Au Crédit Mutuel, les rebelles de l'Ouest font bande à part

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Les contentieux s'accumulent entre les deux branches de cette famille désunie qui ne semble plus avoir de mutuel qu'un souverain mépris. (Photo : Crédit Mutuel).
Les contentieux s'accumulent entre les deux branches de cette famille désunie qui ne semble plus avoir de mutuel qu'un souverain mépris. (Photo : Crédit Mutuel). (Crédits : Crédit Mutuel)
Entre les fédérations de l’Est, réunies au sein du puissant CM11-CIC, et celles de l’Ouest sous la bannière Arkéa, c’est la guerre juridique et médiatique depuis deux ans. Ce mercredi, l’assemblée générale de la confédération nationale sera snobée par les irréductibles de l’Ouest, jaloux de leur autonomie. En jeu : l’utilisation de la marque, la répartition des pouvoirs et la concurrence.

Au Pavillon Gabriel, à deux pas de l'Elysée, comme les grands groupes du CAC40, toutes les fédérations du Crédit Mutuel se réunissent ce mercredi après-midi pour l'assemblée générale de leur Confédération nationale. Enfin, toutes sauf quelques-unes : celles de Bretagne, du Sud-Ouest et du Massif Central, regroupées au sein de l'entité Crédit Mutuel Arkéa, ont décidé de bouder cette réunion de famille. L'événement se veut pourtant festif et se clôturera par un cocktail avec des artistes dans un lieu branché sur les berges de Seine, sous le Pont Alexandre-III.

Rien de polémique à l'ordre du jour, juste le rapport d'activité, le rapport moral du président et des résolutions contractuelles : la réforme des statuts de l'organe central de la banque mutualiste, au cœur de la discorde, a déjà été adoptée en mars, à la majorité des deux tiers. Arkéa a déposé un recours auprès du Conseil d'Etat.

Dans le camp des Bretons jaloux de leur autonomie depuis leur siège fédéral du Relecq-Kerhuon, dans le Finistère, on se refuse à « faire du théâtre » avec les onze cousins orientaux, réunis au sein du puissant ensemble CM11-CIC, dont le siège est à Strasbourg. Car les contentieux s'accumulent entre les deux branches de cette famille désunie qui ne semble plus avoir de mutuel qu'un souverain mépris.

Défense des plates-bandes des uns, de l'autonomie des autres

Dernier rebondissement en date de cette guerre intestine, que l'on pourrait qualifier de picrocholine si elle était dénuée d'enjeux - de pouvoirs, d'intérêts commerciaux et même d'emploi : il y a trois semaines, le tribunal administratif de Paris a débouté Crédit Mutuel Arkéa qui demandait l'annulation d'une décision de 2013 du conseil d'administration de l'organe central rejetant l'ouverture d'une agence à Paris de la fédération de Bretagne, au nom du "principe de territorialité" (la défense des plates-bandes de chaque fédération régionale).

Arkéa l'interprète pourtant comme une petite victoire car le tribunal reconnaît « la situation de concurrence » existant de fait entre les deux groupes, qui utilisent une même marque et revendiquent une même pratique bancaire mutualiste (telle que codifiée par la loi, pas d'actionnaires mais des clients sociétaires) et c'est à peu près tout : un client poussant la porte d'une agence du Crédit Mutuel en Bretagne ne se verra pas du tout proposer les mêmes produits que dans une agence aux mêmes couleurs en Alsace.

Sur la plupart des métiers, chaque camp a sa propre filiale

Car la territorialité a ses limites : le réseau CIC est en concurrence directe avec les caisses locales et, sur la plupart des métiers, chaque camp a sa propre filiale, de la banque en ligne (Fortuneo chez Arkéa vs Monabanq), à l'assurance (Suravenir vs ACM), du crédit conso (Financo vs Cofidis) au financement des entreprises ou la gestion d'actifs. C'est aussi en partie pour s'extraire de ce carcan territorial que Crédit Mutuel Arkéa a multiplié les initiatives dans le numérique, qui se joue des frontières, avec une politique ambitieuse d'acquisitions et de partenariats avec les startups (Leetchi, Linxo, etc.).

Dans ce bras de fer, le rapport de forces est cependant clairement inégal, entre Arkéa et ses 3,7 millions de clients, plus de 9.000 salariés et 1,8 milliard de produit net bancaire (PNB), et le mastodonte CM11-CIC et ses 24 millions de clients, 66.000 salariés et 12,8 milliards de PNB, sans compter ses activités de téléphonie (NRJ Mobile) et de presse régionale (Groupe Ebra).

La marque à la meilleure image du secteur

C'est au nom de cette concurrence et de la défense de son autonomie que Crédit Mutuel Arkéa mène une guérilla juridique depuis deux ans contre la fédération dominante qui a pris le pouvoir au sein de la Confédération nationale (CNCM). Le groupe a ainsi porté plainte en octobre 2014, devant l'Autorité de la concurrence et le tribunal de grande instance de Paris, dénonçant des situations de conflit d'intérêt et « l'usage privatif de la marque Crédit Mutuel » : la Confédération a en effet déposé la marque en 2011 et a menacé de le priver de son utilisation. On semble bien loin de l'esprit originel de solidarité et d'entraide de la philosophie mutualiste.

La rupture est consommée, mais Arkéa refuse le divorce et veut coûte que coûte conserver cette marque certes un peu désuète mais qui a la meilleure image du secteur selon le baromètre Posternak-Ifop, épargnée par les retombées de la crise financière.

Les fédérations de l'Ouest se sont aussi opposées au projet de réforme des statuts de l'organe central, qui doit se transformer d'association en société coopérative pour répondre aux exigences de la BCE. Or, elles ne veulent pas avoir de comptes à rendre à la Confédération ni lui transmettre des informations sensibles sur le plan concurrentiel : le tribunal administratif de Rennes lui a d'ailleurs donné raison en août dernier sur ce point, et la CNCM a déposé un recours au Conseil d'Etat. Arkéa brandit le risque sur l'emploi d'une trop grande centralisation, qui se traduirait par la suppression de doublons des fonctions supports notamment (plusieurs milliers d'emplois seraient menacés), et celui de faillite même, par le mécanisme de solidarité financière, résumant en une formule :

« S'il y a un problème, on coule avec eux ! »

En réalité, les deux groupes se portent très bien et leur bagarre juridique n'a pas fragilisé leur dynamique commerciale.

L'Astérix de la banque

A la place, Arkéa demande un double organe central que la BCE superviserait en direct. Le groupe coopératif se rêve en acteur autonome de taille intermédiaire, faisant valoir qu'elle n'a pas à rougir à la 36e place en Europe sur 6.200 en termes de taille de bilan.

Le parallèle avec l'irréductible Astérix dans son petit village gaulois d'Armorique est évidemment tentant. Les Bretons, qui se sentent assiégés, n'ont pas encore trouvé la potion magique contre l'empire de l'Est. Aucun des deux camps ne semble vouloir céder, or il faudrait l'unanimité pour changer ces statuts. C'est l'impasse. La complexité de la gouvernance des banques mutualistes atteint ici un paroxysme frisant l'absurde.

Derrière les ambitions commerciales des deux réseaux bancaires coopératifs et les particularismes régionaux, il y a aussi les aspirations personnelles de deux inspecteurs des finances, Jean-Pierre Denis, à la tête d'Arkéa, et Nicolas Théry, qui a succédé il y a quelques mois à Michel Lucas à la présidence de CM11-CIC et de la Confédération nationale. Une double casquette qui cristallise les tensions avec les rebelles de l'Ouest.

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Commentaires
a écrit le 15/10/2016 à 11:08 :
Sombre avenir pour Arkéa si ils ne changent pas radicalement de position et de stratégie...
Un tel mépris de l'ensemble du groupe mutualiste par les nouveaux dirigeants arrivés en 2008 est incroyable. Quand on voit leur parcours on imagine bien qu'en dehors du pouvoir rien ne les intéresse et surtout pas l'esprit mutualiste développé depuis plus de 100 ans en France.
J’espère que les caisses locales vont jouer leur rôle et qu’ils vont revenir à la raison.
Le monde bancaire évolue vite et un groupe désuni avec des problèmes récurrents de gouvernance interne peut devenir très vite fragilisé en cas de mutation rapide du marché.
a écrit le 13/10/2016 à 0:34 :
Surtout une question d'égot entre deux présidents.
a écrit le 12/10/2016 à 13:20 :
l'une des meilleurs mages du secteur en étant dans les plus chers, on peut saluer l'exploit ! Il faut dire qu'avec la pub qui met en avant ses "sociétaires" alors que ceux ci n'ont absolument aucun avantage ou pouvoir, on peut voir la force de persuasion marketing.
Réponse de le 12/10/2016 à 17:17 :
Les memes taux de découverts qu'à l'époque ou l'inflation était à 10%.
De l'argent gratuit fourni par la B.C.E et 11 ou 18% d'agios quand meme, et foule de faux frais et fausses commissions, stipulés en minuscules sur recto et verso, Faciles elles se servent elles-memes sur les comptes. Les Banques : des bandits légaux.
a écrit le 12/10/2016 à 12:09 :
Quand le CM a acheté le CIC, ARKEA pouvait participer à l'achat, il ne l'a pas fait, cherchez l'erreur? moralité le CIC a été acheté par l'ensemble des caisses locales de l'Est. Le CIC existait partout en France y compris en Bretagne, pourquoi cela pose problème alors qu'ailleurs cela se passe bien cherchez l'erreur? Toutes les autres fédérations du CM se sont regroupées autour du CM de L'Est ou ont choisi sont informatique et pas celui d'ARKEA, cherchez l'erreur?
Réponse de le 12/10/2016 à 15:49 :
Tout est dit... Ils se plaignent de leurs propres choix...

Une phrase me vient à l'esprit :

Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes.
a écrit le 12/10/2016 à 9:28 :
"avec des artistes dans un lieu branché sur les berges de Seine, sous le Pont Alexandre-III."

Des gens qui se font acheter par une banque des artistes ?

Des artisans du spectacle plutôt.
a écrit le 12/10/2016 à 9:15 :
donc en gros le CM11-CIC peut ouvrir autant d'agence CIC qu'ils veulent en Bretagne mais Arkea peut pas ouvrir d'agence à Paris????

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