Frégates FDI en Grèce : les jeux en coulisse des Etats-Unis et de la France

Enquête sur les coulisses d'une négociation express entre la Grèce et la France pour la vente de trois frégates FDI. Une intention de commande qui reste à affermir et qui prend son point de départ avec la crise des sous-marins australiens entre la France et les Etats-Unis.
Michel Cabirol

6 mn

(Crédits : Naval Group)

Sur l'appel d'offres portant sur les frégates grecques, il y a eu un avant et un après à la crise des sous-marins australiens entre la France et les Etats-Unis. Si Washington verrouillait jusqu'ici plutôt bien l'appel d'offres international sur la modernisation de la marine grecque, Paris a réussi à mettre un pied dans la porte pour rafler la mise. La France a su être très opportuniste en permettant à Naval Group de signer un protocole de vente de trois frégates de défense et d'intervention (FDI) avec la Grèce. Ce qui lui a permis de rebondir après la crise des sous-marins australiens et de sortir la tête haute. Avec comme chef d'orchestre Emmanuel Macron. Le président a senti qu'il y avait un coup à jouer face aux Etats-Unis et a lancé une opération blitzkrieg, qui pouvait effacer en partie la cruelle désillusion générée par la perte du contrat des sous-marins australiens (entre 8 et 15 milliards d'euros envolés pour Naval Group).

Le missile MdCN recalé par Washington

Chez Naval Group, avant l'abandon brutal du programme de sous-marins australien décidé par le Premier ministre Scott Morrison, plus personne ou presque ne croyait en un dénouement heureux en Grèce. D'autant que l'intention d'Athènes de commander six Rafale supplémentaires sonnait comme un signal explicite. Naval Group, qui avait pourtant un besoin vital de ce contrat pour la charge du site de Lorient à moyen terme, allait boire à nouveau la tasse en Grèce. Car les Etats-Unis et son champion Lockheed Martin tiraient alors les ficelles à Athènes, qui a légitimement besoin de la puissance américaine pour arbitrer les nombreux conflits entre la Turquie et la Grèce en Méditerranée orientale notamment.

Washington avait d'ailleurs déjà joué pleinement son rôle d'arbitre dans la région aux dépens de la France. Selon nos informations, Washington a fait capoter un contrat de gré à gré entre Naval Group et Athènes en juillet 2020 . A trois jours de la signature d'un contrat pour deux FDI armées de missiles de croisière MdCN, les Etats-Unis ont interdit cette acquisition à la Grèce. Ils avaient déjà tenté d'imposer Lockheed Martin. En vain mais pas question pour eux que les Grecs disposent d'un armement largement supérieur (MdCN) à celui des militaires turcs dans une zone aussi conflictuelle. La France perd ainsi son avantage concurrentiel imparable pour les Grecs. D'autant que les FDI restent chères. Pour sortir de ce guêpier, les Grecs font d'ailleurs passer le message dans la presse locale que les FDI étaient trop chères.

En compensation, Athènes exprime rapidement son souhait d'acheter des Rafale (18, dont 12 d'occasion) mais lance un appel d'offres international pour la modernisation de leur flotte de combat pour remettre en jeu les industriels américains. Lockheed Martin, très bien implanté à Athènes, qui est un nid d'espions américains, y participe en proposant une frégate dérivée des LCS (Littoral Combat Ship) de la Navy. Dans ses différentes offres, la France n'a d'ailleurs plus jamais proposé à la Grèce le MdCN, touché-coulé par les Etats-Unis. Dans le protocole d'accord signé mardi, les FDI grecques seront d'ailleurs armées par 18 missiles antiaériens et antibalistique Aster et des missiles mer-mer Exocet MM40 Block 3c.

Avant la crise australienne, tout semblait rouler pour les Américains même si les spécifications de l'appel d'offres grecs ne les favorisaient pas, notamment la demande de la Grèce de disposer rapidement de "gap-fillers" en attendant les navires neufs et surtout d'avoir des navires lourdement armés. Mais était-ce vraiment un problème pour un pays comme les Etats-Unis dans un pays, qui a besoin de sa protection ?

Opération Blitzkrieg

Pour la France, tout s'accélère vraiment après le coup de téléphone du 22 septembre entre Emmanuel Macron et Joe Biden. Six jours après le début de la crise des sous-marins, les deux chefs d'État annoncent des "engagements" pour rétablir une confiance durement éprouvée, le président américain espérant désormais un "retour à la normale". On voit mal les Etats-Unis à nouveau torpiller une offre de Paris, qui est importante pour un industriel garant de la souveraineté française (sous-marins nucléaires) à ce moment-là des relations franco-américaines : crise australienne et première frappe chirurgicale américaine en juillet 2020 en Grèce contre la France. Le contexte est idéalement favorable pour Paris pour rebondir en Grèce et l'occasion est trop belle pour Athènes, qui reste réservée sur la qualité de l'offre américaine.

La sortie de crise entre la France et les Etats-Unis va prendre du "temps" et demander des "actes", affirme le 23 septembre le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian à son homologue américain Antony Blinken, lors d'un entretien bilatéral à New York. Le message français est clair.

Emmanuel Macron saisit la balle au bond. A-t-il eu l'accord de Joe Biden en Grèce ou profite-t-il de l'opportunité ? Peu importe. Le chef d'État sent qu'il doit aller vite, très vite sinon la porte risque de se refermer rapidement en Grèce. Il passe un coup de téléphone dans la foulée (jeudi ?) aux PDG de Naval Group et MBDA, Pierre Eric Pommellet et Eric Béranger, selon nos informations, pour leur demander de faire des efforts sur leur offre commerciale en Grèce. Clairement, les deux industriels doivent améliorer leur offre pour infléchir les réticences grecques. Le rabais pourrait approcher les 20%, explique-t-on à La Tribune. Ce qui est très substantiel et ferait évidemment le bonheur d'Athènes. Naval Group (62,25% du capital est détenu par l'État) s'exécute tandis que MBDA doit demander l'autorisation à ses actionnaires (Airbus, BAE Systems et Leonardo).

Puis le week-end du 25/26 septembre, grecs et français se retrouvent secrètement à Paris pour négocier sous la pression de l'Élysée, qui veut très rapidement un résultat. Le président de la République reçoit d'ailleurs le 27 septembre le Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, pour inaugurer l'exposition "Paris-Athènes. Naissance de la Grèce Moderne" au Musée du Louvre. Cette inauguration est suivie d'un dîner de travail à l'Élysée, selon un communiqué publié le 25 septembre. Au début des négociations, il est question de trois FDI (plus une en option) et de trois corvettes Gowind (plus une en option) dans le protocole d'accord (MoU). Mais les négociations sur les corvettes sont trop peu matures pour aboutir et les inclure dans le MoU. D'autant qu'Athènes veut les faire construire par des chantiers navals grecs. Trop compliqué à négocier aussi rapidement. Elles disparaissent mais le projet n'est pas enterré. Restent les trois FDI, qui doivent entrer dans l'enveloppe de 3 milliards d'euros.

Lundi en fin de journée, l'accord est ficelé et les premières fuites dans la presse grecque, toujours très bien informée dans les couloirs du ministère de la Défense grec, commencent à perler. Lundi en début de soirée, la présidence de la République annonce dans un communiqué qu'Emmanuel Macron recevra Kyriakos Mitsotakis mardi à l'Élysée pour un entretien suivi d'une déclaration conjointe à la presse. L'affaire est conclue quinze ans après les premières négociations entre Naval Group (alors DCNS) et la Grèce pour la vente de 4 à 6 frégates FREMM. Ou presque. Car Paris et Athènes ont trois mois pour affermir le MoU et donc signer un contrat ferme. En principe...

Michel Cabirol

6 mn

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Commentaires 8
à écrit le 02/10/2021 à 1:46
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Voici le fantasme de Michel sur la façon dont les choses se sont passées. Les glorieux français de Naval Group + l'État ont vraiment montré ces américains !

à écrit le 01/10/2021 à 23:22
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La domination des USA sur l'europe est contrairement à la bien pensance auto absolutrice du essentiellement à leur pouvoir économique lui même lié à leur créativité techno scientifique. Rien à voir avec une capacité de coercision ou l'explication si...

à écrit le 01/10/2021 à 21:11
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Dire, que la Grèce a adhérer a l'UE pour vivre libre et qu'elle doit collaborer par ses achats pour se soumettre!

à écrit le 01/10/2021 à 19:11
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Je résume : On doit attendre le bon vouloir américain, qui nous ont par ailleurs bien enc... en nous piquant les contrats polonais, suisses, holandais, australiens et j'en passe... pour vendre des frégates à des Grecs qui ne sont pas solvables et d...

le 01/10/2021 à 20:38
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Depuis 1945 les USA font la loi en europe. Que ne comprennez-vous pas dans ces simples mots?

à écrit le 01/10/2021 à 17:35
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Plutôt usé comme commentaire

à écrit le 01/10/2021 à 15:21
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Les grecs vont nous la faire par derrière, c'est acquis

à écrit le 01/10/2021 à 15:06
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L'hégémonie américaine, le dollar, le droit international , la culture woke etc... les européens doivent réagir , et enfin être solidaire. Euro comme monnaie de réserve et des états plus solidaires.

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