La Tribune

« On va voir émerger une génération spontanée de disrupteurs »

Jean-Luc Beylat, président d’Alcatel-Lucent Bell Labs France, du pôle Systematic Paris Région, et de l’Association française des pôles de compétitivité. Il considère que « le facteur temps est devenu critique » dans le processus d’innovation. / DR
Jean-Luc Beylat, président d’Alcatel-Lucent Bell Labs France, du pôle Systematic Paris Région, et de l’Association française des pôles de compétitivité. Il considère que « le facteur temps est devenu critique » dans le processus d’innovation. / DR
Propos recueillis par Erick Haehnsen  |   -  971  mots
Jean-Luc Beylat, président d'Alcatel-Lucent Bell Labs France, du pôle Systematic Paris Région, et de l'Association française des pôles de compétitivité. Il considère que « le facteur temps est devenu critique » dans le processus d'innovation.

LA TRIBUNE - Pour vous, qu'est-ce que l'innovation « disruptive » ?

JEAN-LUC BEYLAT - C'est ce qui se passe lorsqu'on transforme le paradigme d'un marché. Le train fait suite à la diligence ; l'électricité, à la vapeur ; le mail, au courrier papier. Les acteurs touchés par cette transformation doivent alors se réinventer pendant que grandissent les nouveaux venus, ceux qui ébranlent les situations établies. C'est l'une des caractéristiques de notre époque de « synthèse créative », selon les principes schumpétériens : certains marchés, certains métiers doivent disparaître pour laisser la place à de nouvelles choses.

Qui sont les disrupteurs de l'innovation ?

Steve Jobs est un excellent exemple ! Mais il y en a beaucoup dont on ne parle pas. Il s'agit avant tout d'entrepreneurs qui se mettent dans une zone à risque pour aller chercher de la valeur, pour changer les choses établies, pour changer le monde en créant de nouveaux marchés et de nouveaux usages. Ils ne se limitent pas à un marché de niche. Ils agissent à l'échelle de la planète.

Dans l'histoire, citons Louis Lumière pour le cinéma, Pasteur pour la pénicilline et, récemment, le professeur Alain Carpentier avec son projet Carmat de coeur artificiel implantable. Parfois, on confond disrupteur et star de l'économie. La vraie disruption consiste à apporter quelque chose de vraiment nouveau. Comme les réseaux sociaux qui ont été moteurs des Printemps arabes et qui, aujourd'hui, sous-tendent l'innovation participative dans l'entreprise.

Justement, comment les entreprises établies peuvent-elles réagir ?

Par « l'innovation ouverte », à savoir la capacité à innover à plusieurs sur des sujets comme la ville, les transports, l'énergie de demain... Tous ces chantiers ne sont pas restreints à un seul acteur. Et ceux qui se positionnent le plus vite travaillent avec les autres. L'automobile avait donné l'exemple : 80% de la valeur ajoutée d'une voiture proviennent des partenaires.

Plus généralement, le champ de l'innovation ouverte démarre avec la recherche collaborative, par exemple dans les pôles de compétitivité comme Systematic.

Une chose est sûre : celui qui innove seul dans son coin ira moins vite. Le facteur temps est devenu critique. Notamment dans le numérique où le cycle s'est furieusement accéléré. L'une des meilleures illustrations réside dans le logiciel libre dont les développeurs sont particulièrement interconnectés. Ils en tirent une force incroyable. On le voit avec le projet OpenStack. Ses briques logicielles se développent vite, se standardisent vite et accélèrent la « cloudification » à la fois de l'informatique et des télécoms.

Le « disruptive business » provient-il d'un changement culturel qui s'est opéré dans la société ?

Oui. A cet égard, le « Not Invented Here » est dépassé. On prend conscience que chacun s'enrichit au contact de l'autre. Cette transformation des mentalités modifie le management, les évolutions professionnelles, la manière de gérer la propriété intellectuelle, les choix stratégiques.

Regarder Google avec son Android. A priori, ce système d'exploitation pour mobile, un monde à l'époque très fermé et très propriétaire, n'était pas dans le champ de son métier de moteur de recherche. Mais cela a transformé l'entreprise.

Avec la démocratisation massive des technologies et des plates-formes collaboratives, peut-on s'attendre à voir débouler une génération sontanée et massive de disrupteurs ?

Il y a deux ans, cette vision n'était pas perceptible à ce point sur la place publique. Mais il y a un mouvement de fond, un mouvement de démocratie ascendante qui semble irrépressible. Je pense au « Do It YourSelf », au phénomène Makers ou au Printemps arabe... Cette contribution ascendante devient majeure.

De ce point de vue, le système éducatif français tourne à l'envers avec ses processus de sélection. Les MOOCs [Massive Open Online Courses ; « cours en ligne massivement ouverts », ndlr] deviennent importants pour les jeunes ou les chômeurs qui veulent entrer dans la société. Ils font exploser un tas de barrières ! C'est la même chose avec les FabLabs qui démocratisent l'accès aux imprimantes 3D. Il y a plein de « pétrole » dans ces espaces. Ceux qui vont le chercher en tireront la valeur. Oui, par construction, on peut s'attendre à une génération spontanée de disrupteurs. On le voit déjà dans les pôles de compétitivité.

Avec Pierre Tambourin, DG de Genopole, vous avez remis au gouvernement le rapport « L'innovation, un enjeu majeur pour la France ». Qu'en retenez-vous ?

Certains de nos propos ont pu inspirer le Plan innovation de Fleur Pellerin. Notamment la désacralisation des parcours : un chercheur pourrait avoir intérêt à être formé à la démarche entrepreneuriale, la France aurait aussi intérêt à être une terre d'attractivité, à structurer et concentrer les capitaux pour aider les entreprises à grandir comme l'ont fait Parrot ou Criteo. Le Plan innovation porte cela.

Au niveau de l'entreprise, comment faire émerger des disrupteurs ?

C'est très difficile ! Car il faut gérer une chose et son contraire : le produit qui génère aujourd'hui des revenus sur le marché et préparer celui qui va faire la rupture, la différenciation. Il faut avoir des équipes qui pensent et agissent dans une direction donnée (réussir aujourd'hui sur les marchés) et, en même temps, héberger ceux qui pensent différemment pour imaginer les produits de demain.

Sinon, ils seront dehors et c'est dangereux. C'est ce que nous essayons de faire chez Alcatel-Lucent, mais, clairement, les entreprises tâtonnent, expérimentent. Par exemple avec les Internal Ventures, sortes de start-up internes qu'on protège pour y incuber des idées de rupture. Les choses avancent. Il y a quatre ans, peu d'entreprises s'impliquaient dans l'innovation ouverte. Aujourd'hui, faites le tour des groupes du CAC 40, tout le monde en parle.

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Commentaires

Montrez l'exemple!  a écrit le 08/04/2014 à 13:21 :

Beau discours certes, mais quelles sont les réalités dans Alcatel Lucent Bell Labs?
Les Internal Ventures ont été détruites par le management, les programmes de recherche innovants sur des nouvelles thématiques ouvertes comme l'e-education, les réseaux sociaux ont été également stoppés. De même sur la recherche centrée sur l'utilisateur. Le résultat: la fuite des chercheurs de Bell Labs...
Montrez l'exemple, ce discours va complètement à l'encontre de la politique de recherche et d'innovation d'Alcatel Lucent.

Lhassa  a écrit le 04/04/2014 à 21:51 :

Très interressant ! J'ai noté "Discrupteur" que je vais enrichir dans mon langage professionnel.

ARBORESCENCE  a écrit le 03/04/2014 à 7:38 :

Connaissez-vous le monde de pensée par ARBORESCENCE ? Certain(e)s femmes ou hommes raisonnent ainsi: une question, une affirmaion, une amélioration, une innovation à trouver et c'est un déclanchement d'analyses, de requestionnements qui felurissent. C'est une forme d'esprit que l'on retrouve chez les personnes titulaires d'un haut QI (intredit en France). Comme l'a indiqué Fred, ce ne sont pas des grands diplômés ou des forts en gueule car ils/elles réflechissent en permanence. Ils / elles ne mentent pas car cela est de nature a engendrer une situation d'injustice autour d'eux. Ils / sont sensibles et ne supportent pas le stress au travail.
Recruter ce style de personnes en France pour le développement et l'innovation de nos entreprises ? Dans 200 ans si tout va bien. Penser: c'est désobéir.

rennes 35  a répondu le 03/04/2014 à 8:55:

Formidable raisonnement, je me retrouve bien dans ce cas, BRAVO !!!

@ARBORESCENCE  a répondu le 03/04/2014 à 11:47:

Les Etats et les entreprises qui sont pionniers en matière d'innovation technologique, sociale, stratégique ont recours à ce type de personne. Ils/elles savent parfois qui ils/sont mais l'avoueront rarement. Les petits chefs les démolissent dès qu'ils/elles se sentent mal à l'aide devant eux. Cela en dit long sur le mode de management à la française... Pour la France, comme vous l'avez écrit: "dans 200 ans si tout va bien", mais surtout "respectons les procédures internes".

Psychologue  a répondu le 03/04/2014 à 15:00:

Je connais bien ce type de Haut Potentiel Intellectuel. Ils n’aiment pas être, eux même, appelés ‘’surdoués’’ (Monsieur Je-sais-tout) car comme ça été rappelé, ce sont des hommes et des femmes qui n’aiment pas mentir. J’en ai testés quelque un(e)s. S’ils ou elles ne savent pas, ils vous répondront tout simplement : ‘’je ne sais pas’’. Ils sont très sensibles à l’injustice, ce qui ne les empêche pas de pratiquer l’autodérision. Vous en trouverez diplômé(e)s Bac + 8 ou sans formation. Ne vous attendez pas à rencontrer des requins avec des dents qui raillent le parquet ! Ils/elles ont beaucoup d’humour en général et s’entendent bien avec chacun sans exprimer aucun sentiment de supériorité (Qui peut le plus, peut le moins…).
Là ou dans le meilleur des cas, un salarié posera une question en réunion ou en formation, leur grande curiosité les amèneras à vous en poser plusieurs - jusqu’à vous poser parfois une colle ;-). Hélas pour eux, ça sera interprété : « il ou elle n’a pas compris… ». Ils se rendent comptent très vites des lacunes ou des aptitudes de leur chef. J’en ai rencontré un qui devinait mes questions…Les entreprises passent à côté de pépites car ils/elles aiment aller au fond des choses, apprendre, découvrir, créer !
Il existe une association présente en France et dans le Monde qui s’appelle MENSA. Pour y entrer : satisfaire à des tests de capacité à condition d’atteindre les 2% de ceux qui réalisent les meilleurs résultats. Aux USA et dans d’autres pays, les personnes membres de cette association l’indiquent sur leur CV. Quand est-il en France ? Je l’ignore…

Psychologue / corrigendum  a répondu le 03/04/2014 à 17:36:

Quand sera t-il ainsi en France ? Je l’ignore…

fred  a écrit le 02/04/2014 à 21:52 :

Beau discourt mais pour cela il faut de l'imagination et malheureusement ,ça s'apprend pas à l'école et ceux qui en ont sont en general des eleves moyens, voire mediocres et l'enseignement scolaire ne leur serra d'aucun secours pour faire murir leurs idées .Les entreprises ont toutes la diplomite en tete, le recrutement se fait à ce niveau et les entrepreneurs esperent que derriere le diplome il y aura de l'imagination active .Es ce compatible un haut niveau d'étude et la capacité à avoir des idées originales ? Rien n'est moins sur .

fred  a écrit le 02/04/2014 à 21:41 :

Heu, la penicilline c'est pas pasteur mais Fleming .

Yves  a répondu le 03/04/2014 à 9:34:

Non, la réputation de Fleming est usurpée. Les vrais découvreurs sont Florey et Chain qui seuls ont compris et analysés correctement l'expérience !