • établir la preuve d'un risque moindre au niveau micro-économique, car "à ce stade, les propositions existantes ne sont pas fondées de façon quantitative sur une évaluation des risques" souligne le rapport. Autrement dit, tout investissement dans l'économie verte n'est pas forcément dénué de risque (cf l'effondrement du marché du solaire en 2012),
  • plafonner le montant des actifs verts éligibles à l'abaissement des exigences de fonds propres, afin "d'éviter toute bulle verte",
  • surveiller les prêts immobiliers, qui bénéficient déjà d'un traitement prudentiel allégé, afin d'éviter des niveaux d'endettement trop élevés,
  • établir des projections permettant de calculer le différentiel de risque entre actifs verts et bruns afin de moduler les exigences de capitaux propres.

Le rapport ne conclut donc pas en une recommandation sur la mise en place du Green Supporting Factor, mais invite la Commission à "enquêter sur l'existence d'un différentiel de risque justifiant ce facteur" (ce qui a été fait pour les PME) et sur la façon de le mettre en place, "en prenant garde aux inconvénients". En attendant, le groupe d'experts souligne qu'il existe d'autres outils de politique publique pour stimuler les prêts aux projets verts, "les subventions, la fiscalité, les garanties publiques".

D'où la réaction mitigée de la Fédération bancaire européenne (EBF), pas très ravie à l'idée de cet éventuel alourdissement des exigences prudentielles pour les mauvais élèves:

"L'introduction d'un "facteur de soutien vert" ou d'un "facteur de punition brun" ne devrait pas contribuer à déséquilibrer les risques dans le système financier. Il est extrêmement difficile de créer des définitions justes qui ne soient pas en contradiction avec le besoin d'exactitude et de netteté des pondérations des risques bancaires" a-t-elle fait valoir dans un communiqué.

L'EBF, pourtant présidée par le patron de la Société Générale, Frédéric Oudéa, ne soutient que très mollement cette proposition française de contrepartie réglementaire. Et pour cause : les banques françaises sont parmi les plus avancées en Europe en matière de finance verte et d'investissement responsable.

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Commentaires
a écrit le 02/02/2018 à 15:16 :
Green ou pas, il faut discerner les technologies d’avenir et ne pas s’accrocher à celles du passé. Comme tous les secteurs où il y a un emballement, il y a risque d’excès. A voir ce qui c’est passé dans les NTIC et Internet cela n’enlève rien aux capacités d’évolution sur le long terme. Ce serait bien pire de passer à côté d’une innovation majeure sous prétexte que les vieux modèles sont plus facilement prévisibles ou que l’on en maitrise les contours. A l’époque de la mondialisation, l’argument de se restreindre à une technologie ou au « made in… » n’a pas de sens, sauf à vouloir promouvoir un acteur national, encore faut il qu’il ait des capacités d’innovation et d’évolution, sinon c’est une perte de temps et d’argent.
Ceux qui rencontrent le succès commercial sont surtout les modèles universels facilement transposables. Le secteur de l’énergie correspond à des besoins universels. Les ressources fossiles étant très localisées et limitées, il faut quasiment compenser par des technologies, des ressources financières ou des compétences, les trois devant se compléter et s’adapter en permanence.
L’avantage dans le secteur de la production et de la consommation d’énergie c’est que les calculs sont simples à faire. Même si on a déjà eu des surprises avec les prix du baril de pétrole, les grandes tendances restent valables et l’impact de la pollution est maintenant reconnu et quantifié. La non application du principe « pollueur payeur » fausse encore les coûts et il n’est pas sur que les plus exemplaires soient un jour récompensés de leurs efforts. Globalement, la valeur de la préservation de la planète étant difficilement chiffrable « ses défenseurs » sont en mal de reconnaissance et souvent injustement considérés comme les « rabats joie de service ». Il n’en demeure pas moins qu’il serait suicidaire de ne pas agir, ne serais que pour préserver nos espaces de vie.
Les progressions actuelles résident surtout dans les bas prix atteints par les technologies de production d’électricité à base d’énergies renouvelables. Si l’on se contente de construire des centrales de production d’électricité à base de solaire, éolien, géothermie, ou de biogaz, il est peu probable que l’on ait des surprises. Le pire qui puisse se produire à long terme c’est que du fait de la ressource abondante et quasi inépuisable du solaire, les prix chutent et que la valeur du KWh devienne trop faible. Je ne doute pas que l’on trouve des moyens de compenser et de consommer les surplus.
Cela paraît plus compliqué en ce qui concerne les technologies smart grids, smart building, objets connectés et autres équipements de confort. Bien que rien n’empêche de construire des bâtiments lowcost en BBC simples et peux coûteux à entretenir, les faibles marges attireront elles les investisseurs ?
Autre domaine en besoin d’investissements celui des infrastructures où il est tout aussi difficile de déterminer précisément la valeur ajoutée et les seuils de rentabilité. On peut faire le parallèle et avoir les mêmes questionnements pour les réseaux de communication, où à défaut de pouvoir fibrer tous les territoires, on mixera les grandes dorsales avec des liaisons filaires, du satellite ou la 5 G. Sauf que pour les réseaux de com les besoins de transferts en volume et en vitesse y sont croissants, alors que dans l’énergie l’objectif est de réduire la consommation ou de la transférer sur la mobilité électrique. Il faut donc à la fois des dorsales THT et à la fois des infrastructures modulaires, parfois des micro grids facilement adaptables suffiront.
Nos modèles n’étant pas obligatoirement duplicables, le récent voyage du président Macron en Tunisie m’a fait m’interroger sur leur production électrique. Il ne leur sert à rien de calquer leur infrastructures sur les nôtres avec un système très centralisé car il est peu probable qu’ils disposent un jour du nucléaire vu les risques géopolitiques, par contre ils ont la chance de pouvoir diversifier les sources de production et de profiter massivement des énergies renouvelables. Il y a même un projet de centrale solaire conçue pour alimenter l’Europe, mais après l’échec de Desertec on peut s’interroger (http://www.voxeurop.eu/fr/content/article/3994391-desertec-les-lecons-d-un-echec).
Finalement les choix sont : soit de continuer d’investir dans les énergies fossiles, utiles mais obligatoirement épuisables, soit d’évoluer vers un monde plus universalisable. Il faut le faire progressivement (d’où l’intérêt de la transition), ce n'est pas obligatoirement rentable mais cela semble inéluctable.
Pas facile d’assumer et d’assurer la notion de bien universel, la valeur ajoutée est évidente mais difficile à monnayer.
Réponse de le 03/02/2018 à 16:12 :
Il faut dire les mots et hélas, force est de constater le faible rendement énergétique des énergies renouvelables dans le contexte des connaissances actuelles. En l'espèce se sont les gaziers qui en parlent le mieux.
a écrit le 02/02/2018 à 12:09 :
Une "bulle" n'existe pas sans sa médiatisation, comme pour les arnaques, ce ne sont que de belles paroles!
a écrit le 02/02/2018 à 10:51 :
"Pour limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 degrés, l'Europe a besoin de 180 milliards d'euros par an d'investissements supplémentaires."
disons pour notre part, parce que si on arrivait, avec 1000 milliards, à 0 tonne de CO2 par an générée par l'UE, si les autres ne font rien, ça sera +1,4°C au lieu de +1,5, donc pas grand chose de fondamental.... Comme la pollution à Paris, ça dépend aussi des villes tout autour.

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