Le monde agricole cherche la réponse à l'agribashing

Habitué à représenter les terroirs nationaux avec fierté, le monde agricole français est désormais exposé à des critiques croissantes. Répondre à l’envie de « mieux manger » implique de revoir en profondeur nos modes de production et de distribution.
Giulietta Gamberini

8 mn

(Crédits : Pascal Rossignol)

« L'agriculture vous tend les bras. » Le thème choisi pour la 57e édition du Salon international de l'agriculture (SIA), qui se tiendra du 22 février au 1er mars à Paris, incarne un vœu: celui de recréer du lien entre le milieu agricole et un pan croissant de la société française, mécontent de ses pratiques. En 2019, cette tension semble s'être exacerbée. Sondages et études de marché confirment un constat désormais quotidien: chez les consommateurs, la demande d'aliments plus sains, plus respectueux de l'environnement et du bien-être animal, saisonniers et produits localement, croît.

Autant de revendications qui nourrissent un regard de plus en plus critique sur les méthodes agricoles, renforcé par un autre mouvement: celui des néoruraux, ces citadins qui fuient la ville et ses « bullshit jobs » pour s'installer dans une campagne idéalisée. Soutenue par certains maires qui essaient d'étendre les zones de non-traitement, l'opposition de consommateurs et de riverains à l'épandage de produits phytosanitaires se renforce, alors que les ONG multiplient les vidéos dénonçant les maltraitances animales.

"Agribashing"

Les agriculteurs vivent mal cette contestation, qu'ils qualifient eux-mêmes d'« agribashing », et dont l'expression peut prendre des formes particulièrement violentes. « Ils ont le sentiment de répondre à la mission de nourrir le pays, voire la planète, tout en se conformant à des contraintes réglementaires croissantes », explique Olivier Kopp, expert de l'agroalimentaire au sein du cabinet Auris Finance. « D'autant plus que le changement climatique et l'augmentation de la population mondiale sont autant de défis qu'ils essaient de relever. Et que toutes ces exigences multiformes sont parfois contradictoires », fait remarquer le président du SIA Jean-Luc Poulain.

Habitués à représenter l'un des fleurons de la France, les agriculteurs sont donc désormais priés de se préoccuper de leur image. « Faire dialoguer agriculture et société » est ainsi l'un de trois axes du projet stratégique 2019-2025 des chambres d'agriculture. Des initiatives visant à mieux faire connaître les exploitations agricoles se développent, telles que les rencontres organisées par l'association Au cœur des paysans. Certains agriculteurs vont jusqu'à tenter de lancer sur les réseaux sociaux un mouvement d'« agriloving », note Olivier Kopp. Mais pour répondre à la demande des consommateurs, ainsi que pour réduire leur impact sur l'environnement et s'adapter au changement climatique, « les agriculteurs agissent également sur le réel, en transformant leur manière de fonctionner », rappelle l'expert. Une transition annoncée qui ne se fait pas sans douleur...

Une multitude de solutions de remplacement

En France, entre 2013 et 2018, la surface de production bio a doublé, atteignant 2 millions d'hectares - soit 7,5% de la surface agricole totale. Hors même du cadre de l'agriculture biologique, ce sont une multitude de solutions de remplacement aux produits phytosanitaires qui ont été testées sur le terrain, du désherbage mécanique aux produits de biocontrôle, en passant par les capteurs et autres logiciels...  Mais le changement que la réalité environnementale et le marché exigent va au-delà des pratiques. Il implique « une modification du cadre d'analyse », amenant à « regarder désormais l'espace que l'on cultive comme un écosystème qui nous rend des services », souligne Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae). Il s'agit ni plus ni moins que d'« inventer une nouvelle agronomie, fondée sur de nouvelles connaissances » - notamment à propos de la nutrition des plantes et de la régulation de leurs maladies -, explique le chercheur.

L'avenir sera donc fait de choix plus complexes et de risques plus élevés, que les nouvelles technologies ne pourront qu'en partie pallier. Très liées au milieu naturel, les expérimentations qu'un tel cadre impose ne sont pas généralisables et impliquent un travail main dans la main avec des chercheurs. « Les agriculteurs ont donc besoin d'un accompagnement de plus en plus personnalisé », estime Sébastien Windsor, président des chambres d'agriculture, qui comptent former massivement leurs conseillers. « Et puisque nous n'avons qu'une récolte par an, il nous faut du temps », plaide-t-il. Quant à la question du financement, elle demeure problématique. Alors que nombre d'exploitations agricoles sont déjà à bout de souffle économiquement parlant, comment le secteur agricole compte-t-il faire face aux coûts engendrés par une éventuelle transformation de ses modes de production - sans même évoquer les pertes de rendements ?

Une partie pourrait par exemple être couverte grâce aux subventions, à l'essor du crowdfunding, et au soutien de certains industriels et distributeurs qui, peinant à proposer des produits adaptés à la nouvelle demande, créent des fonds consacrés à la transition alimentaire et établissent de nouveaux contrats valorisant la qualité de la production. Mais « sur le marché international, les meilleurs produits ne peuvent pas pour autant être vendus plus cher », note Jean-Luc Poulain. Et malgré la tentative de la loi Egalim (2018) d'encadrer les pires pratiques, « en France, la grande distribution reste obnubilée par les prix bas », autour desquels se concentre la concurrence, reconnaît Olivier Kopp. Les producteurs sont donc pris en étau.

Un défi de nature existentielle

Les agriculteurs tentent aussi de modifier leurs modes de distribution, désireux de se rapprocher de leurs clients et de leur proposer des produits locaux issus de circuits courts: vente à la ferme, sur les marchés, dans des magasins de proximité. Aujourd'hui, la plupart semblent y trouver leur compte, le supplément de main-d'œuvre étant compensé par les prix plus élevés qu'ils peuvent proposer en vente directe au regard de celui que leur offrent les grossistes. Mais la probable croissance du marché leur posera aussi deux défis, note Roland Condor, qui dirige la chaire « Modèles entrepreneuriaux en agriculture » à l'école de commerce EM Normandie. Le premier, logistique, consistera à rassembler une offre aujourd'hui très « émiettée », et à l'acheminer dans les délais vers les villes, où est « concentrée » la demande.

Le deuxième aura une nature presque existentielle: augmenter les volumes sans glisser vers un modèle productiviste.  Comment dès lors syntoniser les rythmes des transitions agricole et alimentaire ? Christian Huyghe en est convaincu: la clé réside dans la redéfinition du contrat social de l'agriculture. « Dans les années 1950, on attendait du secteur qu'il assure la sécurité alimentaire du pays au prix le plus bas. » Une mission largement remplie, d'autant plus qu'elle permettait aux agriculteurs de gagner leur vie. Or, les services écosystémiques désormais exigés par les agriculteurs entrent bien souvent en conflit avec leur gain immédiat. L'enjeu est donc de réfléchir à une nouvelle manière de rémunérer ces derniers, selon le chercheur. Un effort à faire qui vaut le coup, car il ne s'est encore jamais, à ses yeux, présenté de « défi aussi enthousiasmant, concernant l'ensemble de la société ».

EN CHIFFRES

- 17% des Français ont en 2019 privilégié les produits bio ou locaux dans leur alimentation, et 7% des produits respectueux du bien-être animal.

- 10% des foyers français déclarent en 2019 observer un régime alimentaire flexitarien (ou semi-végétarien), soit près de deux fois plus qu'en 2018. Le régime strictement végétarien reste lui suivi par seulement 2% des Français.

- 14%, C'est la hausse des ventes de produits bio en 2019. Elles devraient encore progresser en moyenne de 12% par an d'ici à 2022.

- 41.600 fermes françaises étaient en 2018 engagées en agriculture biologique, soit près de 9,5% des exploitations agricoles sur le territoire national.

- 35.480 euros annuels: tel était le revenu disponible moyen des exploitations en 2018. Ce chiffre ne prend toutefois pas en compte le nombre de personnes qui en vivent.

- 22,1% des agriculteurs français vivaient sous le seuil de pauvreté en 2016, faisant de cette profession la plus exposée à la précarité.

FOCUS: PETITES EXPLOITATIONS, GRAND AVENIR

Les aides allouées aux agriculteurs en vertu de la Politique agricole commune (PAC) prennent essentiellement en compte le critère de la taille de l'exploitation. La plupart sont proportionnelles à la surface et au nombre d'animaux. Mais quelques-unes, attribuées uniquement aux premiers hectares, dégressives avec la taille du cheptel, et plafonnées, privilégient les petites exploitations. Pourtant, l'impact environnemental de ce critère est peu connu. À Bercy, la direction générale du Trésor s'est penchée sur la question à travers une étude publiée en février, et pour laquelle a été utilisé un indicateur synthétique développé par l'Inra, lui-même fondé sur onze critères de performance environnementale (part des prairies, charge en produits phytopharmaceutiques, etc.).

Dans les exploitations en grandes cultures, l'impact environnemental ne semble pas dépendre de la superficie. Mais pour les exploitations de bovins, une corrélation avec la taille a été établie. « Plus une exploitation a un cheptel important, plus son impact environnemental est défavorable, note l'étude. Et les 25 % d'exploitations bovines dont le cheptel est le plus grand [...] sont aussi moins vertueuses que les autres pour les critères "charge en énergie", "diversité des assolements" et "plantes protéiques". »

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Giulietta Gamberini

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Commentaires 20
à écrit le 10/03/2020 à 0:32
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Solution pour pesticides: utilisez ondes infra rouge ciblees pour brouiller les systemes de navigation et reproduction des insectes - lisez Tuning into Nature par Philip Callahan. Solution pour engrais: utilisez charges electrostatiques, generees pa...

à écrit le 08/03/2020 à 10:51
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Mao avait trouvé la réponse: envoyer aux travaux des champs les bobos des villes pour leur enseigner l'art de cultiver les haricots et d'élever les porcs.

à écrit le 01/03/2020 à 9:27
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le PREMIER "agri-bashing" (....plutôt " dénigrement des agriculteurs" ! : comme pour l'Eurovision restons francophone mème si ça fait moins "branché " !!! ) est l'importation de produits agricoles venus de pays fonctionnant avec des exigences ...

à écrit le 26/02/2020 à 20:20
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Quel agribashing ?! le rejet de plus en plus fort de la part des consommateurs des agriculteurs qui empoisonnent la terre et des éleveurs qui maltraitent leurs bêtes. Mais pas le rejet de ceux qui travaillent proprement comme les agriculteurs et élev...

à écrit le 23/02/2020 à 17:56
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Les agriculteurs font un combat d'arrière garde, parce qu'ils ne veulent pas se remettre en question, ni remettre en question leurs pratiques. Faut dire qu'ils ont bien été vaccinés à base de FNSEA, Crédit agricole et Agroindustrie. Au passage, ils i...

à écrit le 23/02/2020 à 13:59
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La réponse est simple... agriculteurs et éleveurs convertissez-vous au bio !

à écrit le 23/02/2020 à 9:12
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....Importations dérèglmentées = agribashing premier ....!!!

à écrit le 23/02/2020 à 1:40
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La FNSEA et consorts, faut vous faire à l'idée que la malbouffe que vous contribuez à produire à coup d'agrochimie, de stress hydrique, de pollution de l'environnement, d'appauvrissement des sols, de disparition de la biodiversité et des insectes en ...

le 24/02/2020 à 14:37
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C'est une vision un peu simpliste, vous oubliez: 1/ que nous ne connaissons plus la faim 2/ que cette agriculture intensive a permis de reboiser la France massivement et que le chemin sera inverse si l'on retrouve des rendements faibles 3/ que la...

le 11/03/2020 à 21:57
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Vous retardez d'une guerre !! Les besoins des consommateur changent à tte vapeur en matière de besoin alimentaire: ils réduisent leur consommation de viande et de laitage de qualité industrielle courante, de boissons sucrées et alcoolisées en faisan...

à écrit le 22/02/2020 à 19:57
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Pitoyable exercice de communicants, parler d' agribashing, terme sorti fort à propos pour ce salon, permet un, de donner un rôle d ' arbitre à Macron et faire oublier que la politique agricole c' est uniquement du ressort de l' UE e...

à écrit le 22/02/2020 à 14:13
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Le monde agricole cherche la réponse à l'agribashing il n'y a pas d'agribashing, l'agribashing est une pure invention soupçonnée d'affaires financières de la FNSEA FDSEA sous influence malsaine soupçonnée d'affaires financières des voyous de l'agr...

à écrit le 22/02/2020 à 14:09
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le premier agri-bashing est de laisser rentrer sur le territoire des produits qui ne sont pas du tout soumis aux mèmes contraintes que celles de nos agriculteurs ! C'est de la distorsion de concurrence et c'est bien Macron et ses prédecesseurs...

à écrit le 22/02/2020 à 12:10
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Et ça n' est pas dans l' UE qu' il va la trouver. L’agriculture française est donc confrontée à un nouveau et implacable défi : faute d’obtenir la moindre mesure de protection, et faute de pouvoir accroître encore massivement sa compétitivité, ell...

à écrit le 22/02/2020 à 11:30
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l'offre et la demande ? ben voilà, après des décennies profitables au grands groupes céréaliers et autres, la demande change, fini l'exploitation outrancière chimico-usinée. La demande à changée, soit l'agriculture et l'élevage se remettent en ques...

à écrit le 22/02/2020 à 10:27
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la fin de l agriculture intensive et de mauvaise qualité a sonnée ! au detriment des petites exploitations .. la qualité avant tout...et le circuit court s installe parfois avec l aide des élus tres plébicité malgré le véto de certains profiteurs (...

à écrit le 22/02/2020 à 10:27
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la fin de l agriculture intensive et de mauvaise qualité a sonnée ! au detriment des petites exploitations .. la qualité avant tout...et le circuit court s installe parfois avec l aide des élus tres plébicité malgré le véto de certains profiteurs (...

à écrit le 22/02/2020 à 10:06
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L agri bashing est surtout due aux médias qui racontent ´ importe quoi aux gens , presque tout est faux , souvent ils reprennent bêtement les propos d associations écologistes plus ou moins corrompues

à écrit le 22/02/2020 à 9:40
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la reponse, ca serait qu'ils se mettent en greve et arretent de produire pendant un an, en prenant tout le monde en otage comme de vulgaires ultra neo syndicalistes depaleo neo gauche ultra on entendrait avec bonheur les cris de signe des baveux, fu...

à écrit le 22/02/2020 à 9:39
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Il n'y en a qu'une seule, c'est la permaculture mais c'est demander à des gens qui se sont offerts d'énormes revenus de revenir à la raison et comme le dit Nietzsche plus on possède et plus on est possédé. Bref toujours la même impasse.

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