Le e-commerce est-il un fléau ou une opportunité pour l'environnement ?

DOSSIER E-COMMERCE. S'il est encore difficile de dresser le bilan environnemental du e-commerce, des experts s'accordent sur un point : en simplifiant l'achat compulsif et les emplettes fractionnées, il fait grimper l'empreinte carbone des consommateurs. Mais il apporte également des économies, notamment dans l'utilisation des ressources énergétiques liées au stockage et, dans certains cas, engendre la baisse de trajet individuel. La suite pourrait passer par un affichage du bilan environnemental de la livraison afin d'éclairer le choix de l'acheteur.
Giulietta Gamberini

12 mn

Les livraisons du e-commerce sont plutôt considérées comme positives pour l'environnement par les experts, en raison de leur potentiel d'optimisation. Mais dans les faits, le tableau est bien plus complexe.
Les livraisons du e-commerce sont plutôt considérées comme positives pour l'environnement par les experts, en raison de leur potentiel d'optimisation. Mais dans les faits, le tableau est bien plus complexe. (Crédits : Reuters)

L'urgence environnementale, à laquelle les consommateurs se montrent de plus en plus sensibles, devrait jouer un rôle central dans l'avenir du e-commerce. Quel est l'impact sur le réchauffement climatique, sur la pollution et sur l'érosion de la biodiversité des achats en ligne, et de leur croissance exponentielle ? Sont-il plus dommageables que les emplettes traditionnelles ? Le e-commerce représente-t-il une énième menace pour la planète, ou au contraire un outil pour réduire les effets néfastes de la consommation de biens ?

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Un bilan environnemental compliqué à dresser

Sur toutes les lèvres, ces questions restent toutefois sans réponses claires, à cause de la variété des modèles existants et de leur évolution constante.

"Il est difficile d'établir le bilan environnemental des différents modes de distribution et de les comparer, tant les cas sont nombreux, entre l'achat 'classique', le retrait en magasin et la livraison à domicile ou en point relais. De nombreuses variables impactent les bilans environnementaux liés au fret et aux déplacements", conclut ainsi un rapport du ministère de la Transition écologique (MTE), en juillet 2021.

"Analyser l'e-commerce seulement sous l'angle de la livraison est réducteur", ajoute Marc Cottignies, expert du sujet à l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe).

"Dans les bases de données statistiques on manque d'informations spécifiques sur le e-commerce", poursuit Julien Fosse, directeur adjoint du département développement durable et numérique de France Stratégie, et coauteur d'un autre rapport sur le e-commerce ("Pour un développement durable du commerce en ligne"), publié en mars 2021 dans le cadre des travaux pour la Loi climat.

Les émissions dépendent davantage de la production que de la livraison

Malgré ces difficultés, "on peut quand même parvenir à quelques conclusions solides, voire à des comparaisons avec le commerce physique", estime Julien Fosse. Les experts conviennent notamment que le bilan en émissions de gaz à effet de serre (GES) du commerce dépend surtout de la production, bien plus que de la livraison, des articles vendus.

"Or la mission n'a pas mis en évidence de différence fondamentale dans les modes de production des produits vendus en magasin ou en ligne, même si le commerce en ligne a des positions très fortes dans les secteurs où les importations de pays hors Union Européenne sont majoritaires (produits électroniques, vêtements, jouets...)", note le rapport de France Stratégie.

A ce niveau, le e-commerce est néanmoins pointé du doigt pour un effet environnemental indirect de taille : l'incitation à la surconsommation. "L'achat en ligne, par sa facilité, favorise les achats non contraints", analyse Frédéric Bordage, fondateur du collectif GreenIT.fr, communauté de réflexion sur le numérique durable. Le e-commerce incite également aux achats fractionnés. "Or plus on fractionne, plus on multiplie les impacts", observe Cécile Désaunay, directrice d'études au cabinet de prospective Futuribles, et spécialiste des questions de consommation et de modes de vie.

"Le gaspillage et la surconsommation pèsent beaucoup dans le bilan environnemental du e-commerce", conclut Julien Fosse.

Un stockage des marchandises plutôt frugal

Quant à l'empreinte carbone liée à la consommation d'énergie nécessaire au fonctionnement des infrastructures, l'e-commerce semble plus vertueux que celui classique.

"L'organisation du stockage des marchandises du e-commerce s'avère généralement plus frugale en matière de ressources énergétiques que celle des magasins physiques. En effet, le chauffage, l'éclairage, la chaîne de froid et l'aménagement des infrastructures du magasin ainsi que l'énergie nécessaire aux déplacements des vendeurs du magasin sont également à prendre en compte dans le bilan des magasins, alors que pour l'e-commerce, seuls la consommation d'énergie des entrepôts et les déplacements des préparateurs de commandes sont comptabilisés", explique le rapport du MTE.

Et si le e-commerce contribue de manière non négligeable à la consommation énergétique des serveurs informatiques, "les magasins physiques y recourent aussi", note Marc Cottignies. Quant à l'impact de la production et de la gestion de la fin de vie des supports numériques permettant de réaliser l'achat en ligne (mobiles, ordinateurs etc.), "les consommateurs en sont déjà équipés pour d'autres utilisations", ajoute l'expert.

"S'agissant de l'artificialisation des sols, l'augmentation du nombre d'entrepôts liée au commerce en ligne contribuerait à hauteur de moins de 1% de la consommation annuelle d'espaces naturels, agricoles et forestiers", calcule encore le rapport de France Stratégie.

Ce qui n'empêche toutefois pas des dommages à la biodiversité importants en fonction de la taille et de l'emplacement de l'entrepôt. "Alors que les supermarchés sont souvent construits surtout sur des zones déjà artificialisées, les entrepôts voient souvent le jour sur des terres agricoles", regrette en effet Julien Fosse.

Un potentiel de suppression des trajets individuels en voiture

Les livraisons du e-commerce, elles, sont plutôt considérées comme positives pour l'environnement par les experts.

Globalement, "le e-commerce permet de réduire le nombre des déplacements réalisés par les clients vers les magasins, mais génère une augmentation des kilomètres parcourus dans le cadre de tournées de livraisons plus longues. La majorité des études concluent que l'effet net est une baisse des kilomètres parcourus et que le bilan sur le plan environnemental est positif", résume le rapport du MTE.

L'Ademe porte d'ailleurs un regard "bienveillant" sur le "potentiel de suppression des trajets individuels en voiture lié à la mutualisation des livraisons et à l'utilisation de véhicules de moins en moins polluants par les livreurs", reconnaît Marc Cottignies.

Mais dans les faits, le tableau est bien plus complexe, puisque la réalisation de ce potentiel dépend de très nombreuses variables, liées aux distances, aux biens commandés, aux types de transports disponibles, aux choix d'achat.

"Ainsi, des biens d'équipement ou des meubles nécessiteront l'usage d'un camion pour effectuer une livraison à domicile, alors que des produits de plus petites tailles, comme des livres, pourront être livrés par des véhicules utilitaires à travers les réseaux de messagerie express ou ceux affiliés à La Poste", note le MTE.

"L'intérêt environnemental de l'e-commerce peut différer entre une métropole présentant une forte densité de population, une offre de transports en commun étendue et un village", souligne encore le même rapport. On sait en effet que "le dernier kilomètre est l'étape qui pèse le plus, car l'optimisation y est plus difficile", observe Cécile Désaunay.

Une optimisation parfois entravée

Cette optimisation, au cœur des avantages potentiels du e-commerce pour l'environnement, est d'ailleurs freinée par plusieurs phénomènes. Le premier est la promesse de livrer vite, à laquelle nombre de vendeurs recourent afin de fidéliser leurs clients. Elle requiert souvent un fractionnement de la logistique, une fréquence de livraison plus importante, un taux de remplissage des véhicules inférieur, voire le recours à des modes de transport plus polluants.

A cela s'ajoutent l'impact du risque - plus élevé lors des achats en ligne - de retours des marchandises, qui suivent parfois des chemins plutôt erratiques, voire les livraisons répétées à cause de l'absence des destinataires : deux facteurs qui vont à contre-courant de l'optimisation.

Une sous-optimisation des moyens de stockage et de transport découle encore du fréquent surdimensionnement des emballages, pour des raisons de standardisation comme de protection accrue des produits - un article endommagé nécessitant un remboursement et impliquant souvent la perte d'un client.

"L'impact environnemental en matière de gaz à effet de serre lié à la production d'emballage est négligeable par rapport aux autres sources d'émissions, mais l'impact indirect des emballages sur le bilan environnemental du transport peut être important s'il induit une baisse du taux de remplissage des véhicules", analyse le rapport du MTE.

Des scénarios plus ou moins vertueux

Face à une telle complexité de facteurs à prendre en compte, les comparaisons ne sont donc finalement possibles qu'entre scénarios spécifiques. Et par cette approche, "le moins négatif est probablement un modèle hybride : celui où on commande en ligne à partir d'une liste préalable, on récupère ses courses dans un drive qui ne compte pas de surface destinée aux consommateurs, et on s'y rend soit à pied, soit en voiture lors d'un autre déplacement contraint", illustre Frédéric Bordage.

"Le scénario le pire pour l'environnement est en revanche celui incarné par Amazon Prime, où les achats sont non contraints et fractionnés, et les colis sont livrés au domicile très rapidement", poursuit l'expert.

Lors de la commande, même pour les consommateurs les plus vigilants, nombre d'autres variables significatives (trajets, modes de transports) restent toutefois inconnues. D'où les appels répétés, dans les rapports cités et bien au-delà, à plus de transparence, voire à l'interdiction des livraisons gratuites et à la création de labels valorisant les formes de logistique les plus durables.

"Si le bilan environnemental était affiché, beaucoup de consommateurs seraient prêtes à en payer le coût, voire à consommer autrement", estime la sénatrice Nicole Bonnefoy, co-rapporteure d'une mission d'information relative au transport de marchandises face aux impératifs environnementaux, qui travaille sur une proposition de loi dédiée.

Un outil de calcul en cours d'élaboration

Les dix engagements pris par une quinzaine d'acteurs de l'e-commerce français lors de la signature, en juillet 2021, d'une charte avec le gouvernement, accordent ainsi une grande importance à la transparence.

Ils visent, d'une manière plus générale, à "atteindre un seuil de performance accessible mais tirant vers le haut l'ensemble du secteur", résume Gilles Bon-Maury, secrétaire permanent de la plateforme RSE de France Stratégie, et coauteur du rapport de mars 2021 qui les a inspirés.

Ils prévoient aussi la participation par les signataires à une étude de l'Ademe visant à mieux quantifier l'impact environnemental de l'e-commerce, en commençant par une réactualisation des connaissances sur ses modalités actuelles. A son issue, prévue fin 2022, l'ambition est "non pas d'apporter une réponse simple et unique, de désigner un gagnant, ce qui ne serait pas sérieux étant donné la multitude de cas différents dont il est difficile de tirer une moyenne", explique Marc Cottignies. Il ne s'agit pas non plus que d'aboutir à de nouvelles préconisations pour les e-commerçants, les e-consommateurs et les politiques.

L'objectif est surtout de développer un outil susceptible, à partir de l'ensemble des informations sur les caractéristiques d'un achat, fait en ligne ou dans un commerce physique, d'en calculer l'impact environnemental global. Initialement sous la forme d'un fichier Excel, il sera surtout destiné aux professionnels souhaitant améliorer leurs performances, ainsi qu'aux pouvoirs publics. Il intégrera, bien que "de manière plus qualitative que quantitative", l'enjeu de la biodiversité, et sera mis régulièrement à jour, assure l'Ademe.

"Nous listerons également les aspects importants que nous n'aurons pas pu étudier, pour qu'ils constituent des pistes pour d'autres études", promet Marc Cottignies.

Un modèle de consommation à inventer

Mais au-delà de l'affinement des données, Frédéric Bordage rappelle l'urgence "d'imaginer de nouvelles complémentarités et de nouveaux scénarios", tels que des livraisons groupées dans des bureaux voire dans des écoquartiers, afin de réduire l'impact environnemental du commerce dans son ensemble.

 "Le e-commerce n'est qu'un outil au service d'un modèle de consommation sous-jacent", souligne l'expert, pour qui "l'enjeu est donc d'inventer le modèle compatible avec l'environnement". "En tant qu'humanité nous n'aurons un avenir que lorsque nous saurons tirer des scénarios positifs de cette complexité", prévient-il.

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Giulietta Gamberini

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Commentaires 3
à écrit le 04/02/2022 à 10:38
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bien, on progresse! toute chose n'est ni le saint graal, ni l'enfer absolu! les ecolos vont en prendre pour le grade de leur propagande, la! en fait, ca va etre comme avec la voiture electrique qui sera interdite car on va decouvrir que c'est pas eco...

à écrit le 04/02/2022 à 9:21
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Quand je commande mes surgelés en ligne, est-ce plus vertueux que d'aller les chercher avec ma voiture (sinon 1/2h à pieds, mon sac à dos ne fait pas thermos, pas optimal pour la chaine du froid) ? Tout dépend de la tournée du livreur, clients très é...

à écrit le 04/02/2022 à 8:53
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Une bonne question même si je pense que les consommateurs ne se la posent pas où y pensent selon l'exigence de leur conscience et c'est tout mais ce sont la production et la force de vente voir la vente forcée qui polluent réellement. Ce système d'ai...

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