En 1932, lorsqu'il publie son mythique Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline entend confronter sa plume aux violentes secousses de son époque. Dans cette littérature-là, l'esthétique, quoique heurtée, volontairement difficile et souvent scandaleuse, joue un rôle moteur. C'est ainsi qu'en débarquant à New York, le héros célinien Ferdinand Bardamu subit un véritable choc à la vision de l'impressionnante skyline hérissée de gratte-ciel. L'architecture new-yorkaise le subjugue : « Pour une surprise, c'en fut une. À travers la brume, c'était tellement étonnant ce qu'on découvrait soudain que nous nous refusâmes d'abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu'on était on s'est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous... Figurez-vous qu'elle était debout leur ville, absolument droite. » Et Céline de poursuivre : « New York c'est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes. Mais chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s'allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l'Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. » Depuis lors, dans l'inconscient collectif, la haute tour de bureau ou d'habitation correspond à ce nouveau monde et son urbanité intense, étonnante, déconcertante. À New York, comme le raconte justement Céline, l'expérience des skyscrapers est une œuvre d'architecture et de paysage, une mise en scène de la ville et de ses infinies potentialités. Telle une Babel moderne, elle tend à élever l'âme et semble constituer par sa juxtaposition de tours, les mille cathédrales ardentes d'un Nouveau Monde convaincu que le salut s'obtiendra par la volonté du capitalisme. Pour l'écrivain et producteur à France Culture Matthieu Garrigou-Lagrange, la chose est entendue[1] : « Les gratte-ciel manifestent toujours une certaine confiance en l'avenir de la part de leurs commanditaires, tout comme la volonté de donner à voir leur puissance économique. Plusieurs critères historiques s'y donnent à lire : l'affranchissement vis-à-vis des conventions européennes issues des Beaux-Arts et la création d'une grammaire esthétique de la modernité, l'effet des innovations industrielles qui rendent possibles de tels immeubles (nouveaux matériaux comme l'acier, le fer et le verre, apparition des ascenseurs, des communications téléphoniques...), ainsi que la démonstration de la puissance économique américaine capable d'édifier de telles constructions... » On comprend dès lors combien l'invention des gratte-ciel est intimement liée à la volonté de superpuissance américaine en matière politique, économique et culturelle. « Partout dans le monde, de la tour soviétique Ostankino à Burj Khalifa aujourd'hui en passant par la construction de La Défense, les constructions de hauteurs semblables signent la volonté de se situer à l'égard de l'influence américaine (y compris pour la surpasser) » analyse Garrigou-Lagrange.