L'agriculture, un terreau fertile pour l'économie collaborative

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Les Français qui participent à des groupes d'achats et les adhérents des AMAP représenteraient déjà près de 29% des consommateurs selon une étude Ipsos.
Les Français qui participent à des groupes d'achats et les adhérents des AMAP représenteraient déjà près de 29% des consommateurs selon une étude Ipsos. (Crédits : Reuters)
A en croire les acteurs du concept de l'économie du partage, ou "sharing economy", la production de nourriture, sa distribution et sa consommation vivent une révolution. Si les modèles développés sont encore à l'état de marché de niche, leurs créateurs entendent étendre leurs systèmes, où respect de l'agriculteur, de l'aliment et de l'acheteur est la priorité.

Yes, Oui share! Le partage et l'échange, ce sont bien les deux valeurs du phénomène de l'économie collaborative. Un concept qui propose de nouveaux modèles de production et de consommation en prenant en compte l'équité, la durabilité, l'accès à la qualité pour tous et dans le cas de l'agriculture, l'impact sur l'environnement.

La semaine qui y était consacrée vient de s'achever, sous les auspices du collectif OuiShare, la communauté de l'économie collaborative. L'occasion pour ceux qui se penchent sur les problématiques agricoles et alimentaires de faire connaître leurs innovations. Supermarché collaboratif, fondation pour connecter les producteurs locaux, marchés au bord de l'eau ou encore ruches de consommateurs, tour d'horizons des initiatives déjà sur les rails. 

  • La Louve, le supermarché collaboratif ou "hippie coop" pour les intimes

"De la bonne nourriture à pas cher", ce pourrait être le slogan de La Louve, ce supermarché un peu particulier qui doit ouvrir en 2015, dans le quartier parisien de la Goutte d'Or. En se regroupant, les consommateurs deviennent acheteurs de produits en plus grande quantité, ce qui permet de réduire les marges. 1,30 euro le kilo de bananes bio, 2,20 euros le kilo de choux rouge ou encore 30 centimes la carotte, c'est l'ordre de prix que l'on peut espérer. Les produits choisis doivent être bio, artisanaux et/ou locaux. La qualité gustative est primordiale selon ses fondateurs.

Mais pour avoir accès à cette offre à des prix raisonnables, les consommateurs membres doivent mettre la main à la pâte... en devenant bénévole. Quelques heures par mois, les membres assureront la gestion, l'approvisionnement et toutes les tâches du magasin. Un modèle d'autogestion qui permettra de réduire encore les marges tout en payant un prix juste aux producteurs.

Tom Boothe, l'un de ses créateurs reste modeste. "Nous ne sommes pas novateurs. Le concept de coopérative alimentaire biologique existe depuis 30 ans à New York avec la Park Slope Food Coop qui compte 16 000 adhérents et 75% de bénévoles. Nous nous sommes largement inspirés de cet exemple réussi". Il n'empêche, une telle coopérative accessible à tous dans le quartier, ça n'existait pas encore. Et de l'autre côté de l'Atlantique, sa cousine américaine a aussi eu une idée qui pourrait séduire à Paris : une crèche pour les enfants dont les parents font leurs courses ou donnent un coup de main à la coopérative. Un modèle qui lui vaut déjà le surnom d'"hippie coop".

  • L'Open Food Foundation crée du lien entre producteurs et consommateurs

Kirsten Larsen a fait le voyage depuis l'Australie jusqu'à Paris pour venir présenter sa fondation Open Food aux aficionados de l'économie collaborative, réunis au OuiShare Fest de cette année. 

>>> A lire sur ce sujet : La consommation collaborative, kézaco? 

"Nous venons tout juste de voir le jour, mais nous avons déjà pu lancer un premier projet pilote: la plateforme Local Organics à Melbourne qui donne accès à une nourriture bio, locale et éthique" se réjouit-elle, décrivant ce site d'achat de produits bio en ligne.

L'idée que cette jeune femme partage avec les co-créateurs de la fondation est de mettre en relation et de faire connaitre les ressources, les codes, les projets et les plateformes qui s'investissent dans les systèmes alimentaires durables, donc autres que le système agro-industriel prédominant. La fondation veut simplifier la vie de tous les "geeks" et techniciens qui travaillent sur des solutions alternatives promouvant une même idée : "eat local, work global" soit "manger localement, s'aider mondialement". 

Concrètement, en plus d'établir des connexions entre les acteurs de l'agriculture locale et biologique (la plupart du temps), Open Food Foundation leur crée des interfaces ou des sites internet pour les aider dans leur développement et permettre au citoyen sensible à ces questions de trouver plus facilement le modèle de consommation qui lui correspond. 

"En mettant tous les acteurs de la filière et ses consommateurs en contact, nous améliorons la logistique. Il faut décentraliser la gestion de la nourriture pour progresser vers la qualité, la fiabilité et améliorer la transparence" explique Kirsten Larsen. 

  • Le long du canal de l'Ourcq, un Marché sur l'eau

 A Sevran, Pantin et Paris, des fruits et légumes du marché arrivent par le cours d'eau et sont vendus à quai. Tous les mardis et samedis, le long du canal de l'Ourcq une association fait venir par cette voie les produits de saison des agriculteurs du coin. Le bateau, un moyen de transport original et écologique, est devenu le symbole et la clé de ce circuit court qui propose aux citadins des aliments frais venus d'Île de France, et plus précisément de Seine et Marne et du Val d'Oise. 

Une petite vingtaine de fermiers, labellisés bio, "agriculture raisonnée" ou n'utilisant pas d'intrants dans leurs cultures, fournissent asperges, pommes de terre, poireaux, prunes etc selon la saison. Les paniers "fluviaux" sont aussi dotés de fromages, d'œufs et de poules ou encore de noisettes, de jus et de safran. Basés à Meaux, à Verdelot ou encore à Ecouen, leur production ne fait pas plus d'une centaine de kilomètres pour trouver acquéreur. Elle est centralisée dans un même lieu pour limiter les transports, puis acheminée dans un même convoi jusqu'au petit port où l'attend sa navette fluviale, pour l'emmener jusqu'au marché.

L'un des fondateurs de l'association, Anselm Ibing, explique ce modèle : "En campagne, les producteurs sont plus proches des consommateurs. Mais dans une ville nous pensons qu'un intermédiaire, un endroit permettant aux agriculteurs de déposer leur production proche de leur ferme leur simplifie vraiment la vie".

A terme, le Marché sur l'eau souhaite intégrer dans son circuit un système de méthanisation pour créer de l'énergie avec les déchets récupérés des étals. Anselm Ibing et ses compagnons voudraient aussi approvisionner les cantines scolaires alentour. Les paniers n'ont pas fini de voguer.  

  • La Ruche qui dit oui! regroupe les consommateurs d'une agriculture fermière

Déjà une centaine en région parisienne, le triple dans le reste de la France, le réseau des Ruches maille bien le territoire. Créée sous forme de start-up, La Ruche qui dit oui! va fêter ses 3 ans en 2014. Sur le même principe que les systèmes précédents, elle raccourcit les circuits de distribution et crée des ponts entre producteurs et consommateurs en promouvant une agriculture de proximité et biologique.

Mais la Ruche, membre du réseau international The Food Assembly, a son ADN bien particulier. "Notre différence, c'est que c'est le fermier qui décide de ses prix, et les propose aux membres. La distribution est plus équitable pour les deux" note Marc-David Choukrou, co-fondateur. Un groupe de personnes liées par l'envie de manger sain et local peut ouvrir un point relais dans un café, une salle de spectacle, une école ou encore un jardin, permettant le commerce direct avec des producteurs, situés dans un rayon de 250 kilomètres. Quand le minimum de commande fixé par le producteur est atteint, la Ruche dit "oui" et l'agriculteur vient la livrer. Chaque membre vient ensuite récupérer ses achats. 

Selon Marc-David Choukrou "la logistique est un des grands défis de l'agriculture de demain. Nous devons développer des outils pour améliorer les systèmes de peer-to-peer".

Evidemment, dans ce type de modèle, le web et ses interfaces prennent une place prépondérante et incontournable.

  • Pop-up foundation, le café ougandais qui finance les projets d'élèves anglais

Et puis dans l'agriculture collaborative, il y a aussi des circuits mondialisés. C'est le cas du système inventé par la Pop-up Foundation. Son co-créateur anglais Paul Clarke "hacke les idées de développement durable et les modes de vie progressistes". Il a surtout mis sur pied le "Happy coffee bean company" qui relie les buveurs de café anglais aux producteurs ougandais en passant par les écoles britanniques. En clair, une coopérative ougandaise vend sa production à la Pop-up foundation, qui la revend en sachets à des écoles anglaises qui les revendent ensuite aux parents d'élèves ou au personnel. La marge de 20% faite par l'école lui permet de financer des projets scolaires et du matériel éducatif, tout en proposant du café de qualité, rémunérateur pour les cultivateurs ougandais. 

Et lorsqu'on demande à Paul Clarke ce qui le différencie du commerce équitable:

"Le 'fair-trade' se concentre plus sur l'aspect économique mais ne développe pas forcément le côté éthique et l'investissement dans les infrastructures locales".

Une version "augmentée" du commerce équitable pourrait-on dire.

Cultiver des idées pour sortir du modèle unique

Faire pousser des projets et "permettre à la diversité d'exister" sont les leitmotive des instigateurs de cette économie appliquée à la consommation de produits agricoles. Pour Kirsten Larsen de l'Open Food Foundation, "tout le pouvoir ne doit pas être conservé dans les mêmes mains, au risque de dérives". En créant des modèles différents, tous espèrent ne plus être dépendant d'un système unique, au risque de le voir s'écrouler. Selon eux, le modèle productiviste et industriel a vécu mais a aussi fait baisser la qualité des produits.

"Alors qu'en étant en contact direct avec les consommateurs, qui sont très exigeants sur le goût et le respect de l'environnement, les agriculteurs sont encouragés à améliorer leurs méthodes de production" explique Marc-David Choukrou de la Ruche.

Dans chaque cas, les fondateurs affirment que toutes les communautés d'acheteurs et de fermiers sont différentes et même uniques, puisqu'elles dépendent du territoire et d'une poignée de personnes. Elles se forgent donc une identité particulière en se posant en alternative à un seul et même modèle de consommation.

Des obstacles qui pourraient se dresser en chemin

Bien sûr, il existe des freins multiples au développement de cette économie "parallèle". En matière de droit, certains système se voient reprocher la concurrence déloyale. Dans le domaine de l'hôtellerie entre particuliers, le site de location Airbnb s'est retrouvé devant la justice américaine pour avoir refusé de livrer aux autorités des données sur ses utilisateurs. A Paris ou en Corse, les professionnels font aussi grise mine, jugeant que c'est leur clientèle qu'on leur soustrait.

Le secteur de l'agriculture n'est pour l'instant pas concerné par ces attaques, mais il n'est pas à l'abri. Certains reprochent aussi à ces circuits courts de mettre des emplois en danger en supprimant des intermédiaires. Mais pour l'instant, l'impact n'a pas encore été calculé, car trop marginal. Les acteurs de l'économie collaborative se défendent en affirmant qu'ils sont au contraire créateurs de postes. D'abord, dans chacun des exemples décrit, les agriculteurs vivraient mieux de leur travail grâce à ces initiatives et pourraient ainsi espérer se développer et embaucher sur le long terme. Dans le cas de La Ruche qui dit oui!, une personne peut être salariée pour gérer le point de collecte. La fin des commerçants n'est donc pas pour demain. 

Une nouvelle économie pas si marginale...

Toutes ces initiatives, même rassemblées, sont loin de détrôner les grandes marques, mais ces dernières ne les ignorent pas pour autant. D'ailleurs, les distributeurs de taille mondiale comme Carrefour ont-ils du souci à se faire? Si l'on en croit les estimations et les sondages, l'économie collaborative dans l'agriculture et l'agroalimentaire sont au moins à prendre au sérieux.

Une attitude déjà adoptée aux Etats-Unis, comme l'admettait en 2013 Joe Kraus, un des directeurs du fonds d'investissement de Google : "l'économie collaborative est une tendance bien réelle. Je ne pense pas que ce ne soit qu'une mode passagère. Les gens sont vraiment à la recherche de ces systèmes par souci environnemental et éthique". Il s'exprimait en février 2013 dans un article du magazine Forbes qui estimait à 3,5 milliards de dollars (2,6 milliards d'euros) les sommes transitant dans la "sharing economy", soit une augmentation de 25% en un an. 

En novembre dernier, une étude de TNS Sofres observait qu'un Français sur deux était "adepte de la consommation collaborative". Selon ce sondage, près de 60% des interrogés affirment avoir confiance dans les échanges entre particuliers :

"La consommation collaborative n'est plus un microphénomène et ce sont désormais 48% des Français qui la pratiquent régulièrement et 32% qui disent vouloir s'y mettre quand 20% seulement y semblent réfractaires. Au total ce sont 8 Français sur 10 qui pratiquent ou ont l'intention de pratiquer cette nouvelle façon de consommer".

Loin de stagner, elle devrait continuer à s'étendre puisque 51% de ses adeptes comptent la pratiquer davantage et 74% estiment que leurs changements de comportements seront durables. L'institut Ipsos, sur le même sujet estimait en janvier 2013 que malgré la diversité des profils socio-démographiques de ces consommateurs, ils étaient réunis par trois caractéristiques communes :

- Une volonté de rencontrer régulièrement de nouvelles personnes

- Une préoccupation relative à l'évolution de la société (futur de la planète)

- Une propension à la découverte, à l'expérience

Si l'on rassemble ceux qui participent à des groupes d'achats et les adhérents des AMAP, ils seraient même 29% des sondés à pouvoir potentiellement participer à des systèmes "d'agriculture collaborative". Les femmes, actives, urbaines, de 25 à 50 ans, vivant en région parisienne ou dans le sud de la France constituent le profil le plus courant. Autant dire, la ménagère d'aujourd'hui et de demain. Les grandes marques vont devoir apprendre à partager...

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Commentaires
a écrit le 13/05/2014 à 10:56 :
Juste une chose dont j'aimerai que quelqu'un me confirme : c'est bien "oui share" qui va servir d'intermédiaire avec sa marge, c'est ça..??
a écrit le 13/05/2014 à 9:50 :
Oui, donc, c'est juste pour acheter du bio moins cher. Vu le prix, ça se comprend, notes... Et une législation alimentaire plus stricte, des taxes aux importations, des interdictions de produits nocifs, c'est pas possible..??
a écrit le 13/05/2014 à 6:51 :
Bon article, merci.

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