Les six défis majeurs de Nicolas Chamussy à la tête de Nexter

 |  | 2418 mots
Lecture 12 min.
S'il rêvait encore d'espace - il était fortement intéressé par le CNES -, son parachutage à Satory, qui a été orchestré par le ministère des Armées, n'est pas pour lui déplaire.
S'il rêvait encore d'espace - il était fortement intéressé par le CNES -, son parachutage à Satory, qui a été orchestré par le ministère des Armées, n'est pas pour lui déplaire. (Crédits : Airbus)
En arrivant à la tête de Nexter, Nicolas Chamussy va devoir accélérer sa formation dans la compréhension de l'industrie de l'armement terrestre. Plusieurs dossiers urgents l'attendent : les négociations sur le programme MGCS, qui va structurer le groupe franco-allemand KNDS, et la gestion de la très forte croissance de Nexter. Il devra également s'occuper de booster le plus rapidement les ventes de Nexter à l'export.

Depuis le 1er avril, Nicolas Chamussy s'est assis dans le fauteuil de directeur général de Nexter. Après avoir occupé la plupart de ses fonctions dans le spatial au sein d'Airbus où il est arrivé en 1999, Nicolas Chamussy est redescendu sur terre en atterrissant chez le leader de l'armement terrestre en France. S'il rêvait encore d'espace - il était fortement intéressé par le CNES -, son parachutage à Satory, qui a été orchestré par le ministère des Armées, n'est pas pour lui déplaire. Loin de là. Car le franco-allemand - Nexter est une filiale du groupe franco-allemand KNDS -, il connait bien, et même très bien. De la création d'EADS à Airbus, cet européen convaincu a tout vu et tout connu : des guerres de tranchées aux sombres machinations ourdies entre Français et Allemands jusqu'à l'apaisement avec le départ progressif mais brutal des grandes figures pionnières du groupe.

Nicolas Chamussy connait donc par cœur la grammaire franco-allemande. Cela lui sera très utile mais ce ne sera certainement pas suffisant.  En tant que patron de Nexter et chef de file de la filière terrestre, il devra autant rassurer que protéger les intérêts d'une filière, qui se sent abandonnée par l'État français dans le cadre de la coopération franco-allemande.

1/ Gérer l'énorme bond des livraisons

Nicolas Chamussy arrive dans un groupe en pleine croissance. C'est plutôt confortable pour un patron. Car, en dépit de la crise du Covid-19, le chiffre d'affaires de Nexter s'est maintenu en 2020 (1,1 milliard d'euros) à défaut de progresser telles que les prévisions de début 2020 le prévoyaient. Alimenté par des prises de commandes record l'an dernier (1,97 milliard d'euros, dont 730 millions de munitions), le carnet de commandes ferme s'élevait à fin 2020 à 4,6 milliards d'euros à fin 2020 (8,1 milliards en comptant les tranches conditionnelles). Seul bémol, la marge opérationnelle a chuté à 65 millions d'euros.

Nexter est donc assis sur une croissance durable. Dans ce contexte, Nicolas Chamussy devra veiller à ce que les livraisons des véhicules destinés à l'armée de Terre dans le cadre du programme Scorpion (Griffon, Jaguar, Serval), qui vont bondir dès 2022, arrivent bien à l'heure. De moins de 200 véhicules livrés (157 blindés Griffon et 20 Jaguar en 2021 et 170 véhicules en 2019), le site de Roanne va devoir produire plus de 400 véhicules blindés dès 2022 (environ 450) et pour plusieurs années. "On est prêt", explique-t-on en interne. Nicolas Chamussy va pouvoir s'appuyer sur les décisions de l'ancien PDG de Nexter, Stéphane Mayer, qui a dimensionné l'outil industriel du groupe à travers un plan d'investissement de 80 millions d'euros destinés aux sites français, dont Roanne.

Toutefois, il devra piloter un niveau de production inconnu depuis des décennies chez Nexter et, certainement, faire des ajustements. Surtout il devra s'employer à faire respecter les investissements promis par KNDS avant la crise du Covid-19. Les finances du groupe franco-allemand sont tenues par un tandem franco-allemand (Nicolas Million et Horst Rieder). Il en va de la crédibilité de Nexter auprès de l'armée de Terre, une armée qui s'engage sur le terrain jusqu'au sacrifice ultime.

2/ Maintenir le carnet de commande avec l'export

Le défi est immense pour Nexter, qui, pendant longtemps n'a pas fait de l'export une priorité. C'était moins le cas avec l'arrivée il y a cinq ans de Stéphane Mayer avec un niveau de réussite mitigé, notamment en raison de la débâcle du VBCI au Qatar même si Nexter n'y est en grande partie pour rien - le groupe a d'ailleurs retiré ce prospect de ses prévisions - , et de la collection d'échecs en Inde. A côté de l'échec répété du VBCI à l'export - il n'a jamais été exporté -, Nexter a essentiellement rencontré du succès dans son activité munitionnaire et l'artillerie avec son best-seller, le Caesar. Il a aussi vendu le Titus, son véhicule blindé low-cost en Arabie Saoudite et en République tchèque. Surtout Nexter a vendu à la Belgique grâce à l'État français et l'armée de Terre, les véhicules blindés Griffon (382 exemplaires) et les engins blindés de reconnaissance et de combat Jaguar (60). Un succès qui est un peu l'arbre qui cache la forêt...

Les nouveaux véhicules de Nexter (Serval, Griffon et Jaguar) seront les fers de lance de la politique produit à l'export de Nexter. Le groupe mise aussi beaucoup sur la munition intelligente d'artillerie Katana, un obus guidé de précision de 155mm, qui va rivaliser avec les munitions de Rheinmetall. Des succès à l'export qui passent désormais par les Allemands. Ils se sont vus confier l'export au sein de la maison mère KNDS. Le patron du commerce de KNDS, l'allemand Stefan Fontanari devra jouer le jeu de façon équitable et rationnelle. Faut-il rappeler que l'une des raisons de la France à vouloir expressément ce mariage entre Nexter et Krauss-Maffei Wegmann (KMW) s'appuyait sur la réussite insolente de KMW à l'export. On y est aujourd'hui...

Aujourd'hui, KNDS, dont le carnet de commandes ferme s'élevait fin 2020 à 10,6 milliards d'euros, pilote les offres commerciales ainsi que la coordination des marchés entre Nexter et KMW pour proposer les meilleurs produits. Ainsi, si le Boxer de KMW a été vendu en Grande Bretagne, KNDS a proposé d'y mettre la tourelle T40 de Nexter. Pour maintenir le carnet de commandes de Nexter, Nicolas Chamussy a du pain sur la planche. Le groupe doit consolider ses positions commerciales aux Émirats Arabes Unis et en Arabie Saoudite tout en profitant de quelques opportunités sur le marché européen à l'image de la Belgique et de la République tchèque. Un marché tenu en grande partie par KMW et Rheinmetall (18 clients Leopard, dont 12 en Europe) ainsi que les Italiens et les groupes américains, à travers leurs filiales européennes. L'Europe ne peut pas être l'apha et l'omega d'une stratégie commerciale pérenne pour Nexter.

3/ Allemagne : rassurer Nexter et au-delà

En prenant la tête de Nexter, Nicolas Chamussy ne prend pas seulement la tête du premier groupe français de l'armement terrestre, il prend également le leadership d'une filière meurtrie. Une filière doublement inquiète de l'abandon de l'État français depuis plusieurs année - une industrie non stratégique - et des prétentions outre-Rhin incarnées par Rheinmetall, qui s'est déjà imposé par la force sur MGCS (Main Ground Combat System). Ce programme a vocation à structurer une partie de l'industrie de l'armement terrestre européenne. Une filière qui a également déjà dû digérer le mariage forcé avec KMW organisé par l'État français. Un mariage entre égaux et qui doit le rester. Une filière par ailleurs qui n'a pas de vision stratégique nationale à laquelle elle peut s'accrocher. Une filière, enfin, qui peut se vanter de fournir et de soutenir des équipements à l'une des seules armées européennes à s'engager sur le terrain.

En dépit de ses profondes convictions pour l'Europe, en général, et pour la relation franco-allemande en particulier, Nicolas Chamussy devra, s'il veut se faire accepter par cette industrie, être à l'écoute non seulement de son groupe mais aussi de toute la filière. Bien sûr les promesses tenues du ministère des Armées sur le programme Scorpion ont pansé certaines plaies mais il y a aujourd'hui une vraie interrogation sur l'avenir de la filière française dans ce secteur. Le nouveau directeur général devra très certainement faire de la "calinothérapie", voire de la psychothérapie, mais, surtout, il devra enfiler sa tenue de combat pour défendre les intérêts français face aux appétits allemands de Rheinmetall, qui inquiètent aussi bien la filière française que KNDS dans sa globalité.

L'industrie tricolore va-t-elle devenir les simples sous-traitants de l'industrie de l'armement terrestre allemande ? C'est bien ce qui inquiète la filière, de l'armée de Terre aux industriels même si la France a conservé une action spécifique au capital de Nexter, lui assurant la protection des actifs les plus sensibles pour la souveraineté du pays. Il existe par ailleurs des inquiétudes légitimes sur la différence d'emploi des véhicules blindés dans les deux armées. "Sur le segment médian et le segment léger, nous n'avons pas effectivement la même approche. On emploie nos véhicules au combat. Eux, en revanche, ils ont un segment médian qui est assez lourd et est plutôt en appui direct de leur segment lourd avec la même vocation d'engagement que le segment lourd", a résumé le 18 mars le chef d'état-major de l'armée de Terre, le général Thierry Burkhard dans une interview accordée à La Tribune.

4/ Réussir MGCS mais pas à n'importe quel prix

Nexter, et son ancêtre Giat Industries, savaient développer et concevoir un char 100% français ou presque (moteur du finlandais Wärtsilä). Le Leclerc impressionne d'ailleurs encore et reste l'un des meilleurs chars au monde. En 2019, lors de l'exercice OTAN Iron Spear, organisé en Lettonie, il a même terminé premier de cette compétition amicale, qui a rassemblé 44 équipages de chars, représentant 8 pays. Or, les Allemands, qui ont le leadership du MGCS ont déjà préempté six des neuf piliers (trois pour KMW, trois pour Rheinmetall et seulement trois pour Nexter) tout en maintenant il est vrai une parité dans la charge de travail entre la France et l'Allemagne. Nexter doit conserver ses 50% dans ce programme face à l'appétit féroce de Rheinmetall. Les Allemands ne sont pas privés de réclamer plus de place dans le Système de combat aérien du futur (SCAF). Paris devra s'en souvenir. A suivre...

"Nous avons deux officiers à Coblence dans l'équipe de projet commune depuis l'été 2020. Nous devons maintenant imaginer quelle sera la composante lourde dont nous aurons besoin en 2035/2040", a expliqué à La Tribune le général Thierry Burkhard.

Pour MGCS, les travaux d'architecture déjà financés ont été livrés, et la répartition des démonstrateurs est toujours en discussion entre Paris et Berlin. "Le point principal de discussion étant la responsabilité et la propriété intellectuelle pour le développement de l'arme, observe la CGT de Nexter. Il est évident que si Nexter n'obtient pas le développement du canon, qui équipera le futur char de combat franco-allemand (le 140 mm est proposé), cela en est fini des canons de char gros calibre en France". Car en face de Nexter se dresse Rheinmetall, concurrent de Nexter sur les segments canon, munitions, tourelle et système d'armes. Sur le système d'armes du MGCS, les négociations n'ont d'ailleurs pas abouti. "Les Allemands refusent même d'en discuter", explique-t-on à La Tribune. Mais lâcher un tel segment, c'est mettre en péril un segment d'excellence en France. Aussi, l'actionnaire français doit montrer son attachement à l'indépendance de la France dans ce domaine stratégique.

5/ Réussir le char EMBT

Ce n'est pas le défi le plus prioritaire de Nicolas Chamussy. Mais le char EMBT est très important dans la stratégie de KNDS de montrer qu'il peut proposer un produit franco-allemand. "Ce projet a été défini et développé ensemble", rappelle-t-on à La Tribune. C'est d'ailleurs son premier produit en commun : la coque, le moteur et l'ensemble du châssis proviennent du Leopard 2 A7, qui a été modifié pour intégrer la tourelle du Leclerc. Ce char doit répondre à des besoins identifiés en 2025 et lancer vraiment KNDS à l'export en Europe notamment. La Pologne est l'un des principaux clients potentiels, tout comme les pays de l'est de l'Europe, qui doivent renouveler leur parc.

6/ Exister par rapport à Franck Haun et Philippe Petitcolin

C'est le défi personnel de Nicolas Chamussy : s'il veut exister face à Frank Haun, directeur général de KNDS et président du conseil d'administration de Nexter, et Philippe Petitcolin, président du conseil d'administration de KNDS, un duo de très fortes personnalités, il doit s'imposer. Surtout s'il veut succéder à Frank Haun, l'actuel directeur général de KNDS, dans quatre ans. Il est prévu que les postes de directeur général et de président du conseil d'administration soient occupés par un Allemand et un Français, avec une alternance de nationalité à chaque changement de directeur général. Le bureau de Nicolas Chamussy n'est d'ailleurs pas très loin de celui de Frank Haun, qui explique-t-on à La Tribune n'écoute pas l'actionnaire français, et de celui de Philippe Petitcolin quand ils souhaiteront passer à Satory.

Nicolas Chamussy pourra être utile à Frank Haun, qui, en tant que président du conseil d'administration de Nexter, va enfin découvrir ce qu'est vraiment Nexter. Car, pendant cinq ans, c'était chacun chez soi, les Allemands chez KMW, les Français chez Nexter. On n'est donc pas "à l'abri" d'une bonne surprise : Nexter peut révéler à Frank Haun des pépites non allemandes, notamment en matière de combat collaboratif et de vétronique... Par ailleurs, si la filiale française de KNDS délivre de bons résultats financiers, le tandem français Nicolas Chamussy et Philippe Petitcolin devrait fonctionner. Loin du "glamour" de l'espace, le nouveau directeur général Nexter devra rapidement se plonger dans les dossiers âpres de l'armement terrestre qu'il ne connait pas. Il devra également s'approprier au plus vite des codes et des enjeux de cette industrie. Surtout si Nexter doit croitre et consolider le secteur en France.

Pour réussir, il a deux atouts dans son jeu. Il a d'abord l'expérience du haut dirigeant. Ce qui lui sera nécessaire pour exister entre ces deux capitaines d'industrie, qui ont réussi. Il a été notamment le patron des activités spatiales d'Airbus, Airbus Space Systems entre juillet 2016 et juin 2019. Il a également un passé de spécialiste de la coopération franco-allemande. Il a été notamment l'ancien directeur de cabinet de Tom Enders (juillet 2012-juillet 2016) chez Airbus, qui a perdu beaucoup de temps pour devenir un groupe franco-allemand intégré. Il aura donc besoin de toute cette expérience pour faire gagner du temps à Nexter dans la compréhension de la partie allemande.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 12/04/2021 à 20:41 :
Les Allemands veulent un char lourd de 60T pour lutter contre les Russes et les Français veulent un char léger pour intervenir en milieu urbain
Ce sera un char lourd et on donnera notre industrie aux Allemands
Et après on vous expliquera qu'il faut reindustrialiser la France !😒
Réponse de le 12/04/2021 à 21:46 :
U n char lourd de 60T------> excellente cible pour un drone.
Pour la phrase suivante c'est tristement vrai; avec les présidents fantoches et sans c... qui nous ''gouvernent'' depuis sarkozy c'est le bradage de l'industrie et du savoir-faire français...''le couple franco-allemand'' quelle fumisterie.
a écrit le 12/04/2021 à 17:43 :
Le seul défi majeur de M Chamussy est de faire passer la pilule et la couleuvre aux salariés et aux contribuables français de cet abandon de souveraineté orchestré par le duo comico-tragique Hollande-Macron et des licenciements à venir. Tout le reste n'est même pas de la littérature.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :