Amundi menace le climat malgré ses promesses de finance « durable », accuse l'ONG Reclaim Finance

Près d'un mois après le rachat de Lyxor par la filiale du Crédit agricole, Reclaim Finance tire la sonnette d’alarme sur l’augmentation des actifs d'Amundi échappant à toute limitation des émissions de gaz à effet de serre, malgré une communication bruyante sur le sujet. Car selon l’ONG, cette configuration lui permettra entre autres d’investir plus largement dans les entreprises « avec des plans d’expansion dans le charbon », le combustible fossile le plus polluant de tous. De son côté, Amundi réfute ces accusations, et met en avant une politique « réaliste » d’accompagnement des acteurs de la transition énergétique. Décryptage.
Avec 1.811 milliards d'euros d'encours gérés à fin septembre 2021, Amundi se classait déjà, avant le rachat de Lyxor, à la première place des entreprises de gestion d'actifs en Europe et parmi les principaux acteurs mondiaux de ce secteur.
Avec 1.811 milliards d'euros d'encours gérés à fin septembre 2021, Amundi se classait déjà, avant le rachat de Lyxor, à la première place des entreprises de gestion d'actifs en Europe et parmi les principaux acteurs mondiaux de ce secteur. (Crédits : Philippe Wojazer)

« Être un investisseur responsable, c'est l'être à 100% ». Difficile d'échapper à cette phrase, plaquée en lettres capitales, lorsque l'on se rend sur le site Internet d'Amundi. Et pour cause, le gestionnaire d'actifs se présente comme « pionnier » en matière de limitation des risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) de ses investissements. Un « pilier fondateur de sa raison d'être », affiche-t-il, qui se traduit, entre autres, par une politique « volontariste » et « transparente » d'exclusion du charbon. Et les conditions qu'il pose sont claires : exit les entreprises réalisant plus de 25 % de leur chiffre d'affaires dans ce secteur très polluant, ou encore celles y développant de nouveaux projets. De quoi permettre un désengagement progressif de cette énergie fossile... jusqu'à une sortie « totale » d'ici à 2030 dans l'OCDE, et dix ans plus tard pour le reste du monde, assure encore la société.

Seulement voilà : derrière cette belle promesse, c'est un pan entier de sa gestion qui échapperait en fait à sa politique climat. C'est en tout cas ce dont l'accuse l'ONG Reclaim Finance, qui tient dans son viseur le numéro un européen de la gestion d'actifs, après son rachat en décembre dernier de Lyxor, un autre gestionnaire d'actifs leader des fonds indiciels cotés (ETF).

Trou dans la raquette

Car avec cette acquisition, la société tricolore prend la deuxième place dans les ETF en Europe, derrière le géant BlackRock. Autrement dit, la part de sa gestion passive grossit, pour atteindre 15% de l'ensemble de ses actifs, soit 282 milliards d'euros. Une situation qui « menace » l'environnement, selon l'ONG, puisque ces ETF constitueraient un « trou dans la raquette » dans sa stratégie charbon, signale à La Tribune Lara Cuvelier, chargée de campagne chez Reclaim Finance. Et ce, en introduisant une exception dans leur politique climat pour « une grande partie » de ces fonds. Un « angle mort » d'autant plus problématique qu'Amundi prévoit de les augmenter encore, pour atteindre 420 milliards d'euros d'actifs générés de façon passive en 2025.

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Concrètement, ces ETF répliquent des indices boursiers en suivant leur évolution, afin d'en dégager le même rendement. Par exemple, un fonds de gestion passif ayant pour indice de référence le CAC 40 permettra d'investir dans toutes les entreprises du CAC 40 simultanément, avec une performance équivalente. Une configuration qui permettrait à Amundi de se décharger de sa responsabilité de gestionnaire, puisqu'il agirait comme n'étant pas responsable de la présence d'entreprises charbonnières dans le CAC 40, fait valoir Reclaim Finance.

« Les fonds qui se retrouvent dans cette exception sont donc en roue libre : ils investissent sans condition dans le secteur du charbon. En janvier 2021, les investissements d'Amundi dans le secteur étaient de 4,8 milliards, y compris dans des entreprises développant de nouvelles mines et centrales à charbon, comme Glencore, KEPCO ou Marubeni. L'arrivée de Lyxor pourrait empirer le problème », fustige ainsi l'ONG dans son récent rapport sur le sujet.

Un accroissement des ETF-ESG

Une accusation réfutée par le principal intéressé, même s'il admet que ses ETF peuvent être adossés à des indices qui n'excluent pas les entreprises charbonnières. En effet, Amundi assure ne pas rester les bras croisés : le gestionnaire d'actifs a prévu d'intégrer l'ensemble de ses exclusions prévues sur le charbon aux ETF classés ESG de Lyxor, qui sont eux « moins disants ». Une opération qui sera mise en oeuvre dès la fusion juridique prévue cet été, fait valoir l'entreprise, pour une valeur d'environ 10,4 milliards d'euros.

« En pratique, cela va aboutir à étendre le périmètre d'exclusion du charbon. Si vous répliquez un indice qui intègre les bonnes exclusions, dès lors, vous pouvez inclure des objectifs ESG dans la gestion passive », défend ainsi Jean-Jacques Barbéris, Directeur du pôle Clients Institutionnels et Corporate, ESG chez Amundi.

Néanmoins, pour Reclaim Finance, ces ETF ESG ne représentent « rien » parmi l'ensemble de la gestion passive du groupe. De fait, sur tous les ETF de Lyxor, seuls 11% sont classés ESG et seront donc concernés. Ce n'est pas beaucoup mieux chez Amundi, avec 26% du total des fonds passifs étiquetés ESG. « Heureusement qu'ils appliquent leur politique climat, a minima, à ces fonds. Mais le problème c'est tout le reste. Pour ceux-là, il n'y a aucun gage à mettre fin aux investissements dans des entreprises très problématiques », déplore Lara Cuvelier. Pour y remédier, Reclaim Finance demande donc à Amundi d'inclure dans sa feuille de route un engagement clair à appliquer ses exclusions à l'ensemble de ses actifs sous gestion, y compris hors ESG, « à horizon fin 2022 ».

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Mais cette vision « est peu réaliste » réplique Amundi, qui demande que ses actions soient « évaluées en relatif par rapport à celles d'autres » sociétés de gestion moins avancées sur le sujet. Surtout, la filiale du Crédit agricole met en valeur une ambition forte : celle de grossir sa part d'ETF-ESG de 18% aujourd'hui à 40% en 2025. « Il faut prendre une cible sérieuse, et nous pensons que celle-ci l'est. Pour cause, on observe une accélération extrêmement rapide de la collecte et de la dynamique sur la gestion passive ESG, qui va plus vite que sur des supports classiques », fait valoir Jean-Jacques Barbéris.

« Cela correspond à la réalité de ce qu'est le choix des clients, c'est à-dire celui d'aller vers des ETF adossés à des indices ESG. Ces choix sont encore minoritaires, mais c'est ce qui croît le plus rapidement », ajoute-t-il.

Une politique de vote critiquée

Par ailleurs, fait-il valoir, la politique de vote en Assemblée générale (AG) d'Amundi figure parmi les cinq « les plus performantes » parmi les sociétés de gestion en matière de problématiques environnementales et sociales. « C'est ShareAction qui le dit, dans son dernier rapport Voting Matter 2021 », se félicite-t-on chez l'asset manager. Mais là encore, la stratégie reste insuffisante, selon Reclaim Finance, qui regrette un « soutien » aux entreprises qui continuent de se développer dans le charbon.

« L'investisseur avait annoncé qu'il n'hésiterait pas à utiliser ses droits de votes aux AG pour sanctionner les entreprises présentes dans son portefeuille passif, et qui continuent à développer de nouveaux projets dans le secteur du charbon. Or l'analyse des votes d'Amundi en 2021 montre que cet engagement n'a pas été correctement mis en œuvre », pointe ainsi du doigt l'ONG dans son rapport.

Et pour cause, Amundi a soutenu l'ensemble des résolutions proposées par les développeurs de charbon dans 50% des cas, et voté en faveur de 78% des résolutions proposées par la direction de ces treize développeurs. Une politique « qui peut même parfois aller jusqu'à cautionner explicitement la stratégie climaticide de certains acteurs du charbon », comme c'est le cas pour la multinationale minière Glencore, note Reclaim Finance. En effet, Amundi a voté en faveur du plan Climat de l'entreprise lors de l'AG de 2021, alors que ce plan indique explicitement que le géant minier « continuera à opérer ses mines [de charbon] jusqu'à la fin de leur durée de vie », c'est-à-dire au delà de 2050.

« Selon eux, on devrait systématiquement se prononcer contre les résolutions de ces sociétés. Ce à quoi je réponds que si celles-ci encouragent à faire mieux, on ne s'interdit pas de voter pour », oppose Jean-Jacques Barbéris.

« Adapté à la réalité des entreprises »

Dans le cas de Glencore, le directeur du pôle Clients Institutionnels et Corporate confirme qu'Amundi a voté « pour », car « deux éléments allaient dans bon sens ». « C'est la seule entreprise minière au monde à avoir pris des engagements sur le Scope 3 [qui inclut toutes les émissions de gaz à effet de serre indirectes, comme celles liées à la combustion ndlr], sur la fermeture de mines et sur la non revente », défend-il.

Mais d'autres sociétés adoubées par le gestionnaire d'actifs n'ont pas soumis de telles garanties. Ainsi, « Amundi s'enorgueillit, par exemple, d'avoir obtenu un engagement de l'entreprise minière BHP à sortir du charbon d'ici 2022, sans se formaliser de la vente de ses mines à d'autres acteurs qui continueront à les opérer bien après cette date », riposte Reclaim Finance. Un procès d'intention, considère le principal intéressé, selon lequel « le premier objectif est de s'assurer que les sociétés prennent au moins des engagements et définissent une politique ». Une stratégie « au cas par cas » qui peut conduire à des « sanctions » en cas de non-respect des termes.

« C'est une politique de vote qu'on essaie de faire la plus adaptée aux réalités des entreprises », résume Jean-Jacques Barbéris.

La finance durable, un mirage ?

Une conception qui interroge sur le rôle réel que peut jouer la finance dite « durable », dans une économie encore largement engluée dans les énergies fossiles. En témoigne la division entre la position de Reclaim Finance, qui demande aux investisseurs de couper le robinet dès aujourd'hui aux groupes particulièrement émetteurs, et celle de Jean-Jacques Barbéris, qui se montre plus timoré.

« Il faut sortir de cette vision binaire. S'engager dans une transition, c'est passer d'un état A à B, mais de manière progressive. Oui, il est possible de fabriquer des portefeuilles les moins carbonés à l'instant donné, en sélectionnant les entreprises qui sont déjà les plus avancées. Mais si on le fait, est-ce que ça aura changé quelque chose à l'économie réelle ? », appuie-t-il.

Le membre de la direction d'Amundi l'assume : dès lors qu'une société continue d'investir dans les « énergie du passé » mais s'engage dans le même temps à diversifier son mix, « arrêter de la financer totalement reviendrait, en pratique, à arrêter de financer tout le secteur énergétique », estime-t-il. Et d'insister, malgré la promesse du gestionnaire d'être « responsable » à « 100% », sur le « refus de toute politique de désinvestissement général, qui ne permettrait pas aux acteurs du secteur de se transformer ».

Reste que, l'année dernière, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) elle-même a assuré que chaque entreprise dans le monde devait cesser immédiatement tout nouveau projet d'exploration d'énergies fossiles, du charbon au gaz en passant par le pétrole, sans quoi le maintien des températures à +1,5°C par rapport à l'ère pré-industrielle d'ici à 2050 sera, une fois pour toutes, hors de portée.

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Commentaires 4
à écrit le 03/02/2022 à 15:45
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Amundi ne menace rien bien au contraire il sécurise les financements dans les énergies fossiles qui avec eux ou sans eux se feront de toute manière alors vaut mieux des investisseurs surs que des investisseurs sans aucunes déontologie !!!

à écrit le 03/02/2022 à 15:34
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il est plus facile de taper sur ceux qui font quelque chose que sur ceux qui ne font rien. 10 milliards d'euros c'est une goutte d'eau dans le financement mondial du charbon. Mais au moins Reclaim Finance sait qu'elle sera écoutée en France mais en ...

à écrit le 03/02/2022 à 14:25
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Elles sont vraiment stupides, ces ONG. Tout le monde menace le climat, Amundi aussi, bien sûr. L'humanité menace le climat. Reclaim Finance menace le climat par ses activités

à écrit le 03/02/2022 à 12:40
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En plaçant les GES comme cause principale du massacre de notre environnement on laissait la porte ouvertes à de nombreuses objections légitimes. Bref la machine à parler va perdurer. Le néolibéralisme où quand les hommes d'affaires sont aussi bavards...

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