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Hermès : les secrets et les failles d'une forteresse attaquée

Odile Esposito

Publié le 14 janvier 2011 à 16:30

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Que se cache-t-il derrière la maison Hermès que convoite son grand rival LVMH entré par surprise dans son capital ? La Tribune a enquêté.

Les héritiers Hermès ont gagné une manche. La semaine dernière, l'Autorité des marchés financiers (AMF) a considéré qu'ils détenaient effectivement le contrôle de la maison de luxe fondée en 1837 par leur aïeul Thierry Hermès et les a donc dispensés de lancer une OPA sur les titres qu'ils ne possèdent pas. La décision irrite l'Adam, l'Association de défense des actionnaires minoritaires, présidée par Colette Neuville, qui a décidé de faire appel. Elle soulage en revanche les familles héritières, propriétaires ensemble de plus de 73 % du capital, mais incapables de financer un tel rachat. Ces familles sont sous le choc depuis que, le 23 octobre dernier, LVMH a annoncé qu'il détenait plus de 17 % du capital du célèbre sellier du Faubourg-Saint-Honoré, part qu'il a portée depuis à plus de 20 %. Elles se croyaient à l'abri, protégées par le statut de commandite de l'entreprise qui permet aux membres du clan familial de gérer l'affaire même s'ils sont minoritaires au capital. Et voilà que Bernard Arnault, réputé pour son habileté à mettre la main sur les plus belles marques de la planète, vient tout chambouler. Le PDG de LVMH, qui convoite cette pépite depuis des années, a compris que le contrôle familial présentait quelques failles. Et il compte bien en profiter.

Première faiblesse

La première faiblesse, c'est le nombre croissant de membres du clan. Thierry Hermès, le fondateur, n'a eu qu'un fils, Charles-Émile, et deux petits-fils, Adolphe et Émile-Maurice. Adolphe s'étant peu à peu éloigné de l'affaire montée par son grand-père, c'est Émile qui en prend les rênes en 1919, rachetant trois ans plus tard les parts de son frère. Mais ensuite, tout se complique. Émile Hermès et sa femme Julie Hollande n'ont que des filles. Yvonne, née en 1902, épouse Francis Puech. Jacqueline, sa cadette d'un an, se marie avec Robert Dumas. Et Aline, née en 1907, épouse Jean-René Guerrand. Aline décédera en 2006, à 99 ans, et avec elle s'éteindra la quatrième génération familiale. Émile Hermès, sans fils à qui transmettre son nom, travaille avec ses trois gendres qui auront chacun une ribambelle d'enfants, de petits-enfants et d'arrière-petits-enfants. Les statuts de l'entreprise prévoient que seuls les descendants d'Émile et Julie Hermès peuvent être associés du commanditaire, la SARL Émile Hermès, mais, avec le temps, cela fait du monde...

Une famille prééminente

À cet afflux d'héritiers, s'ajoute la prééminence donnée peu à peu à l'une des trois familles. Dès les années 1930, les trois gendres sont associés au développement de la maison Hermès et donnent libre cours à leur créativité. Ainsi, Robert Dumas sera le grand concepteur des carrés de soie ou du fameux sac Kelly, tandis que Jean-René Guerrand développe, lui, les cravates puis les parfums à partir de 1950 (Eau d'Hermès, Calèche...). Au final, c'est Robert Dumas, connu pour sa discrétion, qui succédera à Émile Hermès, décédé en 1951. Les rênes de la maison arrivent aux mains de la famille Dumas et elles vont le rester pendant plus de cinquante ans. En 1978, en effet, c'est l'un des fils de Robert Dumas, Jean-Louis, qui prend la tête de l'entreprise. Brillant, audacieux et visionnaire, il se révèle un formidable gestionnaire qui fait gagner des millions aux héritiers. Et fait donc l'unanimité derrière lui. « Si c'est Jean-Louis qui le dit, alors, on est tous d'accord... », répètent souvent les membres de la famille.

Jalousie

Pour autant, cette prise de pouvoir des Dumas suscite quelques jalousies dans les autres branches. « Les Guerrand, grands artisans du parfum, ont été mécontents de voir que les Dumas se servaient des profits de cette activité, alors vache à lait de l'entreprise, pour développer d'autres secteurs comme le prêt-à-porter, assure un ancien cadre dirigeant du groupe. Certains Guerrand ont alors revendu leurs parts et Jean-Louis Dumas s'est plutôt appuyé sur les Puech pour développer la maison. » De fait, la branche Guerrand ne détiendrait plus qu'une infime part du capital, essentiellement aux mains des Puech et surtout des Dumas.

52 personnes

Dans le communiqué publié vendredi dernier par l'AMF, 52 personnes, toutes des cinquièmes et sixièmes générations, sont citées comme ayant demandé une dérogation à l'obligation d'OPA. Elles détiennent au total 62,85 % du capital, précise l'AMF. Sachant que la famille possède 73,4 % des parts, il est clair que certains de ses membres ne se sont pas associés à cette requête. Parmi ces 52, le « clan Dumas » figure au grand complet, avec ses 26 membres, contre 12 à la branche Guerrand et 14 à la famille Puech. Un constat à nuancer par le fait que les descendants Dumas sont les plus nombreux, Robert ayant eu 6 enfants et 20 petits-enfants. Mais le déséquilibre n'en est pas moins visible.

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Problème d'ISF

À cela s'ajouteraient quelques jalousies entre ceux qui siègent aux différents conseils, et sont donc exonérés d'impôt sur la fortune (ISF), et les autres. « Plus l'action grimpe en Bourse et plus l'ISF à payer est lourd, alors que les dividendes versés par Hermès ne sont pas très élevés », note un bon connaisseur du groupe. Un aspect qui n'a pas dû échapper à Bernard Arnault.

Pas un hasard

Bref, si la maison Hermès se porte très bien et si la famille martèle depuis près de trois mois que ses membres restent unis, le PDG de LVMH n'a pas choisi son moment au hasard pour lancer son attaque. Depuis la maladie puis le décès, au printemps dernier, de Jean-Louis Dumas, c'est un dirigeant extérieur à la famille, Patrick Thomas, qui préside aux destinées d'Hermès. Un manager reconnu, apprécié et discret. Mais il a 63 ans et ne pourra rester indéfiniment à ce poste. Qui pour lui succéder ? Les représentants de la sixième génération sont légion. Le nom le plus souvent cité est celui de Pierre-Alexis Dumas, fils de Jean-Louis et directeur artistique du groupe. Mais, de l'avis général, il lui manque le charisme et les talents de manager de son père. Sa décision de choisir Christophe Lemaire pour succéder à Jean-Paul Gaultier au prêt-à-porter ne fait pas l'unanimité. Un autre successeur potentiel serait Axel Dumas, fils d'Olivier et directeur de l'activité maroquinerie. Tous deux appartiennent à la branche Dumas. Pascale Mussard (branche Guerrand), qui codirigeait la création artistique avec Pierre-Alexis Dumas, a été écartée voilà un an, « exilée à Bruxelles » selon les méchantes langues. Elle pilote aujourd'hui une collection baptisée « petit h ». Quant à Laurent Momméja (branche Puech), qui siège au conseil de gérance présidé par son oncle Bertrand Puech, il semble hors course aussi. Sa cession, le 25 octobre dernier, deux jours après l'annonce de LVMH, de 9.500 titres Hermès pour 1,8 million d'euros, n'était pas passée inaperçue...

Unité affichée mais...

Derrière l'unité affichée, les sources de conflit potentiel sont donc nombreuses. Les héritiers en sont bien conscients, qui ont pris soin de renforcer encore la commandite en créant un holding familial détenant plus de 50 % des titres. C'est en 1989, en pleine bagarre pour le contrôle de Vuitton, que Jean-Louis Dumas avait décidé de donner le statut de commandite à Hermès. « Je fais en sorte qu'Hermès ne connaisse pas le sort de Vuitton, disait-il alors. Nous voulons pouvoir, le moment venu, bénéficier des possibilités du jeu financier, sans risquer d'en être un jour la victime. » Quatre ans plus tard, il introduisait Hermès en Bourse, « pour donner une certaine fluidité à l'actionnariat familial ». Et entrouvrait ainsi la porte à Bernard Arnault.

L'arbre généalogique de la famille Hermès

Chiffres clès

1,91 milliard d'euros, c'est le chiffre d'affaires d'Hermès International en 2009. Sur les trois premiers trimestres 2010, sa progression dépassait 25 %. La marge
opérationnelle 2009 était de 24,18 %.

Fin 2009, le groupe employait 8.057 personnes.

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C'est l'Asie-Pacifique qui tire les ventes, avec 22,1 % du chiffre d'affaires et même 43,5 % si on ajoute le Japon, contre 19,3 % pour la France, 20,1 % pour le reste de l'Europe, 20,1 % et 15,3 % pour les Amériques.

La maroquinerie-sellerie représente 49 % des ventes, devant les vêtements (19 %), la soie (12 %) et les parfums (6 %).

Odile Esposito

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