Bourse : "le secteur automobile peut encore perdre 10 à 15%", Frédéric Rozier

 |   |  1058  mots
(Crédits : DR)
INTERVIEW. La crise du Coronavirus a provoqué une ruée de petits porteurs vers les marchés boursiers. L’idée étant de faire des bonnes affaires au moment où ceux-ci se sont effondrés. Pour autant, tous les secteurs sont-ils des opportunités intéressantes et sans risques ? Pour Frédéric Rozier, gestionnaire de portefeuille chez Mirabaud, le secteur automobile a fortement baissé, mais même si les fondamentaux du secteurs sont bons, il est encore un peu tôt pour acheter le secteur.

LA TRIBUNE - Le secteur automobile s'est effondré en Bourse. En un mois, les titres des constructeurs et principaux équipementiers se sont en moyenne effondrés d'un tiers de leur valeur. Est ce que la situation l'exige vraiment ?

Frédéric Rozier - Oui, la situation est catastrophique. En France le marché a baissé de 72% sur le premier trimestre. Aux Etats-Unis, la baisse est de 38% alors même que le pays est entré beaucoup plus tardivement en confinement. Le secteur automobile est l'un des trois secteurs les plus impactés par la crise du coronavirus avec le secteur bancaire et le tourisme. Et l'impact est assez homogène, peu de valeurs se distinguent par sa résilience pour le moment dans les chiffres de vente. Nous nous attendons à une baisse de 30% au premier semestre sur l'ensemble du marché mondial, ainsi que des révisions des objectifs financiers de l'ordre de 50%. L'Europe pourrait être davantage marquée. D'une manière générale, il faut retenir que le niveau d'incertitude qui règne sur le secteur est extrêmement élevé. Il convient de rester très prudent.

Les constructeurs se préparent à une sortie de confinement, et espère un rebond au second semestre. Cette perspective n'est-elle pas en soit une opportunité ?

Il y a un consensus sur le fait que le deuxième semestre devrait être celui du rebond, mais il sera progressif. On estime que le marché pourrait progresser de 10%, et que ce serait plutôt en 2021 que cela s'accélèrera. Pour modéliser cette prévision, nous regardons comment se passe la reprise en Chine mais également quels avaient été les leviers de la reprise lors de la crise de 2008-2009. Ce que nous constatons c'est que si 90% des concessionnaires en Chine sont ouverts, la fréquentation est encore inférieure de 50% à ce qu'elle était avant la crise de coronavirus. Il manque encore un catalyseur pour que les consommateurs repartent à l'achat. Ce que nous enseigne la crise de 2008-2009, c'est que la reprise avait à l'époque été extrêmement forte grâce au marché chinois, mais aussi que les constructeurs étaient déjà très affaibli avant leur entrée en crise, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.

Les fondamentaux du secteur sont donc plus solides qu'il y a dix ans ?

Oui. Le sujet qui va préoccuper les constructeurs dans un contexte d'arrêt d'activité, c'est leur trésorerie. Aucun constructeur ne semble dans une situation critique de ce point de vue là. Les constructeurs allemands sont probablement les plus solides. Dans une moindre mesure, PSA est également bien armé. Renault, dont les questions de trésorerie ont beaucoup fait parler ces derniers mois, dispose aussi de suffisamment de cash, d'autant qu'il n'a pas d'engagement obligataire à court terme. Donc globalement, le secteur automobile a les reins suffisamment solides pour tenir le premier semestre dans une hypothèse d'absence de chiffre d'affaires.

Hormis l'aspect trésorerie, comment les constructeurs automobiles français se situent dans ce contexte de crise ?

Renault pourrait profiter de son internationalisation beaucoup plus poussée que celle de PSA. Par exemple, Renault est très bien positionné en Russie qui n'est pas encore touché par la crise du coronavirus. Avec son allié Nissan, il peut aussi profiter du redémarrage du marché chinois... Cette exposition sur différents marchés permet de ventiler l'impact de la crise. Côté PSA, la crise actuelle pose surtout des questions sur les modalités de sa fusion avec FCA. Nous n'avons pas de doutes sur l'intérêt de la fusion, mais compte tenu des fortes variations financières, notamment sur les échanges de titres de part et d'autres, les termes financiers ont considérablement changé.

Parmi les équipementiers, une valeur baisse moins que les autres, c'est Michelin...

Michelin c'est un peu notre valeur favorite. D'une manière générale, les pneumaticiens résistent très bien en période de crise, car si les concessionnaires sont souvent désertés, ce n'est jamais le cas pour les garagistes, et le marché de la seconde monte reste important. C'est ce qui fait que les pneumaticiens sont résilients. Ils l'avaient prouvé en 2008-2009. Mais c'est encore plus vrai pour Michelin grâce à son excellent pricing power, ce qui permettra de préserver sa génération de cash-flow.

Quid des autres équipementiers automobiles ?

Ici, nous serons plus attentifs au ratio dette sur ebitda. Et de ce point de vue, Plastic Omnium sort un peu du lot, car historiquement, la famille Burelle a toujours eu très peu recours à l'endettement. A l'inverse, Valeo pourrait être plus exposé, mais globalement les fondamentaux sont sains.

Quels sont les événements à venir qu'il faut absolument surveiller sur le secteur ?

Il faudra s'intéresser de près au niveau des stocks, parce que mine de rien, il y a eu un peu de production et du stock. Il y aura donc probablement un effet de destockage qui retardera d'autant la reprise économique. Il faudra regarder les dispositifs publics de soutien au marché, mais on n'attend rien avant la rentrée de septembre, il est probable que le marché se réveille avant. Mais le principal marqueur à surveiller, c'est le tempo de la sortie de crise, c'est la principale source d'incertitude, et le marché déteste l'incertitude. Nous ne sommes pas encore certain que le pic de la crise est passé, on ne peut donc pas exclure que les cours perdent encore 10 ou 15% de valorisation. Ce qu'il faut garder en tête c'est que l'horizon n'est pas l'année 2020, qui est désormais une année perdue, mais 2021 qui devrait être la véritable année de rebond, si rebond il y a. En juillet et août, à l'occasion des résultats semestriels, il faudra donc regarder les objectifs et prévisions des constructeurs et vérifier s'ils s'inscrivent également sur une trajectoire de rebond.

Est ce que selon vous le secteur pourra retrouver les niveaux de valorisation d'avant crise, ou il y aura des séquelles ?

L'après coronavirus pourrait tout à fait accélérer la transformation du rapport à la mobilité. Il n'est pas du tout certain qu'on retrouve le dynamisme du passé. Il y a désormais un plafond de verre sur le secteur.

Lire aussi : Industrie automobile: après l'hécatombe, les constructeurs peuvent-ils rebondir ?

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 08/04/2020 à 16:34 :
au plus bas, beaucoup achètent a la bourse pour se faire de l'argent !
a écrit le 08/04/2020 à 9:54 :
Merci beaucoup : super instructif.
Et sans philo de comptoir : ça fait du bien.
Mais ne soyons pas trop court-termiste comme le sont les journalistes et les analystes : après tout, c'est déjà les résultats de 2021 que les investisseurs regardent. Et 2021 ne sera peut-être pas si mal que ça.
On ne sait jamais.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :