L'ONERA est-il une pépite technologique mal barrée ?

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Le président de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat Christian Cambon a appelé le gouvernement à doter l'ONERA des moyens dont il a besoin.
Le président de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat Christian Cambon a appelé "le gouvernement à doter l'ONERA des moyens dont il a besoin". (Crédits : ONERA)
Le Sénat a invité le gouvernement "à revoir sa copie" sur les moyens accordés à l'ONERA. Il considère cet office de recherche comme "une pépite technologique".

Le Sénat a tapé du poing sur la table. Trop, c'est trop. Mais pour l'ONERA, il n'est pas vraiment sûr que ce coup de gueule se traduise par des annonces du gouvernement, et encore moins par des décisions spectaculaires. Car de très nombreux rapports parlementaires sur l'ONERA se sont suivis au fil des années et ont tous diagnostiqué la même anémie budgétaire. Mais toutes ces alertes ont fait malheureusement long feu et se sont peu à peu perdues dans les tréfonds de la direction générale de l'armement (DGA) et de certains ego. Certes, ce coup de gueule sera entendu. Il l'est déjà. Il faut dire que le Sénat n'a pas fait dans sa tiédeur habituelle et a mouillé sa chemise, invitant carrément le gouvernement "à revoir sa copie" sur l'ONERA, considérant cet office de recherche comme "une pépite technologique", selon les termes du président de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat. Christian Cambon a donc appelé "le gouvernement à doter l'ONERA des moyens dont il a besoin".

"Je veux juste souligner l'importance de l'ONERA pour notre pays en termes de souveraineté", a fait observer le sénateur Michel Boutant (PS, Charente) lors de l'audition de la ministre des Armées Florence Parly lundi soir au Sénat.

Cette cure prolongée et injustifiée d'austérité budgétaire de l'ONERA a déjà actuellement des conséquences importantes sur les ressources humaines de cet organisme. C'est d'ailleurs pour cela que le sénateur Ladislas Poniatowski a dit au PDG de l'ONERA Bruno Sainjon lors de son audition au Sénat mercredi qu'il était "à la tête d'une pépite mal barrée". Mais surtout cette cure d'austérité aura des répercussions autrement plus dommageables sur l'excellence française dans le domaine de la défense, l'aéronautique et le spatial, qui est reconnue aujourd'hui. Car l'ONERA travaille sur les programmes de demain et d'après-demain, et donc sur l'emploi dans les dix années à venir dans ce secteur de souveraineté nationale.

Pourquoi ce coup de gueule ?

L'an dernier, le rapport de la commission des affaires étrangères et de la défense des sénateurs Pascal Allizard (Les Républicains, Calvados) et Michel Boutant (PS, Charente) présentait déjà "la situation fragile" de l'ONERA, qui porte pourtant "une forme d'excellence française en matière aérospatiale". Les rapporteurs appelaient ainsi à reconsidérer les moyens de l'ONERA, et en particulier la trajectoire stable de la subvention que lui versait l'Etat, dans le cadre d'un contrat d'objectif et de performance (COP). Cela semblait d'autant plus légitime que, d'une part, la loi de programmation militaire (LPM) prévoyait le redressement de l'effort en faveur de la défense, et que, d'autre part, la France s'engageait avec l'Allemagne dans l'ambitieux projet du Système de combat aérien du futur (SCAF).

Il a semblé, en début d'année, que ces attentes avaient été entendues. En effet, lors de sa visite à l'ONERA en janvier 2019, la ministre des armées Florence Parly a semblé ouvrir des perspectives favorables. "Et ce futur, nous ne le bâtirons pas sans vous. L'ONERA a toute sa place pour ces armées modernes. Il en est un des fers de lance, un des pionniers", avait-elle m^me lancé enthousiaste à PalaiseauUne tendance qui avait été timidement confirmée par le Délégué général pour l'armement Joël Barre lors de son audition par le Sénat au début du mois d'octobre 2019. "Sur l'ONERA, nous sommes en train d'examiner le contrat d'objectifs et de performance 2017-2021, pour en faire une revoyure à mi-terme", avait-il prudemment avancé.

"Malheureusement, il apparaît que la réalité du PLF (projet de loi de finances, ndlr) pour 2020 est tout autre", ont constaté dans leur rapport pour avis du PLF 2020 (Environnement et prospective de la politique de défense), Pascal Allizard et Michel Boutant. Ce que La Tribune avait également déjà constaté début novembre. Les deux rapporteurs ont donc réitéré "leurs appels répétés pour doter enfin l'ONERA de moyens au niveau de son excellence scientifique et technologique, (qui) n'ont en effet toujours pas été entendus par le gouvernement". Interrogée une nouvelle fois sur ce sujet lundi soir à l'occasion de l'examen en Séance du budget de la défense, "la ministre des armées n'a apporté aucune réponse au Sénat", ont-ils à nouveau constaté.

Montée en puissance du DLR allemand, sclérose de l'ONERA

"Quand on se regarde, on se désole ; quand on se compare, on se console, dit l'adage", a rappelé Michel Boutant. Et de préciser : "Si l'on compare deux organismes similaires en France et en Allemagne, le DLR et l'ONERA, nous nourrissons des inquiétudes à l'égard du programme SCAF". Le PDG de l'ONERA, Bruno Sainjon, lors de son audition au Sénat mercredi, résume très bien les deux trajectoires : "Avec 1.910 personnes, dont près de 300 doctorants pour couvrir l'ensemble du périmètre des activités de l'ONERA qui va de la défense mais aussi de l'aéronautique civile, du spatial civil, c'est très peu si on compare au DLR allemand, qui est quand même passé pour sa partie aéronautique en 2011 où ils étaient 1562 à 1860 personnes en 2018. La subvention aéronautique (du DLR, ndlr) est passée de 134 millions à 202 millions. Sur la même période, la subvention de l'ONERA est passée de 115 millions à 105 millions". En outre, en fin d'année, le DLR a bénéficié d'un complément de subvention non sollicité de 106 millions d'euros par le Parlement allemand.

"C'est effectivement de plus en plus compliqué de se maintenir au niveau de cet organisme (DLR, ndlr)", a estimé le patron de l'ONERA. Avec une subvention de 105 millions d'euros, "cela va être compliqué de lutter à armes égales", a-t-il ajouté.

Le SCAF va-t-il échapper à l'ONERA?

Faut-il avoir des inquiétudes pour l'ONERA sur le programme SCAF ? Selon Michel Boutant, "Une partie des études seraient confiées" au DLR "quand bien même l'office français a pris une avance considérable dans ce domaine. Nous ne comprenons pas ce choix..." D'autant que le ministère de la Défense allemand a passé en fin d'année dernière un important contrat portant sur le SCAF au DLR, qui se dit lui-même convaincu que l'ONERA a une meilleure expertise sur ce dossier. Lors de son audition au Sénat, Bruno Sainjon a nuancé les inquiétudes sur le SCAF. "La situation sur le SCAF en France n'est pas aussi tragique" que les inquiétudes le suggèrent.

"Il ne faut pas en déduire que c'est le DLR qui va faire la partie recherche. Simplement les Allemands, eux, se sont mis en ordre de marche et l'expertise du DLR est contractualisée depuis la fin de l'année. Nous, ce n'est pas du tout le cas. Nous avons fait des propositions sur des sujet sur lesquels l'ONERA peut travailler. C'est notamment des sujets sur lesquels nous sommes attendus. Ce sont des sujets sur lesquels l'ONERA avait obtenu des contrats dans le cadre du FCAS franco-britannique. Les entrées d'air du Rafale par exemple doivent beaucoup aux équipes de l'ONERA. Et les entrées d'air du futur avion de combat devront probablement devoir beaucoup aux équipes de l'ONERA. Donc sur ces sujets-là, y compris sur les sujets concernant les matériaux, ce sont des domaines où nous sommes forces de propositions. On attend pour l'instant la réponse. Je pense que côté français on attendait que l'organisation se mette en place du point de vue industriel avant de les décliner. Il faut aussi aller vite parce qu'on fait cela à RH contrainte comme c'est notre cas : nous allons avoir dû mal à identifier ou à recruter les personnels pour faire le travail".

Et on en revient toujours aux mêmes problèmes sur le manque de moyens de l'ONERA. Et dire qu'en plus le PLF pour 2020 prévoit pour l'ONERA une perte de 11 ETP (équivalents-temps plein). La boucle est bouclée.

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a écrit le 07/12/2019 à 16:59 :
L'ONERA, une pépite technologique qui ne veut surtout pas sortir de sa gangue publique, et s'affronter à la rudesse du marché.
Réponse de le 09/12/2019 à 14:52 :
L’Office a vendu (en 2018) 126 M€ de contrats d’études souscrits par les industriels, contre 105 M€ de subvention étatique qui permettent notamment de mener des études essentielles pour la DGA.
Dites-vous que si même le gouvernement fédéral des États-Unis subventionne largement la NASA (ou l’Air Force Research Laboratory), c’est que c’est probablement une bonne idée que ces institutions ne soient pas 100% privées…
a écrit le 07/12/2019 à 12:38 :
La réponse est quasiment dans la question.

Dans le présent article, tout tourne autour du financement de l'ONERA... par le ministère des armées. Or, l'ONERA est un centre de recherche dual : ce n'est pas à la seule DGA et aux armées de maintenir cette structure.
Ainsi, je doute fort que la fameuse subvention de 200 millions que touche le DLR outre Rhin provienne de la Bundeswehr.
On rappellera que la question n'est pas nouvelle : c'est le ministère de la défense qui a financé seul le sauvetage des souffleries de Modane. A l'époque, on était bien content de trouver le ministère, car personne d'autres ne semblait bouger pour sauver un actif majeur de l'ONERA.
S'il manque donc une réponse davantage 'interministérielle' au financement de l'ONERA, on peut aussi reprocher la grande absence des nombreux industriels qui ont bénéficié des travaux de cet institut.
Réponse de le 08/12/2019 à 15:03 :
Ce n'est pas faux mais qui est le ministère de tutelle de l'ONERA ? C'est le ministère des Armées. En l’occurrence, les études sur le SCAF, c'est bien du ressort de ce ministère.
a écrit le 07/12/2019 à 12:00 :
trait principal de la macronie.... des mots.....et en ce qui concerne la recherche et l industrie, là on est dans une continuité de catastrophe annoncée......
de toute manière macron n en n a que pour les start up.... donc une bonne partie son fumeuses.....
autre exemple..... le foutoir total sur le plan de l automobile....des robots et consorts.....

depuis qu il est arrivé, macron a jeté l argent par les fenêtres.... si on met à part le CICE... on a chargé le budget de l état des 22 milliards par an, à terme, pour la suppression de la taxe d habitation, et de 17 milliards suite aux gilets jaunes.....à coup de diminution d impôt (non réclamées d ailleurs...5 milliard à partir de 2020....et de prime d activité dont je ne nie pas l utilité sociale mais qui sur le fond ne fait que acter la faiblesse des salaires et le travail mal payé à temps partiel......

ce gouvernement grave dans la marbre une descente aux enfers......pour la population et l activité en france....et en particulier l activité industrielle.....

google, 160 milliards de chiffre d affaire mais seulement 100 000 salariés......c 'est à ça que rêve macron, et il a tout faut......google ne vit que parceque ceux qui produisent lui payent de la pub....mais en même temps avec ses bénéfices plus que somptueux, il rachète a tour de bras des activités de service et.... industrielles.... idem pour amazone....
en simple, la presque 40 milliards que macron va charger sur le budget de l état, tous les ans, sont totalement improductifs..... et le privent des moyens dont la france aurait besoin pour se redresser.....

le génie du nouveau monde est une vraie catastrophe.....
Réponse de le 07/12/2019 à 20:59 :
Et il ne faut pas oublier comment Macron a poussé à la braderie d' Alsthom alors qu'il était conseiller Spécial de Hollande, et lorsqu'il a encouragé Amazon à ouvrir de grand centres de distribution : inauguration de sites alors qu'il était ministre de l'Economie (ca devait créer des emplois!!!!) puis vote d'une loi un an plus tard qui permettait le développement de l'activité....
a écrit le 07/12/2019 à 11:15 :
Le probleme est que l'ONERA ne sait pas gagner d'argent, ne sait pas "se vendre". Sa culture est similaire au CNRS, 2000 personnes qui attendent "leur subventions" du contribuable.
Réponse de le 07/12/2019 à 21:05 :
Vision d'ignorant.... Si le CNRS n'existait pas, il n'y aurait pas d'industrie pharmaceutique en France (beaucoup de developements se font sur les bases de travaux du CNRS). Si l'ONERA n'csitait pas, pas dARIANE, pas d'industrie aéronautique....Vous n'imaginez quand m^me pas que la recherche fondamentale, qui sert de base aux développement appliqués dans l'industriesont menées aux frais et par les industriels ?
Réponse de le 08/12/2019 à 15:09 :
C'est pour cela que l'ONERA gagne des contrats contrairement à beaucoup d'autres organismes publics. La prévision d'activité contractuelle pour 2019 est de 126 millions d'euros, en progression de 8,5 millions d'euros par rapport à 2018. La subvention publique s'est élevé à 104 millions. Elle ne couvre même pas la masse salariale. ET on parle d'un outil de souveraineté nationale. Vous savez ce que ce c'est, j'imagine cher Cyrano.
a écrit le 07/12/2019 à 3:29 :
En France du social à tout va au détriment de la recherche !
Un jeune chercheur passionné issu de X touche moins de 2000 euros par mois. L'onéra n'est pas fichue de le conserver faute de moyens financiers.
C'est une honte.
C'est quand même la recherche qui permet d'être en pointe dans l'industrie.
Réponse de le 07/12/2019 à 12:00 :
Tout à fait d'accord.
Tant qu'on ne baissera pas les dépenses sociales pour investir dans la recherche on avancera dans la tiers-mondisation.
Réponse de le 07/12/2019 à 21:08 :
Je pense que ce n'est pas au détriment du social qu'il faut financer la recherche (bien d'accord avec vous qu'il faut le faire)... mais c'est au détriment de la finance, et le la rente qui sont bien plus assistés que le gilet jaune de base ...
a écrit le 06/12/2019 à 21:34 :
De la politique à courte vue si j’en crois cet article. On finira par se faire racheter comme certaines de nos pépites. Ah ces damnés politiques!
a écrit le 06/12/2019 à 17:52 :
Pour le coup l'ONERA est très active dans les projets européens et y reçois des subventions via les programmes H2020, Clean Sky et ERC. Mais c'est plus facile pour les "patriotes" et "souverainistes" d'aller placarder des affiches pour le FREXIT sous les ponts, que de faire voter à l'Assemblée une lois pour augmenter les budgets de l'ONERA ;-)
a écrit le 06/12/2019 à 17:37 :
Laisser vivoter puis mourir pour que l'évidence éclate : les allemands font mieux (que zéro, c'est facile). Impuissance ou stratégie masquée (non dévoilable car inavouable ? Il faudra un seul expert en UE : le DLR). Pas terrible tout ça.
Pourquoi ne pas vendre l'ONERA au DLR ? :-)
a écrit le 06/12/2019 à 16:07 :
L'Onera une planque pour militaires et ingénieurs de l'armement incapables...

Sinon de très bons chercheurs... Mais virés les anciens milis qui pantoufles et font chier le monde l'ONERA s'en portera mieux
a écrit le 06/12/2019 à 14:44 :
Combien de brevets déposés, combien d'entreprises créées par les chercheurs de l'ONERA ?
J'ai connu cette institution, il y a trente ans, elle sentait déjà la naphtaline ...
Réponse de le 09/12/2019 à 14:57 :
L’ONERA a actuellement environ 180 familles de brevets actifs, et environ 160 logiciels déposés à l’INPI. Deux start-ups ont été fondées en 2018 (sur environ 1 000 chercheurs permanents).
C’est tout de même curieux de croire que l’ONERA soit nul alors que notre industrie aérospatiale et de défense se porte très bien, et s’appuie assez largement sur la recherche menée par l’ONERA.
a écrit le 06/12/2019 à 13:22 :
C'est malheureux que l'ONERA ne possède pas le soutien politique et financier suffisant pour aller de l’avant. D'autant que les sommes à investir, de l'ordre de 100 millions d'euros supplémentaires, ne sont pas énormes au regard des budgets alloués aux programmes militaires (auquel l'ONERA contribue néanmoins).
Réponse de le 06/12/2019 à 16:24 :
J'ai l'impression que la seule chose qu'ils apprennent c'est comment privatiser.. Ils ne gèrent pas la France, ils la vendent à la découpe, je suis triste pour toutes ces désindustrialisations qui engageront un jour notre avenir. Connaissent ils au moins ces pépites qui nécessitent un vrai soutien et attendent une vraie politique industrielle.. Quand il s'agit de s'attaquer aux problèmes structurels de notre dette ou de l'Euro, c'est à dire leur Job, c'est un grand moment de solitude..
Réponse de le 07/12/2019 à 12:03 :
@Albert.
C'est la dèpense sociale improductives et les dépenses de fonctionnement qui plombent la France, pas les privatisations, justes ou mauvaises qu'elles soient.
a écrit le 06/12/2019 à 13:12 :
Nous payons aujourd'hui l'insouciance budgétaire du passé. Il ne faut pas s'étonner qu'on demande de la rigueur. Evoquer l'excellence ne suffit pas.

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