Olivier Roussat, DG de Bouygues : « Les grandes entreprises vivent mal d'être systématiquement la cible de l'imagination financière de nos dirigeants »
ENTRETIEN — Le dirigeant du groupe de construction, d’énergie, de médias et de télécoms s’inquiète de possibles prélèvements supplémentaires sur les sociétés. Et de l’instabilité politique.
Propos recueillis par Marie-Pierre Gröndahl
Olivier Roussat est le directeur général de Bouygues Telecom.
LTD / Albert Facelly pour La Tribune du Dimanche
LA TRIBUNE DIMANCHE — Votre groupe a enregistré de bons résultats au premier semestre. Êtes-vous optimiste pour le second, malgré les turbulences qui se multiplient ? OLIVIER ROUSSAT — Je reste raisonnablement optimiste. En France, tout d'abord. Parce que la construction, au cœur de notre activité, est un secteur qui se porte bien, même si l'immobilier souffre. Le groupe, engagé dans des projets d'infrastructures de plusieurs milliards d'euros et des projets complexes comme les hôpitaux ou les aéroports, a été en croissance au premier semestre.
Est-ce aussi le cas à l'international, notamment aux États-Unis ? Nous avons trois types d'activités dans ce pays, où notre chiffre d'affaires atteint près de 4 milliards d'euros : les routes, dans les zones rurales, les grands projets, à l'image d'un tunnel en construction à Washington ou des complexes immobiliers de luxe en Floride, et enfin, avec Equans, une expertise dans le secteur industriel. Ce dernier est en plein boom, comme en témoigne l'implantation d'un grand nombre de data centers. Les États-Unis sont donc très porteurs, d'autant que les niveaux de marge y sont supérieurs et les perspectives de croissance, excellentes. Nous venons d'y réaliser une grosse acquisition, Suit-Kote, via Colas Inc., la filiale américaine de Colas, pour 450 millions de dollars. Et nous souhaitons encore nous renforcer aux états-Unis.
Ne craignez-vous pas d'éventuelles discriminations outre-Atlantique en tant que société européenne ? Non. D'autant moins que toutes nos sociétés, partout dans le monde, sont des entreprises locales.
Pensez-vous que l'écart technologique se creuse entre l'Europe et les États-Unis ? Dans le domaine de l'intelligence artificielle, les États-Unis ont déjà acquis une avance considérable. J'espère que l'Europe a compris l'impact colossal de l'IA dans le futur et qu'elle ne se retrouvera pas « vassalisée » face aux États-Unis, alors que les technologies demeurent pour l'instant essentiellement américaines. Tandis qu'en Asie les robots se dotent de plus en plus d'IA générative, avec des résultats absolument bluffants. L'Europe doit comprendre la nécessité de s'armer pour être capable d'être crédible. Tant dans l'IA que dans la robotique. Je ne suis malheureusement pas certain que ce soit le cas pour l'instant.
Vous avez racheté Equans il y a un peu plus de deux ans, après une longue bataille. Les résultats sont-ils à la hauteur de vos attentes ? Le pari est gagnant. L'entreprise, spécialisée dans la transition énergétique - data centers, fermes solaires, gigafactories... , a amélioré sa rentabilité. L'objectif consiste à atteindre 5 % de rentabilité en 2027, contre 2,2 % lors de son rachat, tout en renforçant Equans dans des marchés porteurs, en Allemagne, aux États-Unis et au Canada, y compris par croissance externe. L'intégration au sein du groupe est un succès, ce qui n'était pas acquis d'avance : Bouygues emploie au total 200 .000 personnes, dont 90. 000 chez Equans.
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La crise du logement sévira-t‑elle longtemps en France ? Le secteur est toujours à l'arrêt, faute de dispositifs conçus pour encourager les investisseurs privés. Nous n'avons pas réussi à le faire comprendre aux pouvoirs publics. Bouygues Immobilier s'est adapté à ce repli et compte aujourd'hui deux fois moins de salariés qu'en 2019. Le besoin de logements, en revanche, ne peut pas s'adapter. La demande reste intacte, voire augmente, avec le retrait du marché des passoires thermiques. Les délais sont longs : quatre ans s'écoulent entre l'achat d'un terrain et la livraison de logements. Le risque, c'est une énorme pénurie de logements. Il est déjà très difficile de déménager d'une ville à l'autre, voire dans une même ville. C'est un sujet sociétal bien plus que strictement économique.
Le secteur des télécoms est à la veille d'un bouleversement. Où en est Bouygues Telecom ? C'est l'un des deux acteurs, avec Orange, qui a enregistré un premier semestre positif. Dans le mobile, grâce à des offres conçues pour les familles, comme dans le fixe, en proposant des box uniquement Internet, donc moins chères. La distribution par la poste nous permet d'être présent dans de nouvelles zones.
SFR est en vente. Qu'allez-vous faire ? Le rapport Draghi sur la compétitivité européenne semble avoir permis de comprendre que des consolidations peuvent s'opérer dans certains secteurs, dont les télécoms. Mais il faut trouver une solution qui permette un deal à trois opérateurs. Et, surtout, à quel prix. Cela prendra du temps, entre la procédure devant les autorités de concurrence et la réalisation même de l'opération.
Dans les médias, quel est l'objectif de la plateforme TF1+ ? La part de la télévision linéaire diminue de façon irréversible ; il est donc indispensable de répondre aux nouvelles aspirations des consommateurs. C'est tout le sens de la stratégie de Rodolphe Belmer [PDG du groupe TF1], articulée autour d'un pivot vers le streaming, avec beaucoup d'initiatives : l'élargissement de l'audience dans le monde francophone, la future exposition des contenus de TF1 sur Netflix, ou la possibilité de faire des achats à l'acte à moins de 1 euro, comme dans le gaming.
À peine plus d'un an après la dissolution de l'Assemblée nationale, de nouvelles élections législatives pourraient avoir lieu. Redoutez-vous les effets de cette instabilité politique ? Elle n'est jamais favorable à la vie économique du pays. Ni aux entreprises. L'instabilité politique retarde les décisions d'investissement, ce qui n'encourage pas l'activité. Mais la force du modèle Bouygues repose sur une gouvernance solide, notre modèle social, la diversité de nos métiers et notre empreinte géographique. Nous opérons dans des secteurs qui répondent à des besoins essentiels de nos concitoyens : se loger, se déplacer, communiquer, s'informer et se divertir...
La situation budgétaire et financière de la France vous inquiète-t‑elle ? Bien sûr. Elle est préoccupante.
Comment analysez-vous les propositions des politiques pour y remédier ? Nous avons besoin de visibilité et de discipline financière. Tout le monde comprend la nécessité d'un effort. Mais les entreprises, en particulier les grands groupes qui contribuent largement à la souveraineté économique du pays, vivent mal d'être systématiquement la cible de l'imagination fiscale de nos dirigeants. Nous avons le sentiment d'être la variable d'ajustement de choix qui ne sont pas faits.
L'effet de la loi de finances et de la loi de financement de la Sécurité sociale en France pour 2025 sur le résultat net part du groupe - via la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises - est estimé à près de 100 millions d'euros sur l'année. S'il devait y avoir des prélèvements supplémentaires sur les entreprises, le minimum serait que les pouvoirs publics s'imposent une rigueur identique. Nous serons également attentifs à ce qui concerne l'apprentissage. Et plus globalement sur le coût du travail. Ainsi qu'aux mesures de soutien au marché de l'immobilier.