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Joon, un concept unique au monde qui laisse perplexe

Photo de Fabrice Gliszczynski

Fabrice Gliszczynski

Publié le 01 décembre 2017 à 11:15 - Mis à jour le 02 décembre 2017 à 17:38

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La nouvelle compagnie d'Air France fait ses grands débuts ce vendredi. Son concept et sa structure de coûts posent notamment question pour lutter contre les compagnies du Golfe ou les low-cost long-courriers. Analyse.

C'est dans un ciel français agité par les mouvements capitalistiques récents (Aigle Azur) et à venir (Corsair et peut-être d'autres) et l'arrivée à Orly de Level, la filiale low-cost long-courrier du groupe IAG, que Joon, la nouvelle filiale d'Air France, effectue ses premiers vols, ce vendredi. Le début d'une aventure dont il est difficile de voir l'issue tant cette compagnie, de par son concept, unique en son genre, suscite des interrogations. Est-elle armée pour résister dans l'environnement concurrentiel non seulement d'aujourd'hui mais surtout de demain ? Peut-elle permettre à Air France de renouer avec une croissance rentable ? Et surtout de rester à flot en cas de coup de tabac similaire à celui de 2009 et des années qui ont suivi ?

Une Air France bis

Pour rappel, Joon a été lancée pour baisser les coûts par rapport à Air France dans le but d'exploiter de manière rentable des lignes sur lesquelles Air France perd de l'argent et d'en rouvrir d'autres qui ont été récemment abandonnées faute de rentabilité : 35% des lignes long-courriers d'Air France étaient encore dans le rouge il y a quelques mois. Sur le moyen-courrier, le taux de lignes déficitaires atteignait même 80%. Joon n'a donc pas vocation à baisser les prix.

La création de cette compagnie traduit l'incapacité d'Air France de se réformer en interne, puisque l'essentiel des gains de productivité sera réalisé par une compagnie « B ». Basée à l'aéroport Charles-de-Gaulle, comme Air France, Joon va fonctionner au sein d'Air France comme une « Air France bis », avec une activité court et moyen-courrier d'alimentation du hub de CDG et une activité long-courrier. Ceci avec un produit différent que celui d'Air France, plus décontracté, avec plusieurs innovations pour toucher principalement les « Millennials », cette génération de technophiles nés entre le début des années 80 et l'an 2000 au moment de l'avènement du numérique, du low-cost ou encore de l'économie du partage.

Un concept unique dans la mesure où, aujourd'hui, toutes les Majors qui ont créé une compagnie « B » (Level pour IAG, Eurowings pour Lufthansa notamment) ne l'ont pas positionnée sur le hub de la maison-mère, et ont par ailleurs cherché à créer une low-cost pour baisser les prix.

«Nous n'avons copié sur personne », déclarait récemment devant les journalistes de l'association des journalistes professionnels de l'aéronautique et de l'espace (AJPAE), Franck Terner, le directeur général d'Air France. «Joon n'est pas une low-cost ».

Baisse des coûts

Les sources d'économies reposent en grande partie sur le poste des hôtesses et stewards (PNC, pour personnels navigants commerciaux). Recrutés sur le marché avec des conditions de travail et de rémunération spécifiques, et non à Air France, leur coût sera 40 à 45% moins élevé que ceux en vigueur dans la maison-mère. Les pilotes seront en revanche ceux d'Air France, lesquels voleront indifféremment d'une compagnie à l'autre. La baisse de coûts de 15% sur le poste des pilotes Joon, sera obtenue par des efforts mutualisés sur l'ensemble des pilotes d'Air France. Soit 1,5% sur l'ensemble des pilotes. Le personnel au sol et la maintenance seront aussi réalisés par Air France.

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Plusieurs experts remettent en cause ces objectifs de réduction de coûts.

"Dans la mesure où les PNC représentent environ 12% des coûts, une baisse de 40% des coûts des hôtesses et stewards ne fait pas baisser les coûts de 15 à 18%", explique un très bon connaisseur de l'entreprise.

Quoi qu'il en soit, étant donnée que les coûts d'Air France sont parmi les plus élevés du secteur, une réduction des coûts par rapport à Air France ne signifie une baisse les coûts par rapport aux autres compagnies et encore moins que l'on crée une low-cost. Si Joon aura donc au mieux des coûts équivalents à ceux de certaines compagnies, elle risque le plus souvent d'afficher des coûts supérieurs à la plupart de ses concurrents, notamment sur le long-courrier où les différences fiscales et de coût du travail avec les transporteurs originaires de pays plus cléments sur ce terrain accentuent les écarts.

Une réponse aux compagnies du Golfe et aux low-cost long-courriers ?

De facto, il lui sera difficile de lutter contre les compagnies du Golfe, identifiées par la direction d'Air France comme la cible prioritaire de Joon. D'autant plus que face à la qualité du produit des compagnies du Golfe comme Qatar Airways, Etihad et Emirates, Joon proposera un service, certes lui aussi de qualité, mais moins haut de gamme que celui d'Air France.

En fait, l'enjeu sera de voir si les vols directs de Joon peuvent dissuader les passagers de choisir un vol, certes un peu plus haut de gamme, les contraignant à faire une correspondance dans le Golfe, le plus souvent en pleine nuit. De cette réponse dépendra le succès de la filiale d'Air France.

Dans le même esprit, Joon aura du mal à servir de paravent à l'offensive des low-cost long-courriers comme Norwegian, Level, ou encore French Blue, lesquelles, contrairement aux compagnies du Golfe, proposent une offre de vols sans escale. Certes, pour l'instant, le phénomène reste marginal. Mais s'il devait se développer de manière pérenne, Air France n'aurait donc pas d'armes pour les contrer.

"Les modèles hybrides comme Joon ne sont pas de bonnes idées. Je ne suis pas sûr de ce que nos concurrents sont en train de faire", a déclaré le directeur général de IAG, la maison-mère de la low-cost long-courrier Level, Willie Walsh, cité par le site Tourmag."Quand on voit l'impact de l'arrivée d'une low-cost sur la Réunion (French Blue depuis juillet, NDLR), avec un trafic en hausse, nous nous disons que nous avons les moyens de lutter contre l'arrivée de Level", a répliqué Jean-Marc Janaillac, le PDG d'Air France-KLM, en marge de l'annonce d'un partenariat avec l'indienne Jet Airways.

Les interrogations sur Joon se posent moins sur le moyen-courrier. En effet, pour un vol de courte distance, les questions de qualité de services sont moins prégnantes que sur le long-courrier. D'autant plus que les concurrents jouent tous la même partition.

Périmètre restreint

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Enfin, même si Joon devait être un succès, son périmètre restreint (28 avions dont 10 long-courriers d'ici à 2020) est insuffisant pour permettre à Air France d'améliorer significativement sa performance économique et de résister en cas de retournement de cycle. Joon doit permettre à à sa maison-mère de générer 130 millions d'euros d'économies d'ici à 2020. Les choses ne seront pas simples pour aller au-delà de 28 avions. La direction devra non seulement signer un accord avec les syndicats de pilotes mais aussi d'hôtesses et de stewards.

Fabrice Gliszczynski

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