Le cloud et le SaaS résistent pour l’heure à la crise de la tech

Sur un marché numérique morose, les entreprises du cloud et du logiciel professionnel font pour l’heure figure d’exceptions et parviennent à limiter les dégâts, voire à continuer de croître. En offrant aux entreprises un moyen de rationaliser leurs dépenses, elles brillent d’autant plus en période difficile. Mais ne sont pas invulnérables pour autant.

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Les géants américains du cloud affichent une insolente réussite sur un marché technologique à la dérive.
Les géants américains du cloud affichent une insolente réussite sur un marché technologique à la dérive. (Crédits : DR)

Les temps sont durs pour les entreprises des nouvelles technologies. Le Nasdaq a perdu près d'un quart de sa valeur depuis janvier, Netflix a vu s'envoler un tiers de sa cotation boursière en une journée et celle de Facebook a été divisée par deux depuis l'automne dernier. Dans un email adressé à ses fondateurs fin mai, le Y Combinator, l'un des principaux accélérateurs américains de startups, invite à « se préparer au pire », ajoutant que « nul ne sait à quel point l'économie va se dégrader, mais les perspectives ne sont pas bonnes. »

Si le retournement conjoncturel n'épargne personne, il est un secteur qui résiste pour l'heure mieux que tous les autres : celui du logiciel professionnel. Ainsi, IBM, qui vend des logiciels et services cloud aux entreprises, a vu son action s'apprécier de plus de 4% depuis janvier, et Hewlett Packard Enterprise, une société spécialisée dans les logiciels d'entreprises, a réalisé pour 6,7 milliards de dollars de vente au premier trimestre, soit une progression de 1,5% d'une année sur l'autre.

Le chiffre d'affaires de Salesforce, l'un des pionniers du SaaS (software as a service, ou logiciel en tant que service), a également progressé d'un quart d'une année sur l'autre au premier trimestre. Il pourrait atteindre pour la première fois les 30 milliards de dollars cette année.

Le cloud fait de la résistance

Les géants américains du cloud, de leur côté, affichent une insolente réussite sur un marché technologique à la dérive. Google Cloud a généré 5,8 milliards de dollars de chiffre d'affaires au premier trimestre, soit l'équivalent de ses revenus sur la totalité de l'année 2018, et une progression de 44% par rapport au premier trimestre 2021. Ces résultats ont contribué à limiter la casse pour le groupe Alphabet, en compensant partiellement le ralentissement de la croissance de YouTube et la baisse des revenus tirés de la publicité dans un contexte économique difficile, marqué par la guerre en Ukraine, le retour de l'inflation et la certitude du relèvement des taux d'intérêts.

Même son de cloche chez Amazon : alors qu'au premier trimestre, le géant du commerce en ligne connaissait sa première perte trimestrielle en sept ans, Amazon Web Services affichait de son côté un chiffre d'affaires de 18,4 milliards de dollars, en hausse de 37% d'une année sur l'autre. Microsoft, le troisième géant du cloud américain, a quant à lui réalisé un bon premier trimestre, mais c'est la division cloud Azure qui sort particulièrement du lot : là où le géant de l'informatique affiche un chiffre d'affaires en hausse de 18% d'une année sur l'autre, celle-ci croit de son côté de 32%. « Pour nous, les affaires suivent leur cours habituel, nous n'avons pour l'heure pas constaté de ralentissement sur nos activités », commente sous couvert d'anonymat un cadre travaillant au sein d'un grand fournisseur cloud.

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L'appétence des entreprises pour le cloud n'est pas près de ralentir, malgré une conjoncture difficile : Gartner estime ainsi que les dépenses mondiales dans le cloud public devraient atteindre près de 500 milliards de dollars cette année, 20% de plus qu'en 2021.

Et si les jeunes pousses du logiciel ont plus de difficultés à lever des fonds qu'il y a quelques mois, elles s'en sortent également mieux à cet égard que leurs homologues issues d'autres branches du numérique. Carta Data, une plateforme de traitement des données à destination des startups et investisseurs, rapporte ainsi que les plateformes SaaS recourant à ses services ont levé 1,04 milliard de dollars en série A au premier trimestre.

C'est certes 38% de moins qu'au trimestre précédent (1,70 milliard de dollars levés), mais l'écart est beaucoup plus important dans d'autres secteurs. Les jeunes pousses de la santé, par exemple, n'ont levé que 370 millions de dollars contre 1,03 milliard au trimestre précédent, soit une baisse 64%. Pour les jeunes pousses SaaS en phase de démarrage, la baisse est de 18% : dans un secteur comme les biotechs, elle atteint 72%.

La grande transition

Après la pandémie, la récession qui s'amorce est à son tour en train de bénéficier au logiciel et au cloud, en accélérant la virtualisation des entreprises, qui cherchent ainsi à rationaliser leurs dépenses, selon Will Price, créateur du fonds d'investissement Next Frontier Capital. « L'histoire peut nous servir de guide. Après 2002, les divisions IT ont dû faire plus avec moins. Les entreprises qui sont parvenues à réduire leurs coûts et à offrir de bons retours sur investissement ont été récompensées, tandis que celles qui se reposaient sur de coûteuses solutions propriétaires ont vu leurs parts de marché rapidement décliner », explique-t-il.

« Par exemple, le logiciel libre et la virtualisation sont devenus des tendances technologiques dominantes alors que Linux remplaçait Solaris, que MySQL grignotait les parts de marché d'ORCL et et que VMWare permettait aux divisions informatiques d'améliorer leurs retours sur investissement en virtualisant leur matériel et faisant fluctuer leur offre en fonction de la demande. Ainsi, la récession a servi de catalyseur pour la transition du logiciel propriétaire au logiciel libre, de la licence perpétuelle au SaaS, des infrastructures propriétaires à la virtualisation avec de hauts retours sur les actifs », analyse-t-il.

On peut donc selon lui s'attendre à une logique similaire, qui bénéficie aux acteurs du cloud et du logiciel.

« Lors d'un retournement conjoncturel, l'innovation ne ralentit pas, au contraire : les entrepreneurs trouvent de nouvelles manières de réduire les coûts, le gaspillage, les redondances et le manque d'automatisation. Il y a donc désormais une opportunité pour les investisseurs et les startups de proposer des innovations permettant de réduire les dépenses opérationnelles et de capital, et autorisant, comme après 2002, les divisions IT à faire plus avec moins ».

D'autres, comme Mark Stoeckle, cadre au sein du fonds d'investissement Adams Funds, sont plus sceptiques quant aux bénéfices que la crise pourrait apporter aux entreprises du logiciel professionnel. « Il y a déjà quelque temps que les entreprises utilisent la technologie pour être plus efficaces, et donc plus rentables. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles les marges ont atteint des niveaux records. »

En période d'instabilité, la stabilité du modèle d'abonnement qui est celui de nombreuses entreprises du logiciel a également de quoi rassurer les actionnaires et les investisseurs.

Certaines branches du logiciel bénéficient enfin de circonstances favorables. Dans le cas de la cybersécurité, il s'agit d'un cadre législatif de plus en plus contraignant sur la gestion des données et de cyberattaques en hausse constante. Dans un tel contexte, les dépenses de cybersécurité ne sont pas un poste de dépense sur lequel les entreprises peuvent rogner à la légère. « Les cyberattaques sont en augmentation constante, et la tendance n'est pas près de s'arrêter, ce qui souligne la valeur d'une entreprise comme la nôtre », note Dan Rogers, président de Rubrik, spécialiste de la sécurité des données.

Nuages à l'horizon

Dernier signe en date de l'attrait qu'exerce le logiciel : le rachat, par le géant des semi-conducteurs américain Broadcom, de VMWare, champion de la virtualisation, pour 61 milliards de dollars. La virtualisation, ou le remplacement du matériel par des fonctions logiciel, permet notamment aux entreprises de déployer indifféremment leurs applications sur le cloud privé ou public, ainsi que sur leurs propres centres de données, et de faciliter la navigation de leurs données entre ces différents environnements. En plus de permettre une plus grande efficacité, et donc une réduction des coûts, cette approche est parfois nécessaire pour se conformer au cadre réglementaire, par exemple aux lois qui imposent la souveraineté des données.

Relativement préservées, les entreprises du logiciel ne sont toutefois pas totalement à l'abri. Microsoft vient ainsi d'abaisser ses prévisions en matière de vente et de chiffre d'affaires pour le trimestre en cours, en mettant en cause la hausse du dollar face aux autres monnaies. Celle-ci rend les biens et services des entreprises américaines moins compétitifs. Elles tirent également moins de dollars de leurs exportations. Microsoft estime ainsi que la hausse du billet vert a amputé son chiffre d'affaires de 302 millions de dollars au premier trimestre. Salesforce a également abaissé ses prévisions de vente, citant la même raison.

Des mises en garde à relativiser, selon Mark Stoeckle. « Ces propos doivent être replacés dans leur contexte. On parle de petite monnaie face au chiffre d'affaires de 2,22 milliards de chiffres d'affaires générés par Microsoft au premier trimestre. Il y a à mon avis peu de chances pour que cela pose de vrais problèmes à Azure, qui est lancé sur une trajectoire dynamique. Je suis d'ailleurs optimiste pour Microsoft, dont les revenus, les marges et la trésorerie sont au-dessus des autres entreprises du logiciel. »

Le prolongement de la guerre en Ukraine, de la pénurie de puces ou des difficultés d'approvisionnement en énergie pourraient cependant aggraver la crise économique à l'échelle mondiale, entraînant des perturbations qui finiraient par affecter à leur tour les entreprises du logiciel professionnel.

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