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Entreprises & FinanceAutomobile

Renault : pourquoi l'éviction de Thierry Bolloré ne résout (presque) rien

Photo de Nabil Bourassi

Nabil Bourassi

Publié le 11 octobre 2019 à 16:01 - Mis à jour le 11 octobre 2019 à 16:02

Thierry bollore, le fil rouge operationnel de renault

Thierry bollore, le fil rouge operationnel de renault

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Le départ aussi soudain que brutal du numéro 2 de Renault semble satisfaire à peu près tout le monde : de Nissan à Bercy, en passant par les cadres en interne et les investisseurs sur les marchés. Pour autant, ni Jean-Dominique Senard, ni la nouvelle gouvernance provisoire mise en place, ne semble résoudre la cruciale question de la relance stratégique du constructeur automobile français...

C'est un nouveau tremblement de terre qui lézarde encore un peu plus la façade du groupe qui jadis se proclamait le premier édifice automobile du monde. Ce vendredi matin, onze mois après la chute spectaculaire de Carlos Ghosn, c'est le numéro deux de Renault qui est brutalement précipité dans les limbes...

"Avec effet immédiat"

Lors d'un conseil d'administration réuni en urgence, Thierry Bolloré a été sèchement démis de ses fonctions de directeur général de Renault "avec effet immédiat". Il est remplacé par Clotilde Delbos, la directrice financière, à titre "intérimaire" et... "avec effet immédiat".

L'immédiateté des décisions expéditives prises ce vendredi est inversement proportionnelle aux problèmes qu'elle est censée résoudre. La mise à l'écart de Thierry Bolloré, qui affirme aux Echos avoir découvert la perspective de son licenciement par voie de presse mercredi en descendant de l'avion en provenance de Tokyo, est prise au plus mauvais moment pour le groupe automobile. Pis ! Le fait de lui substituer une direction provisoire témoigne de l'absence de plan B pour relancer un groupe durement éprouvé par une année de crise avant-tout politique et aux conséquences opérationnelles qui promettent d'être funestes.

"Je ne vois pas où est la faute"

Dans son interview-testament publiée jeudi soir aux Echos, Thierry Bolloré qui est encore DG pour quelques heures, défend vigoureusement son bilan.

"Renault est l'un des très rares constructeurs à ne pas avoir fait de profit warning (avertissement sur résultats, ndlr) en dépit du contexte de crise sectorielle que nous traversons", a-t-il affirmé.

Il revendique avoir assuré la continuité opérationnelle du constructeur malgré la chute de Carlos Ghosn et balaye les critiques sur les résultats de trésorerie qui ont déçu au premier semestre: "la remontée de cash en cours est conforme aux années précédentes, assure-t-il. "Je ne vois pas où est la faute", clame-t-il, dépité... En réalité, l'éviction de Thierry Bolloré était écrite... Arrivé en 2012, l'ancien de Faurecia et Michelin gravit rapidement les échelons de Renault jusqu'à devenir le numéro 2 et successeur désigné du célèbre et charismatique patron. Il exerce alors dans son ombre l'exécution opérationnelle du plan décidé par le boss... Jusqu'à cette journée d'automne 2018 qui jette définitivement l'opprobre sur Carlos Ghosn accusé de blanchiment d'argent.

Thierry Bolloré passe alors de l'ombre à la lumière. Dans un premier temps, il est celui qui assure l'interim, stabilise Renault et le met en mode défensif face aux Japonais. Il rassure des pouvoirs publics totalement bras ballants face au choc de l'arrestation de Ghosn. Ainsi, Renault donne le change. En réalité, il ne parvient pas à chausser les bottes de la figure paternelle qu'a été Carlos Ghosn. Renault se retrouve comme nu face à ses doutes. Thierry Bolloré - comme Jean-Dominique Senard parachuté en janvier à la présidence du groupe, ou même les représentants de l'Etat - est totalement accaparé par les problématiques de gouvernance. "Chacun joue sa partition qui est souvent une partie à plusieurs bandes", explique un bon connaisseur des rouages de l'entreprise. Très vite, les relations entre Thierry Bolloré et Jean-Dominique Senard se distendent et deviennent notoirement exécrables. En parallèle, les relations avec l'Alliance se détériorent également avec l'arrivée de l'ancien patron de Michelin qui tente un très maladroit coup de force.

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Puis arrive l'affaire Fiat Chrysler Automobiles. C'est Thierry Bolloré qui apporte le projet de fusion en mai dernier, et qui séduit spontanément Jean-Dominique Senard, mais également Bercy... "L'affaire FCA était une façon pour Bolloré de rester au centre du jeu", estime une source bien informée. Mais le projet est très vivement critiqué, y compris en interne. Nissan, stupéfait d'être mis devant le fait accompli, fait comprendre qu'il faudra choisir entre lui et le groupe italien. Le management de Renault est alors lâché par l'Etat qui tient plus que tout à l'Alliance avec Nissan. Alors que Senard envisage sa propre démission, la légitimité de Thierry Bolloré est irrémédiablement touchée...

Les cadres quittent le navire

Enfin, et ce n'est pas le moindre mal, Thierry Bolloré s'est attiré la défiance de ses propres équipes internes. "Les départs d'Arnaud Deboeuf, Thierry Koskas, et d'autres, témoignent d'une large défiance des managers de l'entreprise", nous raconte notre source. En outre, les résultats commerciaux et financiers ne sont pas satisfaisants, et la continuité opérationnelle brandie par Thierry Bolloré pour justifier son bilan ne sont pas si brillants qu'il l'affirme.

Ce matin, suite à l'annonce du débarquement de Thierry Bolloré, un communiqué de la CFE-CGC résume assez bien la situation:

"Une nouvelle fois les crises de gouvernances viennent rythmer « le film médiatique » de notre Groupe plutôt qu'il le soit par des sorties de produits innovants, par des actions sociales ou sociétales remarquables ou bien encore par la mise en avant des succès des collaborateurs dans les différents métiers".

En outre, de nombreux défis arrivent comme le retournement de plusieurs marchés où Renault est fort comme en Amérique Latine, en Turquie. La relance de la marque en Inde ou en Russie avec de nouveaux produits aura besoin d'être soutenu. Même en Europe, le marché ralentit fortement et est sous la menace d'un Brexit plus qu'incertain. Les projets autour des mobilités, l'approfondissement de la recherche avec Nissan sur l'autonomie et la voiture électrique dont le plan produit semble en panne... Même les nouvelles normes de Bonus-Malus n'ont pas été correctement gérées s'inquiètent des analystes... Les équipes attendent des réponses et une feuille de route ambitieuse et un management robuste.

De son côté, l'universitaire spécialiste de l'automobile, Bernard Jullien, constate: "tout le problème c'est que les équipes font un benchmark avec le groupe PSA où la gestion est bordée et l'exécution opérationnelle est disciplinée et vertueuse".

A la recherche de l'homme providentiel

Aux yeux de tous, l'éviction de Thierry Bolloré était inéluctable : des Japonais jusqu'à ses propres équipes, et lâché par l'Etat... "Il faut que le Président de Renault ait les mains libres", a déclaré Bruno Le Maire, ce vendredi dans une brève allocution à des journalistes. Même les investisseurs applaudissent cette annonce puisque le titre était en hausse de près de 5% juste après l'annonce du remplacement de Thierry Bolloré.

Dans une conférence de presse improvisée, Jean-Dominique Senard a promis que la nouvelle gouvernance allait désormais œuvrer "pour un nouveau souffle" et "le renouveau de l'Alliance".

En réalité, l'arrivée d'une nouvelle gouvernance ne résout rien... Le véritable "nouveau souffle" consisterait à relancer une vision stratégique à l'entreprise et remobiliser les troupes à travers un nouveau projet enthousiasmant. Entre un Jean-Dominique Senard essentiellement préoccupé par l'Alliance avec Nissan, et une direction qui n'est qu'intérimaire, on est loin de l'homme (ou la femme) providentiel(le) capable de redonner un leadership industriel et commercial au groupe Renault...

Nabil Bourassi

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